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Billet de blog 2 janvier 2026

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La MDMA et ses effroyables dang... ah non !

La MDMA est classée dans la liste stupéfiant. En conséquence, le grand public imagine que c'est une substance extrêmement dangereuse. Mais quelles sont les données scientifiques à ce sujet ?

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Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.

J’ai récemment publié un post présentant l’histoire de la MDMA par ses usages festifs. Évidemment, pour une partie des lecteurs et des lectrices matraqué·es par le discours prohibitionniste ambiant, ce type de contenu est terrifiant. Quoi ? Une présentation positive d’une substance si dangereuse, qui ravagerait la jeunesse, la plongerait dans la débauche et l’addiction ? Faites taire cette dégénérée !

Du calme, commentateurs et commentatrices de Mediapart, du calme.

La MDMA est l’une des substances psychotropes les moins dangereuses.

Bien moins que l’alcool, le tabac ou les médicaments anxiolytiques (benzodiazépines). Si si ! Elle est là, tout en bas, c’est l’ecstasy :

Illustration 1

Je vous rappelle également cet article scientifique publié par le pharmacologue David Nutt, qui compare les risques de l’usage de MDMA à la pratique de l’équitation, c’est passionnant et drôle, du coup je vous l’ai fait traduire en français ! Spoiler : il est BIEN moins risqué de consommer de la MDMA. 

Mais allons plus loin. Les personnes prenant cette substance sont-elles des déchets humains dévorés par le besoin de consommer de manière frénétique leur « drogue », de véritables nuisibles à la société obsédés par le vice ? Sont-ils désormais incapables de faire la fête sans ce produit destructeur et addictif ? Ben non. Et il serait bon de se sortir de ces représentations stigmatisantes, pour tous les psychotropes d’ailleurs. 

Le 6 juin 2024, le Comité d’État néerlandais sur la MDMA a présenté son rapport de 236 pages au ministre de la Santé. Son rôle était d’examiner son usage récréatif ainsi que son intérêt dans un contexte thérapeutique.

Et c’est parti pour un résumé.

• Bien que la prévalence de la consommation d’ecstasy aux Pays-Bas soit l’une des plus élevées au monde, avec plus de 550 000 usager·es adultes ayant consommé dans l’année en 2022, le comité note la faible fréquence des sessions de consommation et le petit nombre de pilules consommées par session. Le type d’usage est très occasionnel, lié à des sorties festives. Le rapport souligne que la MDMA n’est pas utilisée de manière régulière ou quotidienne.

Illustration 2

La consommation de MDMA est fortement concentrée dans certains groupes d’âge. Elle est plus élevée chez les 20–29 ans, puis diminue nettement après 30 ans. Le rapport souligne que de nombreux·ses usager·es cessent d’en consommer à mesure qu’iels entrent dans d’autres phases de leur vie (lorsqu’iels sortent des études et obtiennent un emploi stable, quand iels deviennent parents par exemple). Ces situations n’arrêtent pas toujours totalement l’usage mais le réduisent.

Cette tranche d’âge est assez commune pour l’usage de tous les psychotropes : en général les gens en prennent plus dans la période du début de la vie adulte, puis réduisent leurs consos comme la fréquence de leurs soirées. Mais, fait très intéressant que j’aimerais beaucoup étudier dans les prochains mois avec ma collègue la sociologue Sarah Perrin, il y a aussi des personnes, et notamment des femmes, qui découvrent le monde de la fête et les stupéfiants vers la cinquantaine, une fois les enfants grandis. Je trouve cette information géniale. Stay tuned pour plus d’infos prochainement, et en attendant ce super épisode du podcast Substance, qui documente ça chez une usagère.

Le rapport met en évidence que les quantités consommées par occasion sont faibles. En moyenne :

- Les usager·es prennent un à deux comprimés par session
- Plus d’un tiers consomment moins d’un comprimé
- Seuls 4,6 % consomment plus de deux comprimés lors d’une même occasion

Ces pratiques sont en partie une réponse à l’augmentation de la concentration en MDMA des comprimés. En 2019, leur teneur moyenne atteignait 172 mg, bien au-dessus de la dose considérée comme optimale. En 2022, cette moyenne est redescendue à 136 mg, mais reste trop élevée. Les usager·es ont donc adapté leurs comportements en fractionnant les cachets. Comme quoi, l’infantilisation sous forme de « ces sales drogués seraient bien incapables de se gérer » ne tient absolument pas. Quand on permet aux gens d’avoir de bonnes connaissances sur les produits qu’ils consomment, ils les utilisent de manière sûre. Alors imaginez si la substance était légale, toujours pure, à doses standardisées !

Illustration 3

Certains sites en français comme infodrog ou knowdrugs mettent en ligne les tests de pureté des produits testés (la MDMA peut par exemple être coupée avec du 2C-B, qui est une substance psychédélique, pas du tout les mêmes effets). Attention, ça n’est pas parce que vous avez exactement le même cachet que celui du site que ça signifie que sa contenance est la même. Ça peut juste être un produit identique mais fait dans un autre laboratoire. Ça donne quand même une bonne idée des produits de coupe utilisés et des teneurs moyennes.

Voici un graphique très important sur la quantité optimale de MDMA à consommer par session :

Illustration 4

Cette étude faite en 2012 portait sur 5 700 usager·es ; la dose optimale se situe donc en moyenne entre 81 et 100 mg. En bleu vous avez la courbe des effets positifs (plaisir, euphorie, relaxation, excitation, aisance sociale notamment), en rouge celle des effets négatifs (nausées, maux de tête, bruxisme (serrer les dents), palpitations, hyperthermie, confusion). Ça ne sert à RIEN de trop consommer.

Attention, les femmes « potentialisent » la MDMA, il leur faut donc à poids égal moins de quantité pour un effet équivalent. Les recommandations sont les suivantes (pour des personnes qui consomment quelques fois dans l’année) :

- 1,3mg/kilos de poids pour les femmes

- 1,5mg/kilos de poids pour les hommes

On n’a malheureusement pas d’études pour les personnes en transition hormonale et c’est un scandale sanitaire.

Donc achetez-vous une balance de précision, les moins chères sont à moins de 10€, pesez vos paras, coupez en trois vos cachets d’ecstasy, faites tester vos prods dès que c’est possible (c’est gratuit, légal, anonyme).

• Les dommages liés à la consommation récréative d’ecstasy sont rares : pas ou très peu de dépendance, pas de déficits cognitifs persistants cliniquement pertinents et un nombre limité d’incidents graves. « Sur la base des preuves existantes, la Commission ne trouve pas d’indications claires de dommages cognitifs permanents causés par la MDMA. » Je reviendrai dans un futur post sur la manière d’évaluer sa supposée neurotoxicité, c’est pas triste !

En 2022, le Drug Incidents Monitor a enregistré 1 677 incidents liés à la substance dans le pays. Souvent, de l’alcool avait été consommé, parfois avec d’autres stupéfiants (cocaïne, kétamine, GHB, amphétamines). La Société psychédélique française a produit le premier Manuel de réduction des risques de ces substances, il est génial, gratuit, et vous y trouverez notamment un super graphique des risques liés aux interactions entre produits, utile à avoir en tête. Pour les interactions avec des médicaments, c’est le Liechti Lab Suisse qui s’en charge, une équipe de médecins utilisant la MDMA et les psychédéliques en thérapie, légalement, depuis plus de dix ans maintenant. Le document est régulièrement mis à jour.

Donc 1 677 incidents pour 550 000 usager·es, ça fait 0,3% de risque d’incident. Mais une majorité en a consommé plus d’une fois dans l’année. On va être sympa, on va dire qu’en moyenne c’est deux. Dans ce cas, on tombe à 0,15% de risque. On est très TRÈS loin des « ravages » dénoncés dans les médias... Regardez si on met dans l’autre sens, ça fait 99,85% de chance de ne pas avoir d’incident.

Illustration 5
Ça par exemple, c'est de la merde, le mec n'est absolument pas docteur en quoi que ce soit d'ailleurs. C'est de la désinformation pure et simple. Mais c'est le youtubeur de vulgarisation scientifique le plus suivi en France.

Dans la majorité des cas, les incidents se passent sur les lieux de fêtes, clubs ou festivals. Les personnes sont prises en charge par le personnel médical présent sur place. Cela représente 85% des cas. Les 15% restants sont ceux, plus graves, pris en charge à l’hôpital. Le rapport indique donc que, dans la majorité des cas, les incidents sont légers et ne nécessitent pas d’hospitalisation.

Les effets négatifs rapportés sont principalement les nausées, le pouls rapide (tachycardie), la respiration accélérée et les douleurs thoraciques. Les cas plus graves concernent l’hyperthermie (quand on a trop chaud, en particulier dans les clubs mal ventilés) et l’intoxication par l’eau (en réduction des risques, on recommande aux gens de boire de l’eau pour éviter la déshydratation, mais certaines personnes en consomment beaucoup trop et se font une carence en sodium… donc ne buvez pas n’importe comment et prenez aussi des jus ou des boissons contenant des électrolytes). Ce risque concerne tout particulièrement les femmes, 80 à 90% des cas rapportés.

Qu’en est-il de l’idée de « descente » terrifiante dans les jours qui suivent la prise ? Des personnes expérimentent une baisse de l’humeur, de l’irritabilité, des difficultés de concentration. C’est souvent présenté de manière très anxiogène. Au contraire de la « gueule de bois » liée à la conso d’alcool, qui est présentée comme un truc marrant. Ça ne l’est pas. Les symptômes des lendemains de cuite vont des vomissements aux malaises, en passant par les vertiges, les risques cardiovasculaires, psychiatriques, gastriques.

Or, plusieurs études ont en fait montré que 1) cette fameuse « descente » n’est pas retrouvée dans un contexte d’administration de MDMA pure pour un usage thérapeutique ; 2) est retrouvée chez des personnes ne prenant pas de MDMA mais ne dormant pas pendant un nombre équivalent d’heures.

Conclusion ? Faire une nuit blanche, danser pendant longtemps, transpirer beaucoup, avoir des discussions très intenses, manger peu (la MDMA supprime l’envie de manger), boire peu (pareil), consommer un produit coupé avec d’autres substances comme la caféine, prendre de trop grandes quantités par rapport à son poids, consommer de l’alcool ou d’autres produits psychotropes, tout ça a un impact sur la manière dont la personne va se sentir dans les jours qui suivent.

Agissez en conséquence pour éviter ces effets secondaires. Plein d’infos sur le site Drugz.

La part des incidents « graves » est quant à elle évaluée par le rapport à 11%. Il y aurait en moyenne 5 décès par an liés à la prise de MDMA aux Pays-Bas. Les décès sont causés par 1) l’hyperthermie ; 2) l’intoxication à l’eau ; 3) les polyconsommations ; 4) on sait pas (cause inconnue). 

• Les auteur·rices du rapport soulignent combien la RDR permet un usage sûr, principalement grâce aux informations diffusées, à la présence d’eau en libre accès, d’espace de repos (les « chill out ») et de tests de pilules. Iels expliquent que les risques de l’usage de la MDMA sont comparables ou inférieurs à des risques jugés socialement acceptables (comme le fait de conduire une voiture, l’équitation, l’alpinisme ou la consommation d’alcool).

• Iels concluent qu’il faut réfléchir à une évolution de la loi en vue d’une reclassification plus légère mais que pour l’instant vu les réseaux de trafics très importants dans le pays, ça n’est pas possible.

L’aspect thérapeutique maintenant :

• La thérapie assistée par la MDMA semble être un traitement efficace et sûr pour les patient·es souffrant de stress post-traumatique chronique et résistant aux traitements disponibles. J’ai participé à l’écriture d’un des premiers articles scientifiques en français sur le sujet. Les doses employées dans un contexte thérapeutique sont fortes, on n’utilise pas de microdoses, que ce soit pour la MDMA ou pour les psychédéliques, comme je l’explique dans cette vidéo.

• Le gouvernement néerlandais devrait faciliter l’utilisation de la MDMA pour ces personnes dès que possible.

• Le comité est conscient que dans un premier temps il y aura une pénurie de thérapeutes formé·es et de structures de traitement spécialisées. Iels appellent les institutions psy du pays à proposer rapidement des directives éthiques et à mettre en place des services téléphoniques pour venir en aide aux personnes qui, dans ce contexte de pénurie, vont chercher une prise en charge « underground » et pourraient avoir besoin de soutien ensuite à cause de mauvaises pratiques. Je rappelle à ce sujet que la Société psychédélique française propose depuis des années ce type de service, gratuit, en ligne ou dans certaines villes de France. Ce sont les « cercles d’intégration ». Il existe aussi une mise en garde pour les personnes cherchant des thérapeutes underground afin de savoir poser les bonnes questions.

Voilà, les Pays-Bas avancent, c’est une très bonne nouvelle, et ne considèrent pas seulement l’usage thérapeutique, ce qui est aussi vraiment essentiel. Ça fait du bien de lire ce genre de progrès !

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