Autour de la mondialisation et des pogroms

Je réponds ici à un challenge qui m'a été donné sur un blog (ici, sur la fin), en écho à un propos d'un intervenant, anti-européiste convaincu, pronant le nationalisme du XXIeme siècle, trouvant refuge dans la France métaphysique, et qui s'essaie à penser l'Ouverture sans calculer d'abord, indigné semble-t-il que j'aie osé le mot pogrom sur le thème de la mondialisation, taxé de dévergondage rhétorique de la comparaison sauvage.

L'analogie sauvage dont vous m'affublez n'est pas de moi mais fortement répandue dans l'air du temps, je l'ai même lue, explicite et en toute lettre sur ce site, dans une contribution (sur l'Islam) affirmant que si nous, pauvres souchiens, n'avions pas beaucoup de ressorts contre le spectre de la mondialisation "qui nous fait chier", nous avions au moins la possibilité de "nous défendre" en nous prenant aux intrus qui poussent le culot à importer une religion qui n'est pas du terroir et dont la simple visibilité nous est insupportable, on n'est plus "chez nous", on a même pondu des lois pour ça. Si le mot pogrom vous choque - moi aussi il me choque - ce n'est pas une chimère non plus, il y en a qui ont déjà préparé le programme, il suffira de faire appel à l'armée et à tirer dans le tas, c'est ici. Ce qui ne veut d'ailleurs pas dire qu'un retour au sens premier du terme, même s'il s'est quelque peu dissipé, n'ait pas disparu complètement de la circulation, je songe aux Français innocents de R Barre évoqués lors de l'attentat de la rue des Rosiers, prêts à resurgir, par exemple en cas de déflagration monétaire, il faudra bien trouver des coupables ailleurs que "chez nous", voire parmi nous...

Maintenant, je ne sais pas jusqu'où vous prendre au sérieux dans la citation de Fichte que je n'ai pas lu, ou tres peu, et peut-être pour en expliquer la bizarrerie de mon point de vue le moyen le plus simple est peut-être de signaler que je n'ai pratiquement jamais travaillé en France et uniquement pour des boites multinationales, dans la finance principalement. J'ai donc été imprégné - personne n'est parfait - du pragmatisme anglo-saxon qui s’accommode fort  mal d'opérations élémentaires mais fondamentales concrétisées par celle d'un Etat commercial fermé sous certains rapports et laissé grand ouvert sur d'autres, le tout sur fond de mugissements de la génisse tricolore et de ré-élection des pires (Worth, Copé, Balkany au premier tour). J'ai beaucoup de mal avec de telles visées, non seulement parce qu'elles m'apparaissent archi-théoriques sur fond tribal (oui, la revendication d'une France métaphysique me fait peur), mais aussi parce que j'ai beaucoup de mal à évaluer en quoi les façons de penser des conseils d'administration du CAC40 diffèrent de celles qui peuplent le DAX ou le Dow Jones, ni en quoi le nationalisme en est une parade. Il est complètement mensonger de propager l'idée que le nationalisme est une "protection" contre la rapacité du capital, la première guerre mondiale était peuplée d'actionnaires qui avaient des intérêts dans tous les camps, il s'est même trouvé un individu exemplaire (lui, i.e. le petit bonhomme aux moustaches blanches de l'Oreille Cassée que tous les tintinophiles reconnaitront aisément), anobli par la Reine et décoré de la Légion d'Honneur qui, parmi ses multiples turpitudes, vendait aux Allemands de l'acier de haute qualité acheté aux Anglais, acier nécessaire à la grosse Berta qui bombardait Paris, pour prendre un exemple didactique de ses nombreux exploits accomplis sur fond de nationalismes renforcés. A moins de viser l'autarcie de l'Albanie des années 60, les échanges continueront à se faire, idem avec ou sans euro, la seule différence étant la possibilité renouvelée de spéculation monétaire (mais aussi future source de profits des banques tricolores). Pour le dire plus simplement, je ne crois pas en l'efficience de visées radicales abstraites totalement coupées de toute réalité, surtout quand elles s'appuient sans le dire sur l'a priori implicite que les problèmes chez nous viennent d'ailleurs...

Ensuite, et surtout, dire non à l'Europe sans questionner les positions défendues par la France dans les différentes instances européennes c'est un peu court et fort trompeur (je devine que mon pragmatisme va vous devenir insupportable). Quand Mr Lordon s'indigne de l'inacceptable ingérence de la commission européenne dans les affaires françaises quand cette dernière a tiqué sur le renflouage - gratuit, fait unique en Europe - des banques tricolores  par l'Etat (aka le contribuable) en 2008, juste après l'orgie spéculative et en pleine gueule de bois, il se faisait, involontairement peut-être, mais factuellement sans le moindre doute, le défenseur de Pebereau (CEO de BNP-Paribas) plaidant auprès de Sarko sur fond de désastre spéculatif à la Société Générale (sur ce point, la "justice" nationale a su trouver en la personne de Kerviel LE coupable, en rivalisant de ridicule avec celle du Zimbabwe, autre spécificité du terroir).

Quand une tentative de régulation des hedges-funds (ie ce qui se trouve de plus prédateur dans le milieu, avec une propension inégalable et des plus néfastes au court-termisme destructeur d'emplois) au niveau de l'Europe aurait pu porter un coup d’arrêt aux centres off-shore qui les hébergent, quel pays est intervenu pour saborder le projet ? La France du grand réformateur du capitalisme, à coté il est vrai de l'Italie de Berlusconi et de l'Angleterre de la City, alors que l'Allemagne était pour.

Tout aussi pragmatiquement encore, quelle ligne de conduite prioritaire a adopté la France au niveau de l'Europe depuis pratiquement le début ? La PAC. Visée très généreuse à la base (l'auto-suffisance alimentaire de l'Europe) mais qui entretemps a quand même bouffé plus de 50% du budget européen pendant des décennies et a été très peu génératrice d'emplois. Avec comme résultat tangible que 80% des subventions vont à 20% des exploitations, ce qui dit autrement revient à subventionner les riches par la garantie aux prix sous le paravent des 80% qui ont du mal à joindre les 2 bouts. Et cerise sur le gâteau: les surplus inondent le tiers-monde, forçant les paysans les plus pauvres  incapables de survivre face à la concurrence des importations massives de nos surplus subventionnés, à abandonner leur savoir faire traditionnel pour aller peupler leurs mégalopoles dans l'espoir diffus de peut-être un jour pouvoir venir ramasser nos poubelles, entre 2 ratonnades.

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