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Billet de blog 14 févr. 2021

Lettre ouverte à mon psy-violeur (suite) 5

Combien de fois ai-je entendu « quand bien même vous l'auriez provoqué, il était votre psychologue, il n’avait pas à passer à l’acte. » ? Ce qui faisait qu’il y avait viol pour les autres quand je racontais mon histoire, c’était le fait que tu sois mon psychologue et moi, ta patiente. Le vrai principe est : " quand bien même tu n’aurais PAS été mon psy, tu n’avais pas à faire ça. "

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Tout au long de la procédure, j’ai douté. J’ai vu des dizaines de psys, qui m’ont rappelé le code de déontologie et à quel point tu étais le seul responsable dans cette histoire. Je ne saurais te dire combien de fois j’ai entendu « quand bien même vous l'auriez provoqué, il était votre thérapeute, il n’avait pas à passer à l’acte. » Et moi de répondre « mais vous ne croyez pas qu’il pensait vraiment m’aider ? » Quoi qu’il en soit, ce « quand bien même vous l'auriez provoqué », ne me satisfaisait pas. Car si je doutais de tes intentions, je n’avais jamais douté du fait de ne pas t’avoir provoqué. 

Finalement, ce qui faisait qu’il y avait viol pour les autres quand je racontais mon histoire, c’était le fait que tu sois mon psychologue et moi, ta patiente. Et comme en parallèle, tu t’évertuais à tenter de démontrer que je n’étais plus ta patiente au moment des faits, je me perdais. Pas continuellement, je te rassure. Il y a eu de longues périodes durant lesquelles ma raison parvenait à faire taire tout ce que tu m’avais raconté et tout ce que tu mentais.

Ce n’est que quelques jours avant le procès en appel, soit six ans après les faits, que j’ai compris ce qui m’empêchait d’avancer dans ce « quand bien même vous l'auriez provoqué, en tant que psychologue, il n’avait pas à faire ça. » Le souvenir de cette première fois où tu m’as forcée. Ces souvenirs qui tournaient en boucle dans ma tête et dans mes cauchemars les jours qui ont précédés le procès, m’ont permis de reformuler cette espèce de principe qui ne faisait pas poids, qui ne pouvait faire loi, dans mon esprit, et pour cause !

Le vrai principe est : « quand bien même tu n’aurais PAS été mon psy, tu n’avais pas à faire ça. »  Le fait que tu aies pu me violer plusieurs fois, voilà qui a fait douter de mon absence de consentement. Or, j’ai résisté. J’ai résisté physiquement, j’ai résisté dans mes larmes et dans mes mots. Ce à quoi j’ai fini par céder, c’est à l’opportunité du déni que tu m’offrais en me faisant croire que ce n’était pas réel. Ce à quoi je n’ai pas résisté, c’est à ton discours, à la manière dont tu as rendu ce viol factice parce qu’il était censé n’être vécu dans ce lieu que pour me rappeler le « vrai viol incestueux » de mon enfance. Ce viol incestueux dont je ne me suis jamais rappelée puisqu’il n’a jamais existé. Tu m’as offert la possibilité de croire que ta "faute", ta "maladresse" de magicien raté étaient prévues, maîtrisées, et avaient vocation à me faire accéder à quelque chose de plus grand. Alors, je suis revenue dans l’espoir d’accéder à ce « quelque chose de plus grand ».

J’avais réussi à m’échapper de mon corps quand tu me violais, c’était devenu « banal » et « habituel ». Ce que j’ignorais à l’époque, c’est à quel point j’étais en train de disparaître pour laisser place à l’illusion. Alors, je n’opposais plus de résistance. Je savais que je n’avais pas envie, tu le savais aussi, mais il était admis qu’il fallait en passer par là. J’ai fini par accepter de subir des viols !

C’est ce que j’ai cherché à expliquer aux policiers et à mes avocats tout le long de la procédure. Mais évidemment, ça venait jeter un trouble terrible sur les faits que je décrivais et qui étaient pourtant bien des viols tels que décrits dans la loi. Alors, on m’a fait écarter beaucoup d’aspects de ton discours, pour que j’aie une chance d’être entendue, « quand bien même… ». Le fait que l’on me censure sur cet aspect de l’histoire a grandement contribué à ce que j’aie tant de difficultés à te faire taire dans mon esprit.

Quand j’ai été hospitalisée à la suite de mon dépôt de plainte, j’étais dans un état de stress post-traumatique extrêmement violent. Pendant trois jours, je n’ai pas parlé, j’ai pleuré. J’ai pleuré parce que l’opportunité de l’illusion s’effondrait. J’étais face à ce qu’il restait de moi. Et comme ce n’était plus grand-chose, mon esprit a continué de te faire parler dans ma tête. Je t’entendais rire de me voir dans cet état que tu trouvais ridicule, je t’entendais me dire que je me trompais, qu’il ne fallait pas que je fasse confiance à ces psychiatres qui ne comprendraient rien à la « magie » du traitement que tu m’avais proposé. Ils n’y comprendraient rien parce qu’ils avaient l’esprit trop étriqué et qu’ils étaient incapables d’envisager la légitimité de pratiques novatrices et révolutionnaires. C’est comme ça que je me suis sortie de ma première phase d’effondrement. Je me suis réveillée un matin, décidée à sortir d’ici et étonnamment plutôt sereine… Je leur ai dit, sûre de moi, que je me sentais mieux, qu’en réalité, j’avais compris que tout « ça » c’était pour mon bien. J’espérais secrètement que tu les aies mis dans le coup. Mais ils ne m’ont pas laissée sortir. Je leur en ai voulu. Je me disais dans un coin de ma tête que peut-être tu viendrais me sortir de là. Puis, les flashs sont revenus. Ce jour où tu m’as forcée à avaler en me disant avec amusement qu’il fallait « que je boive à la source du savoir ». J’ai arrêté de manger. Ce jour où après que tu m’as violée, j’ai pris une douche à ton cabinet avec ton autorisation. Tu es venu dans la salle de bain, tu as ouvert la porte de la douche et tu m’as pissé dessus. Face à ma réaction, tu m’as dit que je n’avais pas une « sexualité ludique ». J’ai arrêté de prendre des douches. Deuxième phase d’effondrement. Puis, ton discours revenait me bercer d’illusion, à distance, et je me relevais. Il a fallu cinq semaines pour que je me stabilise un peu et que je recommence à apprendre à vivre avec la vérité froide de ce que tu m’avais fait. Je retrouvais une forme d’unité identitaire, mais tu étais toujours là à bavasser dans mon esprit, à te moquer, à me dire à quel point je te décevais.

Mais si je savais que tu étais en train de me violer et que malgré tout, j’avais fini par me laisser faire au fil des séances, est-ce que cela était encore condamnable ? Est-ce que cela s’appelait encore « viol » ? C’est la réponse que je venais chercher dans cette procédure. Parce qu’à l’âge de neuf ans, j’avais écrit dans mon journal intime que si un jour je me faisais violer, je me laisserais faire, comme ça ce ne serait pas un viol. Et tu savais que j’avais écrit ça. Voilà l’idée que je me faisais du viol à neuf ans et l’idée sur laquelle je me suis construite. Si on te viole et que tu ne dis pas non, alors ce n’est pas un viol. Parce que la première chose qu’on te demande quand tu déposes plainte pour viol, c’est : « est-ce que vous avez dit non ? ». Du coup, le meilleur moyen de ne pas être violée, c’est de ne pas dire non. Le raisonnement est absurde n’est-ce pas ? J’avais neuf ans. Ne pas dire « non », c’est ce que j’avais fait jusqu’à ce que je commence cette thérapie avec toi, jusqu’à ce que tu me dises qu’il fallait que j’apprenne à écouter mon désir et à poser mes limites. Parce que ne pas dire non, ça ne voulait pas dire « avoir envie ». Je trompais mon désir, je me niais, pour ne même pas avoir à dire non, pour ne pas prendre le risque d’être violée. C’était la solution que j’avais trouvée dans ma sexualité pour ne jamais faire partie des « femmes violées ». Alors, il fallait que j’écoute mon désir, et que je cesse de me maltraiter. C’est ce que j’ai fait cette fois où tu m’as embrassée, c’est ce que j’ai fait cette fois où tu m’as violée, puis, convaincu qu’en te refusant tout ça, je continuais de ne pas écouter mon désir, tu as continué. Tu as réussi à me convaincre qu’au fond de moi, je te désirais. Que des événements traumatiques m’empêchaient d’accéder à ce désir, mais que vue la manière dont je te parlais, la manière dont je te regardais, la manière dont je me blottissais contre toi pour trouver du réconfort, nécessairement, je te désirais. Je t’ai souvent demandé si ce n’était pas ton désir à toi que tu écoutais dans tout ça. Tu m’as toujours répondu en riant et en me rappelant que tu étais marié et père de famille. Et surtout, tu me rappelais qu’il n’était pas question de toi dans ce lieu, mais de moi. Que c’était toi le psychothérapeute et que ce lieu était la scène de mon inconscient.

J’ai fini par cesser de me croire. J’ai fini par étouffer toutes mes intuitions, tous mes désirs, toutes mes limites, tous mes repères. Je t’ai laissé toute la place pour reconstruire à l’intérieur de moi de nouvelles limites, de nouveaux désirs, de nouveaux repères, parce que moi, apparemment, j’étais emprisonnée par l’enfant que j’avais été. Ainsi, je n’avais pas encore accès à la vérité de mon « être-femme ».

Si tu savais la peine que je ressens aujourd’hui pour la jeune femme que j’étais à ce moment-là. Si tu savais à quel point je la chéris et la protège aujourd’hui, à quel point je me bats pour faire entendre sa voix. Mais sais-tu à qui j’ai envie de faire entendre sa voix par-dessus tout ? A toi. Car si tu ne l’as pas entendue à l’époque, j’ai encore l’espoir que tu sois capable de l’entendre un jour. Mais cela supposerait que tu n’aies pas volontairement nié son existence et sa parole quand elle était ta patiente et uniquement, ta patiente.

En t’écrivant ces lignes, je pleure. Et s’il est évident que je subis encore les séquelles des viols que tu m’as infligé, je tiens à te dire que les plus terribles sont les séquelles que tu as laissées dans mon esprit, séquelles qui veulent qu’encore aujourd’hui j’essaie de croire que tu es « juste » un « magicien » qui a loupé son tour. Sors de cette scène, salue, dit que tu es désolé, que tu t’es pris pour un magicien mais que tu as présumé de tes compétences, dis-le, donne-moi la clé de ton évasion, que je te fasse sortir de mon esprit, que j’accepte la mascarade et te réduise en poussière.

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