Machiavel au Proche Orient

Un demi-siècle après un événement politique majeur, c'est à la fois beaucoup, mais parfois aussi trop peu, pour posséder le recul nécessaire à son interprétation, surtout quand le contexte dont il s'agit est celui d'une guerre dont les tenants et aboutissements sont encore, dans une certaine mesure, d'actualité.

USS Liberty USS Liberty

 

La difficulté est d'autant plus grande que le protagoniste principal continue à jouir d'un statut quasi mythique de héros de la nation, ce qui soulève inévitablement la barrière du nationalisme à l'encontre de la vérité historique. Cette barrière n'est cependant pas insurmontable car elle s'estompe progressivement avec le temps malgré l'atmosphère de secret qui perdure encore, comme l'attestent deux articles dont je viens de prendre connaissance, ici et , autour du protagoniste principal, Moshe Dayan.

Ce que ces 2 articles laissent entrevoir est impossible à comprendre sans le contexte historique auxquels ils sont liés.

La guerre des 6 jours d'abord : Israël, qui a arraché son indépendance avec des armes tchèques, développe l'arme atomique dans le plus grand secret mais avec coopération française et contre l'avis des Américains (Kennedy y était fermement opposé, ce qui s'est concrétisé par ledit Eshkol-Comer memo de 1965 par lequel Israel s'engage à ne pas être le premier à développer l'arme atomique dans la région), ne dispose pas, en Juin 67, du soutien inconditionnel des Américains mais se sentant menacé par ses voisins, passe victorieusement à l'attaque, rebutant pour de bon les rodomontades de Nasser en écrasant l'armée égyptienne mal préparée, occupe la Cisjordanie, prend Jérusalem, et s’apprête à envahir un morceau plus difficile, les hauteurs du Golan en s'attaquant aux Syriens soutenus par les soviétiques.

Le contexte global ensuite : les décombres de la seconde guerre mondiale sont à peine dégagés et l'étendue apocalyptique de la Shoah et de l'antisémitisme qui la fonde commencent à être pleinement perçus à l'échelle planétaire, les media mondiaux sont saturés des images de bombardements massifs du Vietnam et des horreurs qui s'ensuivent, le service militaire est obligatoire et la jeunesse américaine, en pleine floraison peace and love, a d'autres aspirations que celles de participer à des atrocités et de mourir pour une cause militaire à laquelle personne ne croit. La guerre du Vietnam a été perdue sur les écrans de tele, avait déclaré un gradé US, non sans raisons…

Survient alors l'épisode du USS Liberty. Que s'est il passé exactement  le 6 Juin 1967 ? Pour le détail de l'opération militaire, il suffit de rechercher les témoignages US qui, age de la retraite aidant, sont moins verrouillés aujourd'hui qu'hier. En gros, l'attaque par les Israéliens, en toute connaissance de cause, d'un navire espion US au large de ses eaux territoriales, alors que la victoire d'Israël était déjà assurée sur le terrain, mais au moment aussi où les Américains, plutôt neutres jusque là, sous pression russe et embourbés jusqu'au cou au Vietnam, envisageaient de mettre un coup de frein aux appétits expansionnistes d'Israël en pleine action, au moment où il s’apprêtait à annexer une partie de la Syrie, à savoir le Golan.

Pourquoi Johnson a-t-il fait directement rappeler les avions US partis a la rescousse du USS Liberty sous le feu des Israéliens ? Pourquoi a-t-il laissé mourir ses marins ?

La réponse claire et nette a cette question est celle d'imaginer les titres des News si c'eut été le cas : « WAR: US ATTACKS ISRAEL » ou autre « US DOWNS ISRAELI PLANES » à la une, pleine page, lettres grasses, suivis d'éditoriaux enflammés sur le bellicisme, voire l'antisémitisme, de Johnson et de son administration avide de massacres et se révélant incapable de reconnaître une erreur de tir de la part d'un allié fidèle menacé dans son existence. Ceux-ci agrémentés par de savantes analyses sur la Shoah qui recommence après 22 ans d'interruption, les affinités particulières des US pour le pétrole arabe en parallèle aux commentaires en direct de survivants d'Auschwitz. C'est exactement cet impact médiatique qu'a utilisé Moshe Dayan dans son rapport de force avec la maison blanche pour forcer un soutien US définitif et inconditionnel jusque là absent, c'est ce qui fait de lui non seulement un grand général mais aussi un homme politique de génie. Il serait complètement idiot d'y voir là une quelconque mainmise de la presse par le soi-disant lobby, c'est d'un jeu de haute politique dont il est ici question, et le lobby n'est qu'un vecteur dans le jeu de l'échange. Que les États-Unis d'Amérique et leur président d'alors n'en sortent pas grandis n'est qu'un verrou supplémentaire dans le refoulement général.

Ceci ne regarde que les Américains et les Israéliens me direz vous. Pas tout à fait. Car cela se passait en pleine guerre, deux superpuissances nucléaires étaient opposées l'une à l'autre par belligérants interposés, et rien ne dit qu'un message de secours erronément interprété dans le feu de l'action n'ait pu déclencher la catastrophe globale. Heureusement semble-t-il, les antennes de la CIA à Beyrouth avaient pu enregistrer les messages des pilotes Israéliens que le bateau en détresse ne pouvait plus retransmettre, et qui sont reproduits dans l'article de Haaretz. Mais qu'on ne vienne pas me dire que Moshe Dayan – et tous les militaires qui ont pris la décision avec lui, contre l'avis du premier ministre d'alors, Levi Eshkol – n'ont pas joué avec le sort de la planète en poussant le jeu de la Realpolitik à ses extrêmes limites, à savoir : jusqu'où aller dans le meurtre sans provoquer sa propre perte. Mes soucis a propos de Dimona, autre sournoiserie, ont pour fondement ce genre de perspective que la récurrence des bruits de bottes autour de l'Iran ne fait qu'amplifier…

Quant à Moshe Dayan, le fait qu'il ait pris possession physique de la bombe nucléaire israélienne – ce que Haaretz appelle un coup d'état je l'aurais plutôt appelé un putsch – montre jusqu'où il était prêt à aller. Cela le place en position d'homme politique majeur dans l'histoire de son pays, pour le meilleur ou pour le pire, à chacun d'en décider, je ne me prononcerai pas sur cette question.

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.