Lettre ouverte à mon psy-violeur (suite) 4

Je cherchais un lieu dans lequel je pouvais me permettre de tout dire sans prendre aucun risque. Un lieu dans lequel je trouverais des réponses à mes questions, à LA question : puisqu’on « ne naît pas femme » comment le devient-on ?

Je ne sais toujours pas à qui je m’adresse puisque je ne sais pas véritablement qui tu es. Aujourd’hui, dans mon esprit, tu es plusieurs. Probablement est-ce encore le prolongement de la relation supposée thérapeutique dans laquelle nous étions. Ce que je sais, c’est que tu as détruit quelque chose en moi. Ou plutôt, que tu t’es immiscé dans mon corps et dans mon esprit et que cette effraction a laissé un vide.

Quand je suis venue te consulter la première fois, j’étais perdue mais entière. Je crois que je me suis trouvée un peu aujourd’hui, mais je suis éparpillée. Ce que j’ignore encore, c’est si tu avais l’intention délibérée de me scinder, ou bien si tu étais aveuglé et tellement incapable de gérer la frustration égoïste qu’engendrerait mon refus, que tu en as oublié que j’étais une personne. Entière.

La procédure touche à sa fin et je n’ai toujours pas de réponse.

Je voudrais que tu saches que ce jour où j’ai décidé de ne pas mourir, je n’ai pas porté plainte par conviction, je n’ai pas porté plainte par colère, je n’ai pas porté plainte par intérêt. J’ai porté plainte parce que ce que tu m’avais fait portait un nom : « viol ». Un mot qui ne provoquait aucune réaction émotionnelle chez moi, un mot d’une violence qui m’échappait totalement quand j’ai commencé à le prononcer. Mais je savais que ça faisait mal. Je ne savais pas encore à quel point, puisque mon psychisme s’évertuait à faire taire ce qui se hurlait dans mon corps.

A ton cabinet, je me suis tout de suite sentie en sécurité. Je cherchais sciemment un lieu de refuge, un lieu de savoir, un lieu de confiance. Un lieu dans lequel je pouvais me permettre de tout dire sans prendre aucun risque. Un lieu dans lequel je trouverais des réponses à mes questions, à LA question : puisqu’on « ne naît pas femme » comment le devient-on ? Je n’attendais plus des premières concernées qu’elles y répondent, car je les sentais manifestement mal assurées sur le sujet. Tu sais, l’histoire du cordonnier mal chaussé, tout ça. Je ne leur en voulais pas. Le problème, c’est que j’étais aussi en train de perdre confiance en les hommes. J’avais besoin que quelqu’un me montre le chemin, quelqu’un qui ne soit ni homme ni femme, quelqu’un qui, s’il restait un être humain, en tant que psychologue, serait capable de me faire exister moi sans se manifester lui en tant qu’individu, ou du moins, sans prendre trop de place.

 

Tout au long de la procédure, il a été impossible de restituer l’intégralité de ce qui s’était vécu entre ces quatre murs, tu en conviendras. En ce qui te concerne, c’était probablement parce que le fait de TOUT révéler t’aurait mené directement en prison. Mais au-delà de ça, parce que dans la justice, on ne juge pas la réalité dans son intégralité, on juge des faits en fonction de ce que dit le droit. On doit porter plainte pour un motif précis, même quand on n’arrive pas à le nommer. On peut porter plainte contre « X », mais on ne peut pas porter plainte pour quelque chose d’indéterminé, pour un motif « x ». Faire cette démarche, c’est se confronter à la nécessité d’identifier la cause d’un état qui, s’il s’impose comme résultant nécessairement de quelque chose de traumatique, de violent, n’en est pas moins difficile à porter avec clarté, certitude ou encore, conviction.

« Porter plainte »… « Porter »… Oui, mais qu’est-ce que l’on porte à ce moment-là ? On porte un vécu, une punition, infligée par quelqu’un si difficile soit-elle à évoquer. On porte un cri, sans trop savoir s’il vient bien de soi, de ce que dit la loi, de ce que dit la société, ou de tout ce qu’elle ne dit pas. Quoi qu’il en soit, ce que je suis certaine d’avoir porté, moi, ce jour-là, c’est une tristesse infinie, un terrible sentiment de solitude et d’abandon. Non pas parce que je me sentais seule victime de telles agressions.

Non. Je me sentais abandonnée par toi. Ce qui se hurlait en moi, c’était « pourquoi ne m’as-tu pas protégée de ça ? » « ça », c’est la prise de conscience de ce qu’il s’était passé entre les quatre murs de ce cabinet et tous les effets secondaires engendrés par « ça ». Je ne parle pas seulement des faits occultés qui sont revenus à ma mémoire. Je ne parle pas d’un regret d’avoir eu des rapports consentis puisqu’ils ne l’ont jamais été. Je parle de ce que tu as fait pour me convaincre que ces viols n’étaient qu’un jeu.

Je parle du petit pas de côté qui emmène dans les coulisses d’un théâtre et qui dévoile l’envers du décor. Je parle de ce petit geste mal assuré du magicien qui fait que l’on devine comment il a fait disparaître le « lapin ». Quand le magicien se rate, quand l’acteur fourche, butte sur un mot par accident, on lui pardonne et on continue de regarder le spectacle attendant avec enthousiasme qu’il parvienne à nous faire croire que son erreur était l’illusion. Quand c’est réussi, on finit par se dire que tout était parfaitement contrôlé, prévu, juste pour qu’on ait le plaisir de croire en quelque chose de plus grand : la magie. La magie n’était pas dans le fait que le lapin disparaisse, mais dans le fait que malgré l’erreur, il y ait eu magie à un moment donné. Après déception, et parce qu’il y a eu cette déception, on fait tous les efforts du monde pour que le magicien répare sa faute. Quitte à modifier notre perception, consciemment ou non. Finalement, on accueille l’illusion avec plaisir. On ne cherche plus l’erreur, on cherche à se laisser tromper parce qu’une part de nous a l’espoir que tout « ça » ne soit pas qu’une supercherie.

Aujourd’hui, cette question persiste : « était-ce une erreur, un tour raté, une supercherie, ou de la magie noire ? »

Encore il y a peu de temps, j’espérais que le rideau se referme. Au procès en appel, pendant la plaidoirie de ton avocate qui s’évertuait à me dépeindre comme la plus grande embobineuse de l’humanité, je me suis échappée en pensées pour ne plus entendre. Je t’ai imaginé te lever, lui dire d’arrêter là et m’applaudir juste pour faire tomber le décor et me dire « ça y est, tu sais qui tu es, tu t’es battue, tu t’es opposée à l’horreur ». En somme, une fin qui me permettrait de retrouver de l’espoir en la magie et en le magicien. Ce n’est pas ce qui s’est produit et de toute évidence, la fin du spectacle a eu lieu il y a bien des années déjà.

Mais, quand on fait croire à un enfant que le père noël existe, c’est pour lui faire croire en la magie, pour nourrir son imaginaire. Et quand il se rend compte de la « supercherie », qu’il est capable d’en rire, c’est simplement qu’il a grandi. On ne lui voulait aucun mal.

J’ai grandi. Ce combat m’a fait grandir. Et j’aimerais tellement pouvoir encore me dire que tu cherchais simplement à me faire devenir quelqu’un, que tu ne me voulais aucun mal. Tu vois, tu t’es tellement bien immiscé en mon esprit, que même ce combat contre toi, je voudrais t’en attribuer le « mérite ».

Dès notre rencontre, vous m'avez dit que j’étais prête à grandir et que vous seriez le garant de cette croissance. Vous avez prévenu que ce ne serait pas toujours léger, pas toujours plaisant, mais qu’ici, dans ce lieu, avec vous, je ne risquais rien. Vous l'aviez promis.

 

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