Des cécités de 1939 à celles d'aujourdui

Quelques réflexions à partir du pacte Molotov-Ribbentrop dans son contexte historique pour en arriver aux errances contemporaines, sur fond de permanence de cécité et d'abandon du collectif avec une logique identitaire comme seul recours.

En préambule aux interrogations qu’elle m’a suscitée par des réflexions de Badiou, je voudrais mentionner cette remarquable vidéo d’Arte sur l’histoire du pacte germano-soviétique (son visionnage n'est pas indispensable mais vivement recommandé pour sa pertinence). Je n'ai pas d'opinion tranchée sur l'hypothèse communiste dans la mesure où l'échec d'une tentative de renversement du capitalisme actionnarial n'implique pas l'évaporation des maux qu'il suscite, c'est même tout le contraire : le ou les pouvoirs de l’État se trouvent de plus en plus effacés devant ceux du Capital, excepté évidemment celui de l'empire américain qui régit le tout. Ce qui n'empêche pas la Réaction française en cours d'être autant à coté de la plaque que celle d'avant-guerre.

Le pacte Hitler-Staline

L’intérêt de cette video est d’être extrêmement bien documentée et concise malgré la complexité historique des intérêts contradictoires des protagonistes. Elle laisse apercevoir la duplicité des pouvoirs en un concentré historique de catastrophes décisionnelles et de cécité collective à grande échelle, à commencer par l’exemple emblématique de Chamberlain et Daladier traités en héros à leur retour de Munich (et même si Daladier, s’attendant à être hué pour la trahison toute fraîche, a eu la justesse des mots : « Ah les cons... »). Il est tout aussi remarquable que du coté français, seul Louis Barthou (ministre des Affaires Étrangères jusqu’à son assassinat) avait compris tout l’intérêt d’une alliance militaire avec la Russie communiste mais il a été bien seul, l’anticommunisme de la bourgeoisie française préférant ignorer le danger - quand elle ne sombrait pas elle-même sous les charmes de l’archaïsme maurrassien ou de ses variantes fascisantes en plein essor - en lorgnant un support britannique qui ne viendra jamais, ou beaucoup trop tard et sans grande conviction, pour ne pas dire avec une certaine traîtrise. Il faut dire aussi que les intérêts bien compris de la City étaient beaucoup plus compatibles avec les dividendes venus d’Allemagne que la repoussante perspective d’une alliance avec une idéologie révolutionnaire qui représentait une menace claire pour l’empire britannique dont le racisme n’avait, avant la Shoah, rien à envier aux délires hitlériens, et même si, contrairement à ce qu’en dit Hergé et malgré toute l’humanité du Lotus Bleu, je pense contrairement à lui, que l’un n’équivaut pas à l’autre malgré les ressemblances, que l’impérialisme nazi avait en lui dès le départ les gènes du pire et ce sont bien les Juifs qui font la différence au bout de la déflagration même si, eux mis à part au final, le désir initial d’assujettissement du faible par le fort est identique, c’est même reconnu explicitement par Lord Halifax, ce sombre vicaire déclarant avec une honnêteté qui frise le vice « Nous faisons la même chose ailleurs, ou ferions la même chose à leur place» après sa visite à Berchtesgraben, en prélude à l’abandon des Tchèques, et à la programmation survenue plus tard de la famine impitoyable (2 à 3 millions de morts au bas mot) comme conséquence immédiate à la réquisition forcée de toutes les denrées alimentaires indiennes par l’armée britannique... Maintenant, d’un autre coté, je comprends aussi les hésitations d’un Anthony Eden face à un Staline qui se révèle ouvertement d’un despotisme radical en écrasant Litvinov (ou Maiski?) juste devant ses yeux, un symptôme clair de l’abrutissement totalement inique de tout un peuple par des purges qui n’ont d’autre fonction que de renforcer le pouvoir du maître devenu absolu sous couvert d’idéalisme communisant.

Et c’est là pour moi la tache aveugle de Badiou : comment ne pas voir que sortir de la propriété privée – ce qui est effectivement le seul moyen théorique de renoncer à l’exploitation du travail de l’homme par l’homme qui possède – n’est possible qu’en reproduisant les pires contraintes d’un assujettissement par la force dont personne ne veut, ni ceux d’en bas bas qui anticipent non sans raison d’en devenir les premières victimes, ni ceux qui jouissent d’une position intermédiaire dans la répartition du capital, aussi réduite soit-elle, qu’ils craignent de perdre ? De plus, même si 200 fortunes individuelles représentent plus d’avoirs que la moitié de l’humanité, fait historiquement nouveau, une volonté d’y remédier n’a pourtant rien d’impensable, si ce n’est il est vrai qu’elle doit être nécessairement commune au sens fort pour exister, c.a.d aussi strictement internationale que les mouvements des capitaux qui fondent le tout, condition d’existence qui ouvre béant un gouffre face à l’individualisme contemporain qui s’y oppose, quasi-structurellement, sur le fond, et sous toutes ses formes, nationalisme et souverainisme inclus.

Pour en revenir à Badiou, et en contre-point à ce qui vient d’être énoncé, qu’y a-t-il de commun entre un ouvrier allemand, un chinois et un du Bangladesh si ce n’est celui procuré par l’intellectualité du concept de prolétariat dont aucun ne se réclame ? Car contrairement à ce que semblent en penser Badiou ou Marx, l’universalité d’un concept ne suffit pas à constituer un groupe pas plus qu’il ne justifie les coups de pied au cul pour faire avancer le tout dans une direction voulue par quelques uns disposant d’un capital intellectuel que d’autres n’ont pas. D’un autre coté, il est clair que les « relations professionnelles », euphémisme pour décrire les relations de domination dans l’entreprise moderne, ont un caractère profondément déshumanisant initié avant tout par le froid désir de profit de l’actionnariat devant lequel le monde entier s’incline, le plus souvent sans même s’en apercevoir.

Mais tout l’arbitraire du pouvoir du possédant est-il la seule source d’inhumanité ? Quand je vois par exemple l’islamophobie en cours et la fascisation rampante de l’État français auquel le peuple aspire par des lois d’exception toujours plus répressives, est-il vraiment utile de rappeler que la fabrication de l’ennemi intérieur est propice à la perpétuation du capital ? Cette fabrication identitaire est évidemment un leurre, une diversion devant la véritable oppression souterraine, celle de la résignation refoulée, de la solidarité perçue comme une faiblesse par de misérables ambitieux toujours plus nombreux, de l’acceptation intériorisée du chômage de masse, de la peur de la perte de son boulot, de la pension qui s’évapore, du déclassement sans fin, de la mesquinerie effroyable dans la compétition obligée, de pouvoir d’achat en déclin et de conditions de vie qui s’aggravent sur fond de désastre écologique en pleine croissance, quand ce n’est pas en attente du prochain Tchernobyl ou Fukishima tricolore. Mais cette fabrication est aussi celle du peuple qui cherche, invente et a trouvé servi sur un plateau offert par une gérontocratie d’intellectuels ouvertement réactionnaires aussi rétrogrades que conformistes face à un monde qui les dépasse, un bouc émissaire idéal en bas de l’échelle sociale, agrégat de toutes les peurs, postulé constitutif de sa propre déchéance objective qu’il perçoit sans la comprendre en se réfugiant pour tout recours dans le remugle d’une identité fictive construite sur mesure, confortable pour la majorité et écrasante pour les autres, celle du communautarisme franco-Français, labellisé laïc comme couverture à sa propre intolérance qu’il projette allégrement sur d’autres en promouvant la sienne, en même temps qu’il nie le principe fondateur de l’égalité en ne reconnaissant pas le droit à la différence, droit pourtant fondamental simplement ravalé à un détail de l’histoire.

La République menacée dans ses fondements par un ado désaxé en mal de reconnaissance ? Par des gamines qui portent le voile ? La voilà rassurée. L’égorgeur a été lynché par la police nationale sans autre forme de procès. Les inciviques ont été renvoyées avec fracas vers leur cuisine par des lois ad hoc, pour mieux les éduquer, histoire d’exposer publiquement l’inénarrable bond en avant collectif vers le bien-vivre ensemble, accomplissement nécessaire au bonheur d’ici bas fondé sur l’exclusion mythique d’une insupportable différence, celle que le troupeau majoritaire a déniché dans une religion qui n’est pas d’ici, grâce à Charles Martel rappelleront les plus endoctrinés, d’ailleurs pas forcément les mêmes visionnaires qui ont promu avec un enthousiasme débordant la dernière croisade en Irak pour s’étonner ensuite des vocations suscitées et autres retombées hâtivement dissimulées par une bien commode essentialisation des Musulmans pour toute explication. Et le flicage en cours a le vent en poupe, jamais assez répressif, car les hordes incultes surgies de leur misère sont désormais parmi nous, il faut agir, « je vous l’avais bien dit », de Lepen à Finkielkraut en passant par Vals et Onfray, le même discours à l’identique des obsessions françaises du replis sur soi si chères au monde rétrograde des beaufs modernisés du Causeur, l’angoisse diffuse a trouvé sa concrétisation par le partage de leur peur qui tourne en boucle, ils sont partout, la menace est parmi nous, voilà le danger qui plane sur le bonheur des vrais Français clairement identifié et adressé avec civisme, celui qui permet la garde à vue d’enfants de 10 ans dans un commissariat de police national, on en est là, en France, en 2020. Devrais-je m’incliner, par respect du nombre, devant les dégueulis obsessionnels de l’attitude majoritaire qui y trouve son salut ?

En toile de fond, et pour revenir aux myopies de 1939 sans aller jusqu’à suivre Nietzsche jusqu’au bout, ses moqueries à l’égard de la vérité majoritaire qui tire vers le bas plus qu’elle n’élève, sont toujours d’actualité, et l’échec relatif de ce gros con de Trump aux dernières élections laisse présager le pire, car un politicien de plus grande envergure, plus intelligent et plus pervers encore pourra prendre la place vacante qu’un Biden fossilisé ne saura défendre, préférant laisser la combativité d’une AOC à la marge pour ne pas faire de vagues autour du navire qui sombre. Ne pas encore en connaître le nom n’est guère rassurant devant le boulevard qui lui est offert, d’autant plus que le complexe militaro-industriel US aux commandes du monde « libre » s’apprête à une guerre offensive d’ici 5 à 10 ans, c’est désormais daté et documenté, via le développement de nouvelles armes nucléaires ouvertement destinées à une première frappe, histoire de conserver et étendre jusqu’au bout l’hégémonie américaine dans sa version impériale et absolutiste de garant du capital mondialisé.

Comme le faisait remarquer l’astronome Reeves, le paradoxe de Fermi (where is everybody?) n’en est pas un quand on considère le pouvoir destructeur de la technique nécessaire à des voyages interstellaires, explication probable du silence éternel de ces espaces infinis qui nous entourent, que l’on pourrait formuler par une loi universelle : toute civilisation avancée suffisamment agressive pour envisager de peupler la galaxie doit nécessairement posséder des techniques de maîtrise d’échelles d’énergie suffisantes à assurer sa propre annihilation… encore 5 à 10 ans donc, d’après les think-tanks US. Mais personne ne le mentionnera ici, car la menace qui pèse sur l’humanité si l’on suit les gens bien informés qui causent beaucoup du coté des Lumières, sans pourtant en percevoir une quelconque lueur, c’est bien sûr l’Islam et comme dit le proverbe, on n’arrête pas le progrès, à croire qu’il s’arrêtera vraisemblablement tout seul dans une illumination nucléaire terminale...

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