Comme un parfum d’arnaque

J’ai la nette impression que l’on a oublié quelque chose avec tout ce grabuge autour de la réforme des retraites. Nous attendons tous avec impatience l’abandon de ce projet, comme si cela allait être une victoire. Mouais.

Il ne faudrait tout de même pas oublier les nombreuses raisons de lutte de ceux qui ont revêtu (ou pas) le fameux gilet jaune depuis plus de quatorze mois. Je pense à tous les travailleurs précaires en premier. Ceux qui n’ont pas de quoi se loger, se vêtir ou simplement se nourrir, alors qu’ils triment dans des conditions d’asservissement intolérables. En quarante années de boulots en tout genre, je n’ai jamais vu cela. Des si bas salaires, mais surtout leur rapport avec le coût de la vie. Des pressions pour le rendement, la rentabilité, la performance, sans intelligence aucune. Des métiers qui ne sont plus que services, et on nous parle d’assistanat !

Les précaires ne sont pas tous dans la rue et c’est dommage, mais le gilet jaune a réuni tellement de gens différents qu’aujourd’hui, le GJ, c’est toi, c’est moi, c’est nous, c’est le symbole du refus de la société qu’on tente de nous imposer. Ça a explosé pour une taxe de trop et chacun a révélé à l’autre sa condition, sa rancœur, sa révolte. Ceux qui battaient le pavé samedi après samedi, ne se lassant pas de réclamer un peu plus de reconnaissance, de salaires décents, de justice sociale et fiscale, de débats démocratiques, ont enfin vu arriver les troupes quand il s’est agi de sacrifier les retraites.

Quand bien même cette réforme serait retirée, sommes-nous prêts à accepter plus longtemps des salaires qui ne permettent pas de vivre convenablement ? Devrons-nous tolérer des lois votées à l’Assemblée sans débat ? Souhaitons-nous la disparition des services publics de santé, d’enseignement, de transport ou de justice ? Laisserons-nous tomber tous les blessés à l’arme lourde sans exiger réparation ? Allons-nous continuer à nous faire dévorer par cette bande d’incapables, ce nid de jeunes pousses vérolées par le fric et le pouvoir ? Heureusement, ils continuent à pousser le bouchon toujours plus loin, ce qui nous permettra peut-être d’avoir suffisamment de colères réunies pour en finir vraiment, une bonne fois pour toutes.

Chaque déplacement du président, d’un membre du gouvernement, d’un député ou d’un maire LaRem est désormais chahuté par des manifestants. Macron au théâtre des Bouffes du Nord, Sibeth Ndiaye à Nantes, Calendra, ex-PS, maire du 20e à Paris, Castaner à Rennes, Schiappa partout... Pendant ce temps-là, à Bordeaux, Saint-Denis, Grenoble, Montpellier, Nancy, les lycéens, étudiants et enseignants sont assiégés par des hommes et des femmes armés, mais ils restent déterminés. Au dépôt RATP de Vitry-sur-Seine, le directeur est invectivé pendant une heure dans les couloirs, après la tentative de suicide d’un agent menacé de sanctions. À Dampierre, Dijon, Lille, les ouvriers, les avocats, les infirmières, jettent au sol leur blouse, robe ou bleu de travail.  Les pompiers se battent au poing, casque contre casque, canons à eau et LBD contre fumigènes et pétards. Les scènes d’explosions se multiplient partout.

Les réseaux de ravitaillement assurent des produits frais aux grévistes, les caisses de grève se remplissent, des chorégraphies sont répétées dans tout le pays, les artistes soutiennent, des retraites aux flambeaux illuminent les centres-ville à la tombée de la nuit, quelques éditocrates se rebiffent, le Sénat retoque, alerte, refuse, Darmanin s’est déjà barré et Philippe retournerait bien au Havre. Le président est bien seul pour en être rendu à poser avec ce T-shirt dénonçant les violences policières qu’il refuse toujours de nommer ainsi. Ou il est fou, ou il est drogué, on ne sait plus comment le qualifier et pourtant il s’accroche.

Alors, entre nous, vous croyez vraiment que c’est la réforme des retraites le problème ?

 

Paris, 7 décembre 2019 © Tony Calais Paris, 7 décembre 2019 © Tony Calais

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