Lettre ouverte à mon psy-violeur (suite) 9

«Tu vivais là, au milieu de mes pensées depuis plus de quatre ans, dans ce que tu avais laissé en friche, tu avais posé ton énorme fauteuil au milieu de mes blessures et tu t’y étais assis, un verre à la main, tu contemplais ton œuvre : mon chaos.»

Tu prétendais m’apprendre ce qu’était le « vrai amour », celui que je n’avais jamais reçu. Comme si toi seul était capable de voir « l’aimable » en moi. Tu sais, ce jour où je t’ai raconté que petite, quand je faisais des colères, mon beau-père me suspendait par les pieds au-dessus d’une grande benne à ordure. Je t’avais évoqué ces souvenirs avec tout le détachement nécessaire pour pouvoir en rire en famille. J’en ai ri. Pas toi. Tu as eu ces mots essentiels, ces mots qui résonnent encore et que j’ai appris à me réapproprier pour qu’ils sonnent juste : « vous n’êtes pas un déchet mademoiselle. » Sais-tu le poids qu’ont eu ces mots ? Sais-tu à quel point je t’ai adulé le jour où tu as dit cela ? Au point d’avoir une confiance absolue en toi et en ton jugement. Oui, tu pouvais m’apprendre ce que voulait dire « aimer ». Je t’en ai cru capable et tu me donnais le sentiment de le mériter. C’est ce qui fait plaie encore aujourd’hui. Si tout cela n’était qu’une illusion, méritais-je quand-même d’être aimée ? J’essaie de répondre à cette question sans toi.

Tu t’es rapidement positionné comme étant la seule personne capable de m’aimer vraiment et de me « révéler ». Tu te souviens ? Tu disais que tu avais l’impression de te voir en moi. Que notre rencontre était une « vraie » rencontre, de celle qu’on ne fait pas deux fois dans une vie. Là encore, je ne me suis pas méfiée du fait que cela puisse signifier aussi quelque chose pour toi. J’ai pensé que tu étais encore dans ton rôle de thérapeute. A aucun moment je n’ai cru que tu m’aimais, toi, l’homme. J’ai toujours pensé que tu jouais le père aimant pour réparer et tu as évidemment entretenu cette illusion. Tu menais le jeu, je n’avais qu’à jouer, là, sous tes yeux. J’étais terrifiée, perdue. Tu es devenu mon seul repère. Je me rappelle t’avoir dit cela. Tu t’étais amusé de ce mot « re-père », comme si tu pouvais être un « père nouveau ». Mais alors, pourquoi ce crime ? Tu as prétendu me soigner de l’inceste. Je n’avais jamais connu l’inceste. Tu es le seul « père » incestueux que j’aie connu. Tu sais qu’en écrivant cela, je t’imagine moqueur, me disant que je « dramatise » encore, que dire cela est une véritable insulte à toutes les victimes d’inceste, que je suis à mille lieux de ce qu’elles ont pu vivre. Et alors, je me sens nulle, idiote. Je culpabilise.

Durant ma première hospitalisation, j’étais dans une chambre double. Une jeune femme était dans le lit en face du mien. Un jour, je lui ai raconté mon histoire. Elle a trouvé cela terrifiant, horrible, « immonde », elle trouvait effroyable que mon psychologue ait pu me faire ça. J’apprenais plus tard qu’elle avait été violée par son père entre six et dix-neuf ans. Si tu savais comme je me suis sentie bête. Et pourtant, elle a compris. Elle a compris ce que tu m’avais fait et pour elle, mon état était aussi légitime que le sien.

Je ne suis pas un déchet. C’est toi qui l’as dit. Alors pourquoi m’avoir traitée comme un objet puis comme un résidu d’objet ? Pourquoi ? Je ne le saurai jamais.

Puis, il y a eu ce témoignage. UN témoignage. Deux pages à peine. Une jeune femme que tu avais toi-même intégrée à la liste de patientes que la police devait interroger, selon toi. Elle était dans TA liste ! C. et ces quelques mots qui m’ont bouleversée. Elle t’a consulté pendant trois ans, dans le cadre de l’association dans laquelle tu étais accompagnateur psycho-social. Elle a dit aux policiers que lorsqu’elle avait 17 ans, soit au début de sa thérapie, tu l’avais embrassée sur la bouche par surprise en lui disant que c’était « une récompense à la russe ». Ces mots… Ces quelques mots m’ont fait trembler. Comment aurait-elle pu inventer cette phrase que tu m’avais dite à moi aussi ? Elle ne pouvait pas l’avoir inventée. C’était une musicienne, une chanteuse, et une étudiante en philosophie. La lecture de sa présentation m’a glacé le sang. Nous étions deux. Et pourtant, elle affirmait que tu ne l’avais pas violée, qu’il y avait seulement eu ce « dérapage » du « baiser à la russe » au début de sa thérapie. Il m’était impossible de concevoir qu’elle ait pu continuer à te consulter sans que tu n’ailles plus loin. Qu’avait-elle de plus, elle, pour que tu ne la détruises pas totalement ? J’ai cru pendant des années qu’elle ne disait pas tout. Si tu savais comme j’ai eu envie de la contacter, de savoir qui elle était, j’étais convaincue qu’elle pouvait m’apporter des réponses. Elle t’avait connu comme moi, dans le huis-clos. Mais j’ai refréné ce besoin. Je suis restée sage pendant quatre ans. J’écoutais ses chansons parfois, espérant y trouver un message caché. Je me demandais si elle continuait de te voir, si tu l’avais broyée elle aussi ou si tu étais en train de le faire. Ou bien si tu l’avais aimée vraiment. Mieux que moi. J’étais jalouse. Soulagée d’être moins seule, mais jalouse que tu ne lui aies pas fait subir la même chose qu’à moi. Quel avait été son secret ? Comment avait-elle fait pour s’en sortir ?

Ce sentiment d’être deux hurlait pourtant toute la solitude qui pesait sur moi. Je ne parvenais pas à être ce « deux ». Et surtout, tu étais en train de t’extraire de mon esprit. J’étais en train d’accoucher de toute l’horreur que tu avais laissé au milieu de moi. Je n’avais plus rien pour te sauver, plus rien pour maintenir l’illusion, plus rien pour croire que j’étais un être d’exception. Je te perdais. Enfin. Je me suis terrée dans un profond mutisme pendant plusieurs jours. Cette phrase tournait en boucle dans ma tête : « il est en train de partir ». J’étais pourtant incapable de la prononcer. Je craignais sa performativité. J’avais le sentiment que si je prononçais ces mots, tu allais partir, sortir de mon esprit à jamais. Tu vivais là, au milieu de mes pensées depuis plus de quatre ans, dans ce que tu avais laissé en friche, tu avais posé ton énorme fauteuil au milieu de mes blessures et tu t’y étais assis, un verre à la main, tu contemplais ton œuvre : mon chaos. Que resterait-il après ton départ ? Je n’y étais pas préparée. Si tu partais, c’était comme si une partie de moi allait disparaître à jamais. Il m’a fallu quelques temps pour réaliser que cette partie de moi, en fait, c’était toi. Et même si j’ignorais ce qu’il resterait après, il fallait que j’accepte ton départ. Alors j’ai fini par prononcer ces mots. J’étais totalement étrangère à moi-même. Je ne me sentais plus dans mon corps, j’errais au milieu de tout « ça », au milieu de tout ce que tu avais laissé sur place. Il y avait toujours ton fauteuil, là, au milieu, mais j’étais bien incapable d’y prendre place. J’aurais eu le sentiment de te voler ta place. J’ai erré comme ça, je ne saurais plus te dire combien de temps. Mais je me souviens qu’un matin, je me suis réveillée incapable de passer une porte. J’étais chez une amie, littéralement bloquée à l’intérieur de la chambre, impossible de sortir. Ma tête voulait, mon corps ne voulait pas. On a essayé de me porter pour me faire sortir, je crois ne jamais m’être autant débattue. On m’a portée jusqu’à la baignoire afin de tenter de m’apaiser dans un bain chaud. Une fois sortie, impossible de sortir de la salle de bain. Ça a duré comme ça des heures et des heures. J’ai vraiment cru être passée de l’autre côté de la barrière ce jour-là. Je devenais folle. Et puis il y avait cette phrase en fond, qui se répétait : « fermez bien la porte. » Tu me disais toujours de bien fermer la porte en sortant de ton cabinet et de la fermer aussi de manière symbolique. Tu faisais ce geste dirigé vers ta tête, mimant une main qui tournerait une clé. Je crois que ce que j’avais échangé avec C. avait rouvert les portes. Toutes les portes, laissant échapper les gravas que tu avais laissés au milieu de moi. Je n’étais pas prête à ce que tout ça s’envole, pas prête à ce que les portes se rouvrent. Alors tu es revenu. J’ai fermé derrière toi et je me suis jurée de ne dire à personne que tu étais à nouveau là, posé dans ton fauteuil. J’avais honte. Tellement honte d’être incapable de vivre sans toi, alors que tout ça n’était encore que la manifestation de ton crime. Tout « ça », c’était la trace que tu avais laissée en moi, malgré moi. Savais-tu que tu prendrais toute cette place ? Avais-tu mesuré l’emprise sous laquelle tu me tenais ? Je ne le saurai jamais.

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