Le Grand Filtre

Je suis assez bien le sens de l'article de Sarah Charluteau Martin qui m'a inspiré les propos qui suivent. Les bombes d'Hiroshima et Nagazaki n'avaient pas d'autre finalité que le terrorisme au sens strict: non seulement effrayer l'adversaire par un acte de terreur pure, mais le montrer à la face du monde.

Il ne s'agissait pas d'affaiblir militairement un Japon exsangue, meme pas non plus montrer son pouvoir destructeur par l'anéantissement de cibles militaires, mais de démontrer une suprématie et une volonté de puissance (Wille zur Macht) tellement impitoyables qu'en quelques fractions de secondes des centaines de milliers de vie civile pouvaient etre anéanties, si tel était le désir de l'empire.

Rares sont les consciences qui ont su, à l'époque, prendre acte de l'énormité en cours: Oppenheimer est un de ceux là ("Nous sommes tous des fils de pute", sic).

En prenant un peu de recul, c'est meme une réponse au paradoxe de Fermi*, aka une version du Grand Filtre. Car Oppenheimer, Einstein et d'autres scientifiques qui ont directement ou indirectement contribué à l'élaboration d'une puissance destructrice infiniment supérieure l'ont fait parce qu'ils en connaissaient la possibilité, et qu'en conséquence ils savaient que les nazis devaient eux aussi la connaitre et donc il devenait nécessaire par anticipation de la développer avant eux, pour ne pas prendre le risque d'etre liquidé par la barbarie nazie alors en pleine action.

Ce qui en résumé montre la nature faustienne du Grand Filtre. Toute forme d'intelligence techniquement suffisamment développée pour etre capable d'envisager une colonisation de l'univers se retrouve en meme temps aussi avec les moyens techniques de s'autodétruire : le silence des espaces sidéraux n'est donc que le reflet de l'autodestruction d'autres civilisations extraterrestres antérieures à la notre et nous ne faisons que suivre le meme chemin qui est une impasse inhérente au développement de notre savoir et de nos connaissances techniques. Heidegger avait déclaré qu'entre la mécanisation de l'agriculture et Auschwitz il ne voyait qu'une continuité, propos un peu facile pour quelqu'un qui s'est compromis avec le pire mais dont la pertinence ne s'écarte pas d'un revers de la main pour qui veut y réfléchir.

 

 

*paradoxe de Fermi

Dans sa plus simple expression : « Where is everybody ? ». Le paradoxe peut se comprendre en mettant en perspective les échelles de temps : age de l'univers, age de notre galaxie, age du systeme solaire, durée d'une civilisation humaine et technique, perspective qui était déjà connue au moment où Fermi, qui travaillait au programme nucléaire, l'a énoncé.

Si on considère l'age de la terre, environ 4,5 milliards d'années, c'est moins que l'age de notre galaxie, environ 10 milliards d'années, et moins aussi que l'age de l'univers (14 milliards). Ce qui veut dire qu'à l'échelle de notre galaxie (200 milliards d'étoiles) statistiquement des systèmes planétaires plus anciens que le notre, capables d'y développer la vie, devraient etre abondants et parmi ceux-ci pourquoi pas de nombreuses formes d'intelligence capable de développement techniques fatalement supérieurs aux notres : il suffit de comparer les achèvements techniques des derniers siècles et se projeter dans une centaine, un millier, un million voire un milliard d'années pour se rendre compte que le ciel devrait fourmiller de présences extraterrestres fruits de civilisations antérieures à la notre. Par exemple, on peut aujourd'hui conceptuellement au moins concevoir des sondes dites de von Neumann, engins capables de s'autoreproduire et peupler la galaxie entière en quelques dizaines de millions d'années à des vitesses non relativistes (c.a.d en mettant de coté la plupart des aberrations de science fiction). Que ce ne soit pas le cas et que le ciel reste vide constitue le paradoxe de Fermi.

Le Grand Filtre est un concept développé par un philosophe d'Oxford, Nick Bostrom, en réponse au paradoxe de Fermi, qui s'appuie plutot sur l'idée d'un filtre biologique à consonnance cataclysmique pour expliquer que nous sommes seuls dans l'univers, c.a.d les premiers à l'avoir « dépassé ».

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