Je vous ai raconté dans un post précédent qu’à la fin des années 1850, la coca commence à pouvoir être étudiée par les scientifiques et les médecins occidentaux pour en vérifier les propriétés « mythiques ». Dans les Andes, où ses feuilles sont traditionnellement utilisées pour leurs propriétés stimulantes légères, pour favoriser la concentration, pour lutter contre le mal d’altitude, comme coupe-faim et antifatigue, elle est mâchée ou consommée en infusion. Elle agit comme un psychotrope doux, dont les effets sont progressifs et modérés ; elle ne provoque pas d’altérations majeures de la perception ou du comportement. Il faut souligner aussi que la coca est nettement moins addictive et moins nocive que la cocaïne qui en est tirée : la cocaïne est un alcaloïde qui concentre certaines des propriétés de la plante de base, et agit de façon beaucoup plus puissante.
Le grand public français s’intéresse également de plus en plus à cette plante : dans un contexte d’extension du capitalisme, les rythmes de travail s’intensifient et la population est à la recherche de psychotropes permettant de soutenir ces cadences nouvelles, comme le café ou le thé.
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Le Monde Illustré publie en 1864 un article en son honneur : des plants viennent d’être envoyés à la Société d’acclimatation. On espère parvenir à en faire pousser en France ou dans les colonies afin de réduire la détérioration des feuilles due au voyage depuis l’Amérique du Sud.
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L’article commence par ces mots : « Il existe, par-delà l’Atlantique, un petit et bien humble arbrisseau [...] dont les propriétés sont tellement merveilleuses, que garder le silence à son égard serait, de la part du Monde illustré, un crime de lèse-humanité ».
Au cours des années 1870, des vins médicinaux à base de coca sont mis sur le marché. De nombreux pharmaciens produisent le leur, souvent additionné d’autres stimulants comme la noix de kola. J’en ai retrouvé 35 entre la fin du XIXe siècle et le début du XXe, dont le plus fameux est bien sûr le Vin Mariani, la boisson la plus célèbre au monde à cette époque et qui inspirera le Coca-Cola (qui, à l’origine, était donc aussi un vin, avec de la coca et de la kola !).
Le vin Mariani était consommé par les plus grandes personnalités de l’époque, qui en faisaient la réclame à la demande de Mariani, précurseur des méthodes de publicité modernes. On retrouve notamment Sarah Bernhardt, Frédéric Mistral, Colette, Rodin, Thomas Edison, Émile Zola, des papes, des souverain·es. Le maréchal Pétain envoie par exemple cette note : « Les Français devaient gagner la guerre, puisqu’ils avaient pour eux le Coca Mariani, le Roi des Pinards ».
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Marcel Proust quant à lui se plaint en 1911 de ne pas être assez célèbre pour en recevoir ! J’ai raconté l’usage de psychotropes de Proust dans ce petit billet.
La coca devient non seulement un médicament mais également une substance « hygiénique » et « d’agrément ». Ça veut dire que si on peut s’en faire prescrire par son médecin, ou en acheter en pharmacie, on en trouve également en vente dans les cafés et les bars. Les médecins vantent ses vertus supérieures au thé :
Dès l’annonce de la découverte des propriétés anesthésiantes de la cocaïne en 1884, les publications sur la coca se multiplient. Le journal de l’Académie de cuisine de Paris publie ainsi trois recettes à la coca proposées par Désiré-Léopold Hânni, l’un des fondateurs de l’Académie.
Ces recettes (je suis sympa je vous en mets une en entier pour que vous puissiez la refaire chez vous) sont accompagnées d’un long article décrivant la plante et ses propriétés « remarquables » : « elles stimulent le système nerveux d’une manière analogue à l’opium, elles renferment un principe très nourrissant, car suivant les ouvriers qui en font usage, ils peuvent, par ce secours, se passer longtemps de toute nourriture, même en se livrant à un travail assez rude. »
Allez, une autre pour la route :
Les sucreries et autres gâteaux à la coca sont très à la mode. De nombreuses chocolateries proposent des produits à la coca, qui sont signalés à la fois comme des confiseries et comme des médicaments.
La coca est en outre présentée dans de nombreux contenus à destination des enfants, à l’image des histoires du marin Bizat, publiées en 1882, qui se fait donner de la coca par des « Indiens ». La plante est qualifiée de « panacée à tous les maux » (c’est-à-dire qui soigne toutes les maladies).
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Elle est aussi présentée dans les livres scolaires de la fin des années 1880 aux années 1890 comme un « aliment d’épargne » supérieur au café ou au thé. Les petit·es écolier·es apprenaient donc à considérer la coca comme une plante merveilleuse, bénéfique et fort utile.
La consommation de coca accompagne également l’émergence du sport moderne, recommandée par les médecins, pour les hommes comme pour les femmes. Des courses s’appellent le « vélo-coca », des chevaux sont nommés Cocaïne, la presse spécialisée est dithyrambique pour ce stimulant. Si le cyclisme est particulièrement représenté dans cette mode, tous les sports sont concernés : Mme Thérèse Renz (« l’écuyère la plus célèbre du moment ») en fait la réclame, mais aussi la « Recordwoman de l’alpinisme », l’Américaine Fanny Bullock-Workman, qui déclare ne se nourrir que de biscuits de coca et de chocolat durant ses ascensions de l’Himalaya.
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On parle à l’époque de « cocamania » pour décrire ce phénomène. Vous pouvez retrouver mon article sur le sujet en accès libre ! La cocaïne ne sera d’ailleurs interdite au Jeux Olympiques qu’en... 1970 !
De nombreuses publications indiquent également comment réaliser soi-même un vin de coca, souvent, comme dans cet exemple, recommandé pour remplacer la consommation d’alcool (euh ?) :
En fait (je vous en reparlerai bientôt au sujet de l’absinthe), à l’époque pour beaucoup de gens, et même des médecins, le vin, le cidre et la bière sont des alcools dits « hygiéniques », bons pour la santé et à différencier des alcools forts comme le whisky, la vodka, le rhum etc.
Certains médecins, particulièrement aux États-Unis, s’inquiètent quand même à la fin du siècle de cette vogue pour les boissons alcoolisées à base de coca. Les consommateur·rices auraient tendance d’une part à oublier le taux d’alcool présent dans ces cocktails et à minimiser leur action stimulante. Ça s’insère aussi dans des discours conservateurs et moralisateurs des débuts de la prohibition. La presse médicale française ne se fait toutefois que faiblement l’écho de ces mises en garde.
Pendant la Première Guerre mondiale, l’influence des USA sur la législation internationale et en particulier française concernant les psychotropes devient de plus en plus importante. La France vote en 1916 l’interdiction de certaines de ces substances, comme la morphine, l’héroïne, le cannabis et la cocaïne. La coca n’est pas immédiatement inscrite dans cette liste des « stupéfiants ». Les feuilles de coca sont toujours librement vendues en 1939 : la revue Confidences propose par exemple à ses lectrices une recette de cuisine « pour fabriquer soi-même un bon vin apéritif économique et réconfortant » à base de 3 grammes de feuilles de la plante. Again, recette :
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La France doit à présent déclarer les quantités de psychotropes consommées dans le pays à la Société des Nations, destinée à contrôler - et surtout limiter - ces usages. En 1931, le pays déclare avoir consommé 64 303 kilos de feuilles de coca l’année précédente ; ces chiffres étaient déjà considérés comme « anormaux », c’est-à-dire trop élevés, par le comité. Après la Seconde Guerre mondiale, la coca subit la « guerre à la drogue » menée par les USA : elle est associée à la cocaïne dans les représentations, classée désormais dans la liste des stupéfiants, les plantations se raréfient (voir les travaux passionnants de l’historien Paul Gootenberg, pour une fois que c’est traduit !), la population occidentale se détourne de ces produits.
De nos jours, des mouvements comme celui de « Thank you plant medicine », visant à mettre en valeur les vertus des plantes médicinales psychoactives (attention, un peu New Age), renouvellent l’intérêt pour la coca. En parallèle, plusieurs universités en Amérique du Sud reprennent ces dernières années des recherches sur la plante, notamment dans trois indications : dans le traitement des addictions, contre le diabète et les problèmes de poids en général et enfin pour améliorer la respiration (en particulier mis en avant du fait de l’épidémie de Covid). Ces dynamiques sont malheureusement directement menacées par la stratégie de Trump, qui instrumentalise la lutte contre le narcotrafic, notamment de la cocaïne, pour justifier son action militaire au Venezuela et s’approprier leur pétrole. Les discours moraux et sécuritaires déployés, au service d’objectifs coloniaux et absolument pas sanitaires, risquent ainsi de priver la médecine d’avancées majeures, au détriment des patient·es et de la santé publique mondiale.
Bref. Pour en apprendre plus sur l’usage médical de la coca et de la cocaïne au XIXe siècle, rendez-vous sur le podcast Apothicast, dans lequel j’ai eu l’occasion de parler de cette histoire passionnante ! La cocaïne est d’ailleurs toujours dans la pharmacopée française aujourd’hui.