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Billet de blog 23 janvier 2026

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La Suisse, pionnière des thérapies assistées par psychédéliques

Quand on pense à la « Renaissance Psychédélique », ce sont spontanément les recherches aux USA qui viennent en tête. Pourtant, c'est en Suisse, dès 1989, qu'un premier essai clinique sur le LSD et la MDMA a repris ; depuis 2014, ce modèle thérapeutique y est officiellement autorisé.

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Dans la « Renaissance psychédélique », la Suisse fait figure de grande pionnière : depuis plus de dix ans des thérapeutes peuvent administrer ces substances à leurs patient·es, à l’hôpital comme en cabinet. Cela fait suite à l’étude publiée en 2014 par l’équipe de Peter Gasser sur l’intérêt d’une prise de LSD pour soulager l’anxiété de la fin de vie : les résultats étaient si positifs que le gouvernement a fait évoluer la législation pour permettre dans certains cas cet usage thérapeutique, et dans une grande variété d’indications. En 2009, un procès retentissant avait aussi secoué la communauté scientifique investie dans le processus de réémergence des études sur les psychédéliques : la psychiatre suisse Friederike Meckel Fischer, qui pratiquait de manière underground (donc illégale) des psychothérapies assistées par LSD, MDMA ou 2C-B, est dénoncée pour « mise en danger de ses patients par l’usage de drogues dangereuses ». La communauté de psychiatre, de neuroscientifiques et d’universitaires se mobilise alors pour rappeler les données scientifiques : les psychédéliques ne sont pas toxiques ni addictifs et présentent des résultats thérapeutiques positifs. Un podcast en anglais qui raconte cette histoire. Rappelons bien sûr que c’est le chimiste suisse Albert Hofmann qui a découvert en 1938 le LSD, et synthétisé en 1958 la psilocybine. Enfin, c’est aussi dans le pays qu’en 1988 un premier essai clinique a bravé la politique internationale de « guerre à la drogue » mise en place depuis les années 1970 en reprenant une étude des bénéfices thérapeutiques du LSD et de la MDMA. L’étude s’est arrêtée en 1993.

Illustration 1
Dessin de Brian Blomerth dans son roman graphique "Bicycle Day" représentant Albert Hofmann le jour de sa découverte du LSD

En 2014, la Suisse est donc devenue le premier pays au monde à autoriser l’usage de psychédéliques (LSD et MDMA, puis en 2021 psilocybine) dans le cadre de psychothérapies. Depuis, 1051 patient·es ont reçu une autorisation dont 351 pour la MDMA, 338 pour le LSD et 362 pour la psilocybine ; le nombre total de séancs est estimé entre 2000 et 3000. Ces chiffres datent de décembre 2023 et concernent une soixantaine de médecins. Ils sont issus d’un rapport qui vient de sortir et dont je vous fais le compte rendu dans ce post.

« Les autorisations sont valables pour un patient spécifique, pour une substance donnée, pour une durée d’un an, avec possibilité de prolongation si le processus thérapeutique le nécessite et si une nouvelle autorisation est accordée. » L’éventail d’indications possible est vaste et peut concerner par exemple « les algies vasculaires de la face, la sclérose en plaques, la fatigue post-virale, les soins palliatifs ou l’usage de microdosages pour le TDAH, mais moins qu’en cas de dépression ou de trouble anxieux ».

Les patient·es pouvant bénéficier de ce modèle thérapeutique doivent résider en Suisse et avoir déjà essayé les autres formes de traitements disponibles sans succès. La demande pour ce type de prise en charge dépasse largement les capacités des quelque 60 médecins autorisé·es à l’époque (2023 donc) à réaliser ces thérapies et beaucoup de patient·es viennent d’emblée en consultation pour demander une psychothérapie assistée de psychédélique.

D’après les données disponibles, les patient·es participaient en moyenne tous les trois mois et demi à une séance de substances avec du LSD ou de la MDMA. « Le choix de la substance est déterminé à l’avance, avec le patient, et est spécifié dans la demande à l’OFSP [l’agence du médicament suisse]. Les doses varient généralement entre 75 et 200 mcg pour le LSD (souvent avec une dose initiale de 100 mcg), entre 75 et 150 mg pour la MDMA (l’effet dépendant entre autres du poids, souvent avec une dose initiale de 100 mg pour les femmes et 125 mg pour les hommes) et entre 15 et 30 mg pour la psilocybine (souvent avec une dose initiale de 20 mg). Dans la pratique actuelle du traitement, il existe une marge de manœuvre pour la dose. »

(Alors parenthèse parce que j’ai failli m’étouffer en lisant ça : « Ce n’est qu’avec les travaux de S. Grof (1980) et T. Leary (1964) qu’un concept a vu le jour qui accorde également de l’attention aux facteurs contextuels et qui est souvent caractérisé par la triade “set, setting, substance” décrite en premier par Leary, reprise ensuite par d’autres (par ex. Eisner, 1997) ». BETTY EISNER TRAVAILLE DEPUIS 1956 AVEC LE LSD ET INVENTE LES TECHNIQUES QUI SERONT REPRISES PAR LEARY (et a plein de publications dès les années 50 sur le sujet) et c’est elle qui fait venir Grof aux USA, sans elle il n’aurait JAMAIS été connu de nous. C’est ouf d’invisibiliser une femme comme ça putain ! Ok ok, au moins elle est citée… Pour un autre exemple de femme du milieu psychédélique encore plus invisibilisée qu’Eisner, voir mon post sur Margot Cutner)

On continue sur le modèle thérapeutique actuel : les séances durent environ 6 à 8 heures pour la MDMA et la psilocybine, 8 à 10 heures pour le LSD. J’ai trouvé ce passage très touchant : « Pour les patients souffrant de dépression en particulier, les moments de joie, de bonheur et d’unité [sous psychédélique] constituent des pépites d’expérience essentielles, rappelant que ces émotions restent accessibles au plus profond d’eux-mêmes. La rareté de ces moments dans leur vie quotidienne peut déclencher une prise de conscience du problème aussi douloureuse qu’enrichissante sur le plan thérapeutique. »

Le texte résume ensuite 56 points de recommandations que vous pouvez retrouver en ligne sur le lien indiqué au début de ce post. Globalement c’est un très bon manuel, bravo à toute l’équipe !

Une équipe suisse, le Liechti Lab, a également mis en ligne un document régulièrement mis à jour sur la MDMA, le LSD et la psilocybine, pour détailler les doses à employer (éventuellement différentes en fonction du sexe), les effets secondaires repérés et SURTOUT les interactions possibles avec des médicaments. Un document tout à fait essentiel donc !

En ce moment (2026) en Suisse, environ 100 thérapeutes sont autorisés à pratiquer cette forme de psychothérapie, principalement concentrés dans les grandes villes, ce qui crée des inégalités géographiques importantes.

À l’hôpital universitaire de Genève, le psychologue Federico Seragnoli administre du LSD à des patient·es. Alors si vous avez déjà vu les chambres dans lesquelles se déroulent certains essais cliniques sur les psychédéliques vous allez être surpris·es : ici on est loin du confort et de la jolie décoration souvent mises en avant... Mais pour l’équipe, l’important est de pouvoir faire bénéficier de ces thérapies à des patient·es en errance thérapeutique depuis des années. L’argument s’entend, bien que ce setting soit quand même un peu trop minimal et inacueillant selon moi, et qu’on puisse aussi regretter qu’on ne fournisse pas des chaises un peu plus confortables aux pauvres personnes qui vont rester pendant 8-10h avec les personnes en train de tripper...

Illustration 2

Pour une comparaison j’ai fait cette petite vidéo sur la pièce utilisée à Madison, près de Chicago, pour des thérapies similaires.

En dehors des structures hospitalières les thérapeutes ont au contraire beaucoup de liberté (et de moyens sûrement) pour décorer et organiser de manière bien plus confortables et chaleureuses les pièces dans lesquelles iels reçoivent leurs patient·es. Alexandre Alt est un médecin français pratiquant en Suisse ; depuis 2022 il réalise des thérapies assistées par psychédéliques avec 36 patients pour un total de 50 séances à la MDMA, 30 avec psilocybine et 12 au LSD. Il parle de sa pratique dans cette vidéo avec le psychonaute Nuit (le son est pourri mais si vous vous intéressez à ces sujets c’est passionnant). Voilà l’endroit où il réalise ses séances : 

Illustration 3

En France, on est très en retard. Ce n’est qu’en janvier 2024 qu’une première étude de la psilocybine, dirigée par la psychiatre Amandine Luquiens à l’hôpital de Nîmes, a pu voir le jour. Ce wébinaire lui donne la parole pour décrire le processus de mise en place et les résultats - positifs - obtenus. Depuis, plusieurs essais cliniques ont démarré pour évaluer les bénéfices thérapeutiques de la psilocybine ou du LSD, dans le traitement des addictions, de la dépression et de l’anxiété. Mais on parle là de quelques dizaines de patient·es maximum par essai. Il faudra attendre encore de nombreuses années, voire des décennies (comme c’est le cas actuellement pour le cannabis), pour voir ces substances redevenir des médicaments autorisés. Se posera, notamment, la question du remboursement de ces thérapies, qui coûtent cher à court terme. 

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