Lettre ouverte à mon psy-violeur (suite) 6

«Ce que je sais aujourd’hui, c’est qu’avec des mots, ont peut bâtir des prisons. Comme la justice fait défaut sur ce point, je pose ici quelques barreaux.»

Évidemment, je continuerai de te faire prisonnier de mes mots. Car aujourd’hui, c’est ce qu’il me reste de plus cher. Mais même ça, tu as failli me l’enlever. Rappelle-toi. Rappelle-toi les premiers textes que j’ai écrit, mes premières chansons. Pourquoi mes premiers mots sont-ils sortis à ce moment-là ? Ça aussi tu as voulu me le prendre, affirmant devant tout un tribunal que tu avais été ma « muse », en tenant pour preuve ma créativité à l’époque de la « thérapie ». Je t’entends encore dire à quel point la créativité était « un signe de bonne santé mentale ». Comment ne pas rire à ces mots ? Ce que j’en sais aujourd’hui, c’est que mon écriture était avant tout un symptôme de la dissociation dans laquelle tu m’emprisonnais. Toute cette part de moi que tu faisais taire à grand coup de théories fumeuses cherchait à se manifester quand j’écrivais. Tu te souviens de ce premier texte que je t’ai lu, puis chanté ? Il s’appelait « les dessous des mots ». J’étais incapable d’en expliquer la signification, ressentant alors un grand sentiment d’imposture face à ta réaction enthousiaste. J’avais écrit ça d’une traite, comme si c’était plus fort que moi et je riais de mon incompréhension face à mes propres mots. Rappelle-toi ces quelques vers :

« Quand ça m’émeut moi je fais mal

Quand ça fait feu moi je détale

Quand ça se voile dans la raison

Je dois résoudre tes équations

 

Des larmes s’écoulent sous les ponts

Et je regarde à l’horizon

De l’impensable à l’addiction

De l’ineffable au soupçon

 

Dans les dessous des mots, les coulisses du mal

Se dissout le faux, se conte une fable

Les sourires à fleur de peau, les étreintes variables

Souvenirs de maux avant de tirer la balle »

 

Je m’entends encore te dire avec amusement que je ne voyais pas à qui s’adressaient ces mots, qu’ils étaient sortis comme ça, comme par nécessité. Et toi de me dire qu’ils s’adressaient probablement à mon père. Il me paraît tellement évident aujourd’hui que ces mots disaient déjà tout de ce que tu me faisais vivre, tout ce que tu essayais de dissimuler en dessous de ce que tu prétendais caché en moi. Tu m’as poussée à oser chanter mes mots sur une scène. Je détestais la scène. J’avais toujours détesté ça. Mais, j’ai relevé le défi. J’ai gagné un premier tremplin. Te souviens-tu de ta fierté ? Tu te sentais tellement responsable de ma réussite. Et moi-même, à l’époque, c’était à toi que je l’attribuais, pensant que tu révélais quelque chose chez moi. Laisse-moi te dire aujourd’hui que tu n’as absolument rien révélé. Tu m’as perdue au milieu de moi-même et j’ai eu besoin de m’écrire pour garder un lien avec la personne que j’étais. Avant.

A la sortie de ma première hospitalisation, j’ai continué d’écrire, de chanter, je suis retournée sur scène. C’était toujours aussi horrible. Tout me revenait en pleine face dès que je mettais un pied sur la scène. Tout. C’était comme si chaque personne du public était « toi » et me dénudait à chaque regard. Mais je ne voulais pas que tu gagnes. Alors d’abord, j’ai continué, j’ai insisté pendant quatre ans, honorant les propositions de concert que j’avais, malgré la souffrance que cela représentait. J’ai fait de belles rencontres, puis des moins belles, d’autres personnes ont cherché à me « guider » dans ma façon de faire de la musique. Jusqu’au moment où c’est devenu invivable. Rien ne changeait, je détestais être sur scène et je ne parvenais pas à te chasser des salles de concert. Pire encore, j’ai arrêté d’écrire. Pendant deux ans, je me suis tue. J’ai annulé tous les concerts à venir, j’ai rangé ma guitare et je n’ai pas écrit pendant deux ans. Je n’ai pas chanté non plus. Je crois que ça me permettait de te faire taire. J’avais besoin d’une rupture radicale. Et puis, en réalité, je n’arrivais plus à écrire. Chaque fois que j’essayais, c’était comme si tu te penchais encore au-dessus de mon épaule pour rire, critiquer, me dire que je me trompais. Alors je t’ai fait taire en me taisant puis j’ai attendu que ça revienne. C’est revenu il y a quelques semaines seulement. C’est revenu après le procès, avec le tsunami de colère qui m’a poursuivi en sortant de la salle d’audience. A nouveau, le meilleur moyen de gérer ce trop-plein a été d’écrire. C’est terrible parce que finalement c’est encore à toi que je m’adresse, mais j’ai accepté qu’il fallait sans doute encore « te parler » pour te faire partir pour de bon.

Oui, il y a eu tout ça aussi. A l’époque, tu me violais, mais j’oubliais une fois sortie du cabinet. J’oubliais, je rentrais chez moi et j’écrivais. C’était vraiment comme s’il y avait deux moi, deux toi, deux mondes. J’écrivais notamment sur nos séances. Les deux premiers mois. J’écrivais tout. Ou presque. Il n’y avait pas d’acte dans mes écrits. Comme si le fait de les nommer me faisait prendre le risque de les comprendre dans ma chair. Un jour, je t’ai lu l’intégralité de ce journal.

Te rappelles-tu de ce que tu m’as dit ? Tu m’as dit qu’il fallait que j’arrête d’écrire sur nos séances, que cela nuisait au travail. J’avais le droit d’écrire, mais je n’avais plus le droit de réfléchir sur nos séances, entre les séances. Je comprends aujourd’hui quand je relis ces lignes, pourquoi tu m’as censurée. C’est ma raison que tu as censurée. Finalement ce journal était mon dernier rempart avant de basculer totalement dans le « non-moi ». Ce journal disait à-demi tout ce qui allait se passer dans les semaines et les mois qui ont suivi. Je ne comprendrais jamais vraiment pourquoi, là encore, je t’ai écouté. Probablement pour plonger dans le déni et survivre.

Bref, je me suis tue. Si tu savais comme l’écriture m’a manqué ces deux dernières années. Ne plus rien me dire, n’avoir que la surface de mon être pour me comprendre et pour exister, c’était terrible. Tu n’es pas le seul à m’avoir fait taire à ce moment-là. La procédure y est pour beaucoup. Cette nécessité de ne pas tout dire, là encore. Je devais occulter certains aspects de la réalité pour ne retranscrire que de manière factuelle ce que tu m’avais fait subir. Les actes, en somme. C’est ça. Finalement, c’était l’inverse de ce que j’écrivais dans mon journal de l’époque. Je n’avais le droit d’évoquer que les actes, comme si les mots n’avaient aucune valeur, aucun poids dans cette affaire. Quelle ironie… Et pourtant, sans ces mots, je ne suis pas sûre qu’il y aurait eu les actes. Ce sont tes mots qui m’ont fait prisonnière, c’est ta manière de détourner le langage qui t’a permis de me faire croire en une réalité alternative dans laquelle tu pouvais me violer. Tu n’aurais pas pu créer cette réalité par un autre moyen. Si tu avais construit des cloisons supplémentaires à l’intérieur de ton cabinet, je ne serais probablement pas entrée dans cette pièce. Mais les cloisons tu les as construites au milieu de mon esprit. Ce que je sais aujourd’hui, c’est qu’avec des mots, on peut bâtir des prisons. Comme la justice fait défaut sur ce point, je pose ici quelques barreaux.

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