Nous sommes tous des Juifs français

Même si Charlie n'est pas une feuille de choux d’extrême droite (l'antimilitarisme est une valeur sure), et même si à ma connaissance aucun journaliste ne s'y est jamais réclamé d'un racisme quelconque, on ne peut pas dire que les clichés véhiculés aient toujours été d'un humanisme débordant ni très éloignés de dérapages les plus vils: celui de barbus enculant des chèvres au nom d'Allah, celui de Charb sur Youtube imitant l'appel à la prière au milieu de rires gras niveau café du commerce (en fait la salle de rédaction du journal), ou celui d'un imam prodiguant des conseils à ses ouailles : "Mon frère, tu vas pas payer 40 euros pour une pute alors qu'à ce prix là tu peux acheter une épouse". Remplacez l’imam par un Juif au nez crochu et vous obtenez les caricatures tout aussi émancipatrices des années 30. Autres temps, mais mêmes mœurs, et  qu'est-ce qu'on se marre.

Personnellement, et avec un peu de recul, je trouve extrêmement choquant que l'indignation nationale se soit concentrée sur les caricatures et la liberté d'expression (comme si celle-ci était en jeu) alors que ces caricatures étaient intentionnellement offensantes, blasphématoires, polémiques et ouvertement destinées à une minorité, celle de ceux qui peuvent se réclamer de l'Islam, qui sont ouvertement désignés à la vindicte populaire, qui sont très majoritairement en bas de l'échelle sociale et qui n'ont de près ou de loin aucune influence ni aucun rôle dans l'establishment politique tricolore, si ce n'est celui de l'intrus.

Évidemment, ceci ne peut en rien justifier la réponse meurtrière d'illuminés plus ou moins manipulés par l'antisémitisme arabe agrémenté d'agités du terroir, bien entendu, mais n’empêche pas pour autant, à moins d'une myopie chronique, l'établissement d'une indéniable relation de cause à effet dans la tragédie qui s'ensuivit.

Pour ma part, j'aurais préféré, à l'unanimité du slogan "je suis Charlie" celle d'un "Nous sommes tous des Juifs français": l'indignation nationale a en effet été très sélective, alors que dans la France de 2015 des Français ont été assassinés, non pas ici pour une offense quelconque, mais pour le simple fait d’être Juifs, ou supposés tels. Et ça, désolé d'insister, c'est bien plus grave, car ces victimes là n'ont offensé personne autrement que par leur existence.

Ce qui revient par contre-coup à constater que pour des millions de charlots se revendiquant comme tels, assassiner pour blasphème est un crime plus grave qu'assassiner un Juif parce qu'il est Juif, la jonction implicite entre les deux propositions étant que le Juif n'avait pas à être identifiable comme tel dans une République laïque, normative et exclusive, le tout enrobé dans cette foi républicaine inébranlable en des principes surannés: supprimons avec fracas toute forme d'altérité pour le bonheur de tous, gommons toute impureté non conforme à la règle majoritaire et par conséquent pour combattre l'antisémitisme supprimons toute forme de judaïsme, un peu d'ailleurs comme on renvoie des filles voilées dans leur cuisine, pour mieux les éduquer loin du regard que leur insupportable présence nous imposerait. Autrement dit, les victimes l'ont été parce qu'elles n'étaient pas la norme, d'où le peu de compassion à leur égard relativement au café du commerce qui s'est vu bousculé dans ses certitudes.

Alors pour masquer le tout on se donne bonne conscience en condamnant avec fracas l'humour glauque et ouvertement antisémite d'un Dieudonné pour mieux l'approuver en cachette, une hypocrisie de plus dans la vertu laïque de la bienséance républicaine qui, soit dit en passant, s'assoit ici clairement sur la liberté d'expression si véhémentement défendue ailleurs, et en masse. A croire que la tolérance n'est plus une vertu française. Mais l'a-t-elle vraiment déjà été ?

 

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