Bulles autour d'une fusion

Quelques réflexions autour du secret de négociations qui nous concernent tous et des motivations qui les accompagnent, loin, très loin des cameras publiques. Bien entendu, il ne s'agit là que de spéculations pures, aucun nom n'est cité.

 

Nous, simples citoyens, sommes presque habitués à etre pris pour des cruches lors de toute négociation importante du point de vue de son impact à long terme, comme on a pu le constater avec le traité transatlantique (TAFTA) pour lequel le secret absolu des négociations est demandé par au moins une des parties, on se demandait bien pourquoi et maintenant on sait, grace à Greenpeace et d'autres, car le but inavoué malgré de grossiers désaveux etait de soumettre les lois et leur application aux desiderata des grosses multinationales planétaires via des tribunaux privés leur appartenant. On voit ce que cela a donné avec Monsanto qui en arrive à revendiquer en toute quiétude le droit au monopole de la chaine de produits cancérigenes (le désherbant glyphosphate et les OGMs qui lui sont compatibles imposés aux paysans de la planete). Bon appétit.

 

 

Ce que l'on voit moins, et depuis plus longtemps encore, c'est ce qui se passe et est dit lors des négociations secrètes entre grands groupes, lors de propositions de fusion ou de rachats par exemple, alors que c'est bien là que se décide l'essentiel, à savoir comment le citoyen lambda va etre bouffé.

 

 

Le premier argument utilisé, le secret des affaires, pourrait etre défendu par celui de la concurrence libre et non faussée. Cela pourrait se défendre dans l'idéal d'une société réellement libre et ouverte, c.a.d une abstraction sans rapport avec la réalité des rapport de forces entre détenteurs de capitaux, et ce d'autant plus qu'une motivation première de ce genre de manoeuvre est bien d'éliminer la concurrence, et non pas de la promouvoir. Que la mondialisation en cours ne s'accompagne d'aucune loi anti-trust est la plus grosse arnaque planétaire contemporaine, pourtant facilement identifiable.

 

 

Pour prendre un exemple assez parlant, considérons par exemple la fusion LSE/DBAG (soit fusion des “bourses”de Londres et de Francfort) défendue par ses promoteurs comme une défense des intérets européens face aux géants US type ICE ou aux appétits chinois grandissants. Bien sur, la perspective de voir le marchés des capitaux européens directement sous controle d'une boite américaine ou chinoise n'est guere réjouissante, et cela reste un argument solide.

 

 

Mais il y a mieux si on regarde le point de vue des actionnaires. Evidemment, ce qui suit ne peut etre qu'une fiction, ce ne sont que des hypothèses que l'on qualifiera aisément de fantaisistes et sans rapport avec une quelconque réalité bien loin des salons feutrés où la discrétion est de mise. Il y a bien sur l'agenda, les négociations ayant commencé avec les perspectives du Brexit, simple hasard de calendrier, avec le risque que ce dernier asseche ou diminue l'afflux des capitaux continentaux vers la pompe aspirante de l'évasion fiscale que represente la City et ses milliers de conseillers juridiques spécialises dans les montages off-shore. Simple hasard donc.

 

 

C'est pourtant là la raison fondamentale d'une clause du contrat de fusion: le siège de la nouvelle entitié doit se retrouver obligatoirement à Londres, et c'est important pour les actionnaires, car sans ça le danger serait trop grand de voir un jour la BCE imposer un controle sur la prise de risque, en cas de retournement du marché par exemple, ou bien tout simplement en exigeant que le clearing se fasse sous son controle, c.a.d dans un des pays qui ont joint l'euro tant honni par la City. Pour bien comprendre en quoi le siege à la City est si important, il suffit de se rappeler le scandale des manipulations du Libor (London Inter Bank Offered Rates) qui m'avait été rapporté il y a plus de 25 ans (je ne l'avais pas cru à l'époque tellement cela me paraissait gros, ce qui en dit long sur l'efficacité des controles britanniques) ou les manipulations sur le marché londonien du forex (marché des changes, le premier au monde) révélées par les autorités de controle US. C'est d'ailleurs pas pour rien que Lehman avait transféré sa comptabilité à Londres, histoire de prolonger des montages déjà branlants, avant que l'on comprenne pourquoi avec la crise de 2008.

 

 

Et en quoi cette absence de controle interresse-t-elle tant les actionnaires, et en quoi concerne-t-elle les contribuables que nous sommes ? Pour une raison tres simple qui tient aux conséquences de la crise de 2008. D'abord, il faut bien comprendre que la source principale de profit des entités citées ne vient pas du commerce des actions et obligations où les marges deviendront faibles suite a une volonté européenne sur le point d'aboutir (T2S pour les initiés, a moins évidemment qu'un but inavoué de la fusion soit de torpiller le projet européen, hypothèse parfaitement défendable), mais bien de la spéculation sur ces dernieres via les produits dérivés A peu pres partout dans le monde, suite au renflouage du systeme financier global par le contribuable, les prises de risque ont été sanctionnées par des législations imposant un minimum de collatéral (c.a.d. de garanties plus ou moins fiables) pour le commerce des produits dérivés, ces armes de destruction massives (terme utilisé par Warren Buffet, un investisseur traditionnel) si cheres aux employeurs de Kerviel. Le grand avantage de cette fusion serait de mettre en commun le pool de collatéral exigé des deux cotés (Eurex clearting du coté allemand et LCH.Clearnet de l'autre), cad en gros le diviser par deux, et de permettre ainsi une relance de la spéculation avec les autorités de Londres comme controle, c.a.d aucun controle pour ceux qui ne l'auraient pas compris.

 

 

Jusqu'au prochain crash exigeant l'intervention de l'Etat, et c'est là que vous interviendrez en tant que contribuable pour refinancer les banques (merci Hollande pour le maintien du modele françcais de banque universelle qui permet tous les abus), voire par contrecoup en perdant votre boulot pour rétablir les profits et satisfaire les actionnaires perturbés par des temps devenus difficiles. On peut faire confiance aux juristes londoniens actuellement en train de phosphorer sur le sujet, et à la parfaite incompétence de nos dirigeants politiques, pour entrevoir la taille de l'onde de choc à venir dont on connait l'épicentre, sa localisation fait partie de la proposition du contrat dès le départ et est défendue avec force par tous ses protagonistes dont un ex de Goldman Sachs, on se demande bien pourquoi...

 

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