Lettre ouverte à mon psy-violeur (suite) 8

"Alors, cap ou pas cap, d’inscrire dans la loi que des relations sexuelles psy-patient, pendant la thérapie, relèvent d’un abus de confiance évident et doivent être considérées comme des viols ?"

Quand j’y pense, ça a dû quand même bien t’écorcher la gueule de reconnaître devant le tribunal que tu avais commis une « faute déontologique »  Je ris encore quand je repense au moment où mon avocate t’a demandé pourquoi cela représentait une faute déontologique. Je ne ris pas de sa question, mais de ta réponse de petit garçon pris la main dans le sac : « Je ne sais pas ». Deux fois tu l’as dit ! « Je ne sais pas ».

En réalité, même un enfant aurait trouvé meilleure réponse. Tu le sais. Tu le sais, mais probablement que tu n’y crois pas. Tu sais que le patient en thérapie est potentiellement dans un moment régressif, dans lequel il se sent enfant, et donc, il n’est pas en mesure de donner son consentement libre et éclairé. Tu le sais puisque tu t’es servi de cette « régression » en me martelant qu’en restant dans cet état de petite fille, je ne pouvais pas accéder à mon propre désir puisqu’il était dissimulé sous un abus sexuel incestueux que j’aurais refoulé. Mais je pense que tu as cru pouvoir utiliser cet état en outrepassant cet aspect de la déontologie de ton métier. Et la question qui persiste pour moi c’est : est-ce que tu as vraiment cru me sortir de ma condition de petite fille abusée ? Ou bien, est-ce que tu as délibérément chercher à induire de faux souvenirs d’abus sexuel pour justifier ton crime auprès de moi sous couvert d’une méthode qui allait « plus loin » que la psychanalyse freudienne ? Je ne le saurai jamais ! Mais connaissant ta propension au mépris, je t’imagine bien dire « Freud ? P’tit joueur ! Il laisse son patient se noyer sans sauter ! ». Est-ce que tu savais ce que tu faisais ?! Est-ce que tu me faisais disparaître en toute conscience ? Ai-je été un rat de ton petit laboratoire interne ? Ou bien « juste » une proie facile ?

Ça fait des années qu’on me dit d’arrêter de me poser toutes ces questions puisque les réponses ne changeront rien au fait que tu m’aies violé. Mais la question de l’intention ? Tout le monde s’en fout de ce que tu cherchais à faire ? On ne discutera pas de ton incompétence, elle est admise ! Mais discutons de ta folie. Discutons de ton déni ! M’as-tu fait subir ça en pensant me faire grandir comme tu l’as toujours dit ? Auquel cas, cela ferait de toi un pauvre ignorant qui a présumé de ses compétences, et même si le résultat est le même en termes de préjudice pour moi, il change tout en termes de dignité. J’ai du mal à me faire entendre sur le sujet. Mais si tu t’es « juste » trompé, si tu es « juste » allé trop loin, sans intention de me nuire, ça change tout, parce que c’est pardonnable moralement et ça permet de te laisser dans la catégorie des êtres humains. Si tu as tout calculé du début jusqu’à la fin, ça fait de toi un immense pervers. Mais en tant que grand pervers, pourquoi aurais-tu fait l’erreur de me proposer une relation amicale puis érotique deux semaines après la « fin » de ma thérapie ? Ce n’est quand même pas très subtil !

Alors, là encore, deux possibilités : soit tu as cru avoir tellement de pouvoir sur moi que tu t’es dit que ça passerait tranquille, soit tu as vraiment toujours cru que je te désirais inconsciemment et tu ne t’es rendu compte qu’à ce moment-là à quel point tu t’étais trompé et à quel point tu m’avais annihilée. Regarde comme j’essaie de te sauver dans mon âme, comme j’essaie de te pardonner, regarde… Et pourtant, dans tous les cas, tu m’as détruite. Tu vois mon ambivalence ? Tu la ressens ? Tu vois comme je n’arrive pas à te réduire au statut de vieux pervers dégueulasse ? Et tu sais pourquoi ? Parce que je te considérais comme un père, et je te l’ai toujours dit. Et donc, je reste dans l’amour et dans l’ambivalence de l’enfant qui a vécu un inceste avec son père. Attention, c’est le ressenti qui est ambivalent. C’est ce qu’il reste après. Et c’est entre autre parce que cela peut être vécu comme un inceste que ce type de relation psy-patient est interdit par le code de déontologie des psychologues. Comment aurais-tu pu ne pas voir que je te considérais comme un père ? Comment ? Tu dis toi-même dans tes premières déclarations que nous étions très complices, un peu « comme un père et sa fille ». Tu le dis.

As-tu cru que comme tu n’étais pas vraiment mon père, l’interdit de l’inceste ne comptait pas ? Un ou une patiente qui a des rapports sexuels avec son thérapeute pendant la thérapie ne devrait jamais pouvoir être considéré comme consentant. Mais surtout, il ne devrait jamais avoir à se battre pendant cinq ans pour prouver son absence de consentement. Jamais. Et j’espère que cette histoire permettra une évolution du droit sur ce sujet. Oui oui, j’espère faire changer la loi. Parce que quoi qu’en disent les psychologues, cela ne nuirait aucunement à leur liberté de pratique. Certains disent que ce serait la porte ouverte à tout type de procès. Par exemple pour avoir pris la main d’une patiente quand elle était triste. On ne porte pas plainte pour « prise de main ». Et s’ils pensent que certaines patientes « abuseraient » de cette loi en tentant de dénoncer des faits qui ne relèveraient que de leur fantasme, qu’ils se rassurent, c’est déjà et toujours possible. Mais on ne s’inflige pas une telle procédure pendant cinq ans pour « fantasmer ». Alors, cap ou pas cap, d’inscrire dans la loi que des relations sexuelles psy-patient (et je suis gentille, je préciserais « pendant la thérapie »), pendant la thérapie donc, relèvent d’un abus de confiance évident et doivent être considérées comme des viols ?

Je ne sais que trop à quel point vous n’êtes « pas cap ». Combien s’indignent de mon histoire tout en disant que « fort heureusement » ce type de psy ne constitue qu’une infime partie de la profession ? Pourquoi ce besoin de le préciser si c’est si évident ? Il serait tant d’admettre le fait que vous ne puissiez absolument pas estimer le nombre de ces pervers qui s’invitent dans votre « corporation ». Parce qu’ils bénéficient à la fois de l’absence de témoin liée au huis clos de la thérapie, et du silence de leur victime lié à la relation d’emprise qu’ils peuvent mettre en place avec une extrême facilité de par l’autorité que leur confère leur statut de psychologue. « Psychologue » est aussi un adjectif qui signifie : « qui a une connaissance empirique des sentiments, des réactions d'autrui ». Il est induit dans la définition même de ce terme que le psychologue a une connaissance de ce qui se joue dans la tête des autres ! Comment un patient peut-il s’opposer à quelqu’un qui incarne le savoir de ce qui se trame dans son propre esprit et dont lui-même n’est pas conscient ? Oui, je vulgarise volontairement afin de rendre compte de l’idée commune que l’on se fait d’un psychologue. Bien souvent, on va voir un professionnel de ce type parce qu’on ne sait plus très bien qui l’on est ou ce que l’on pense. Il y a une réelle quête identitaire chez les patients. Les sectes n’hésitent pas à s’emparer de ces fragilités, faites en sorte que ce pourcentage inconnu de votre profession, si les victimes arrivent à sortir du déni, soit condamné, au minimum, à ne plus pouvoir exercer !

Vous bénéficiez également de la confusion populaire entre « psychologue » et « psychiatre » qui fait que nombre de patients pensent que votre profession est encadrée par un ordre tel que l’ordre des médecins. N’est-ce pas un mensonge par omission que d’afficher son diplôme universitaire de psychologue dans la salle d’attente sans informer du fait que cette profession ne soit régie par aucune structure de type ordinale ? Vous bénéficiez de la confiance induite par votre diplôme et par le diminutif « psy » par lequel on vous désigne. Mais vous bénéficiez également de la croyance populaire qui veut que vous soyez autant médecin qu’un psychiatre et donc soumis au même ordre. Ne serait-il pas temps d’admettre qu’il existe une certaine mauvaise foi dans la profession qui consiste à affirmer qu’un tel ordre des psychologues viendrait réduire la liberté de pratique ? Ne pourrait-on pas se dire que cela permettrait une « régulation » plutôt ? Évidemment, vous pourriez répondre en disant que de toute façon, le viol étant puni pénalement, il n’est nul besoin d’inscrire l’interdiction des relations sexuelles psy-patient au-delà de la déontologie sur laquelle chacun de vous s’engage moralement. Mais vous ignorez absolument tout du combat juridique et psychologique d’une patiente violée par son psy sous prétexte de « bienfaits thérapeutique » et de « pratique peu conventionnelle ». Parce que la relation psychologue-patient, malgré le fait que soit admise la posture d’autorité du professionnel, n’implique pas, en droit, un état de vulnérabilité chez la patiente. Non, le droit ne l’entend pas de cette oreille. Rendez vous compte que durant cette procédure, j’ai dû, et je ne suis pas la seule, démêler tout ce pourquoi j’étais venue voir ce psychologue pour pouvoir faire entendre ma voix ! Le prévenu se dédouanait en disant que j’avais plein de connaissances sur Freud et donc qu’il n’avait pas pu me « prendre en traître » tandis que moi je me devais de démêler les obstacles psychologiques qu’il avait précisément construit pour que son stratagème se loge dans les moindres recoins de ma problématique personnelle et intime ! C’est le pouvoir qu’a un psychologue. Et l’état de vulnérabilité pourrait être déduit de l’asymétrie de la relation, mais ce n’est pas comme cela qu’il est défini dans la loi. C’est ainsi qu’en première instance, le tribunal avait retenu l’élément de contrainte morale en s’appuyant sur ma vulnérabilité au moment des faits pour caractériser le viol. Or, la vulnérabilité était aussi admise comme circonstance aggravante. Il aurait donc fallu prouver la contrainte morale par autre chose que ma vulnérabilité au moment des faits. Mais quel autre mot aurait été mieux adapté ? Un mot qui doit être dans le droit ! Il n’y en a pas. La suggestibilité n’est pas mentionnée dans la loi. Seul un ordre des psychologues serait à même d’expliquer cette notion. Tous les psychothérapeutes doivent faire l’effort d’admettre en toute bonne foi que leurs patients sont dans un état de suggestibilité face à eux, même sans hypnose.

Désolée, je me suis un peu égarée, mais tu comprendras que j’essaie de ne pas réduire ces questions à ta petite personne. Car si je ne sais pas distinguer le « psy raté » du « criminel » en ce qui te concerne, dans les deux cas, le vide juridique est intolérable.

Alors, comme je ne pourrai pas savoir combien vous êtes de psys déviants, les questions qui demeurent néanmoins en ce qui te concerne sont : suis-je la seule ? As-tu fait ça toute ta carrière ? Combien en as-tu maintenu dans l’illusion ? Combien ? J’espère un jour le savoir.

Pour tout te dire, au début de la procédure, j’espérais être la seule. D’abord, parce que ça me permettait de croire que je n’étais qu’un « accident ». Et aussi parce que ça me permettait de me maintenir dans l’idée qu’au moins à tes yeux, j’étais un être d’exception. Oui, l’être humain est faible, tu es bien placé pour le savoir.

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