Lettre ouverte à mon psy-violeur (suite) 7

Tu vois, ce qui reste bien amer dans le fait que tu puisses encore exercer, c’est que finalement, ça me rend à moitié responsable de ta « bêtise ». Finalement, le problème ne serait ni ton incompétence ni ta perversion, mais le fait que ce soit moi qui me sois retrouvée là, devant toi. Comme si c’était juste « mal tombé ».

Je te rassure, je n’ai pas attendu six ans pour forger ta prison.

Mais en gardant les mots pour moi, finalement, je reconstruisais une prison dans mon esprit. Une prison pour toi alors que j’essaie de permettre ton évasion. C’est paradoxal n’est-ce pas ? Mais la justice elle-même n’est-elle pas dans ce paradoxe ?

Si ce n’est qu’elle ne cherche pas à permettre ton évasion, mais ta « réinsertion ». Peut-on encore parler de réinsertion sans incarcérer quelqu’un ?

C’est une question que je me pose.

Je sais que la justice n’a aucun rapport avec la vengeance et elle ne doit avoir aucun rapport avec la vengeance.

Peut-on dire qu’elle est « répressive » ? Oui, dans l’idée, probablement.

Mais ce que j’en vois moi aujourd’hui, du haut de ma « petite procédure », c’est qu’elle est « inclusive », mais dans le mauvais sens du terme.

Inclure la perversion dans le monde social, voilà qui est fait à présent que tu es autorisé à exercer en hôpital ou en association. Finalement, ils se sont dit qu’en te sortant de ton cabinet, tu serais moins dangereux. Là, noyé dans la norme, noyé dans l’institution, peut-être que tu feras moins de « bêtise ». C’est ça, il y a le « crime », le « délit », mais en fait on dirait qu’il y a surtout la « bêtise », le « oups, pardon, j’avais pas compris »…

Cette petite phrase que l’on peut entendre de la bouche d’un enfant résume assez bien cette histoire ou plutôt, la manière dont la justice t’a perçu. Bravo, tu as presque réussi à leur faire croire en un « dérapage ».

D’ailleurs, pour dire à quel point l’importance du sens des mots a été bafouée durant tout cette procédure, je voudrais revenir sur une phrase que l’on retrouve dans beaucoup de tes déclarations : « c’est une histoire d’amour qui a dérapé ».

Aucun juge, aucun avocat, n’a relevé ces mots.

Et pourtant… « C’est une histoire d’amour », ça, c’est ce que tu as voulu leur faire croire. Mais « qui a dérapé », peux-tu m’expliquer en quoi a consisté ce « dérapage » ? N’est-ce pas un tout petit aveu ? Si c’était une histoire d’amour, qu’est-ce qui fait qu’elle a dérapé ?

Dis-moi. J’attends.

A la limite, tu aurais pu dire que c’était une histoire d’amour « dérapante », mais ça revenait à admettre qu’une telle histoire était impossible dès le départ, parce que j’étais ta patiente, et donc qu’à aucun moment je n’aie pu consentir à des relations sexuelles. Alors ? Qu’est-ce qui a dérapé ? Le fait que je porte plainte pour viol ?

Finalement c’est ton stratagème qui aurait dérapé.

Tu aurais donc échoué dans le « maquillage » de ta « bêtise » ? Je te rassure, ils n’y ont vu que du feu, ou presque.

Tu vois, ce qui reste bien amer dans le fait que tu puisses encore exercer, c’est que finalement, ça me rend à moitié responsable de ta « bêtise ».

Finalement, le problème ne serait ni ton incompétence ni ta perversion, mais le fait que ce soit moi qui me sois retrouvée là, devant toi. Comme si c’était juste « mal tombé ». Comme si JE t’avais fait déraper. Et ça, c’est terrible. Parce que ce soi-disant dérapage paraît tout de même bien contrôlé pour un « simple dérapage ». Non ?

Je veux bien croire que j’étais dans un état dans lequel il était « facile » de me faire croire n’importe quoi, mais quand-même ! Si le maquillage avait été véritablement grossier, j’ose croire que je m’en serais aperçu plus tôt. Et le « dérapage » avec cette autre patiente mineure que tu as embrassée par surprise on en parle ?

Je sais que tu ne peux pas être condamné pour ça car elle n’a pas porté plainte. Mais ce témoignage a été reçu, entendu, considéré comme crédible. Le tribunal l’a retenu comme élément à charge. Ça veut dire qu’ils ont conscience que les viols que tu m’as fait subir ne constituent pas ton « seul dérapage ». Alors pourquoi te permettre d’exercer encore cette profession ?

« Parce qu’on ne laisse pas les gens crever la gueule ouverte » m’a dit mon avocate. Je peux rire ?

Comment je fais, moi, depuis six ans, allant de petits boulots en petits boulots ?

Ce parcours n’est pourtant pas le fruit d’une incompétence, mais d’une incapacité liée à ce que tu m’as fait. Et toi, malgré ton incompétence caractérisée, malgré le fait que tu aies commis des crimes, on ne va pas te faire perdre ton travail ? Que l’on te permette de nourrir ta famille, d’accord. Mais que l’on prenne le risque de te laisser « traiter » d’autres patients, ça me dépasse. Tous ces paradoxes me font fondre de l’intérieur. J’ai la sensation que mon cerveau se liquéfie.

Tu as été reconnu coupable « d’atteintes sexuelles ».

La seule différence dans la loi entre l’atteinte sexuelle et le viol, c’est que dans ce dernier, il y a « pénétration ». Or, tu as reconnu les pénétrations.

Les juges, eux, reconnaissent que tu as surpris mon consentement, et malgré tout, ce ne serait pas un crime. On sait qu’il y a pénétration, on sait que je n’étais pas consentante, tu es reconnu coupable d’atteintes sexuelles mais non de viol. Tu ne trouves pas ça dingue ?

Donc non seulement ce ne sont pas les faits réels que tu as commis qui sont jugés au final, mais en plus, malgré la reconnaissance de ta culpabilité, tu ne vas pas en prison et tu vas continuer à pouvoir exercer en tant que psychologue ? C’est moi, ou la mauvaise foi et le non-sens transpirent de cette décision ? Non non, je ne te demande pas vraiment ton avis.

Je reste avec « ça ». Je dois me reconstruire avec cette idée que oui, tu m’as violée, mais ça va, ce n’était pas si grave et ce ne serait pas forcément arrivé avec une autre patiente, donc ça n’arrivera pas avec d’autres patientes dans une institution telle qu’un hôpital. Ça me donne envie de vomir. Et je n’ai même pas le droit de me plaindre parce que malgré tout, tu es condamné. Ce qui n’est pas le cas pour beaucoup d’autres violeurs.

J’ai le sentiment d’avoir crié très fort pendant six ans, que tout le monde a entendu, que l’on m’a donné une pilule pour me faire taire (on t’a reconnu coupable), mais maintenant, il faudrait passer à autre chose.

Ce que l’on me dit c’est « estimez-vous heureuse ». Et pourtant, ça crie encore en moi. Ça ne crie pas, ça hurle, et ça m’épuise. Encore.

Parce que tout cela est le résultat d’une injustice fondamentale. Le résultat d’une croyance selon laquelle il pourrait y avoir une part de responsabilité de la victime dans un viol. C’est parce que j’étais comme ci ou comme ça que tu m’as violée. Alors, oui, c’est mal, mais, apparemment ce ne serait pas que de ton fait.

Tu as même osé, parce que c’est encore possible aujourd’hui, dire que je t’avais provoqué en écartant les jambes quand j’étais en robe pour te montrer ma culotte ! Mais quand bien même ce serait vrai, à quel moment cela justifie le fait de me violer ? Quand ? Comment ? Pourquoi ?

Alors déjà, en tant que psychologue, la première des réactions devrait être de recadrer la patiente, mais toi, tu t’es fait croire que j’avais du désir pour toi ! Pour une culotte que je n’ai jamais eu l’intention de te montrer ! Je me tiens mal, tu le sais. Je me tiens comme un bonhomme, même quand je suis en robe.

Tu m’as suffisamment dit et répété à quel point je n’assumais pas ma féminité, pour savoir que quand j’étais vautrée dans ce fauteuil en face de toi, ma démarche n’était absolument pas de te provoquer. Il n’y avait d’ailleurs aucune démarche. Alors c’est là que tu ramènes mon inconscient, affirmant avec aplomb que je manifeste un désir sans m’en rendre compte. Mais nous ne sommes pas qu’un résidu d’inconscient, si ? Tout a un sens caché ?

Penser de cette façon à l’extrême c’est supposer qu’il y ait un autre « soi » plus profond et plus authentique que ce que l’on veut bien montrer et se montrer, et c’est terriblement dangereux.

Parce que l’on peut faire dire n’importe quoi à quelque chose qui se cache.

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