Tout ça c'est la faute de l'Europe...

...car nous, bien entendu, nous n'y sommes pour rien. Je voudrais développer un peu plus l'argument et reprendre ici quelques éléments éparpillés ici et là à gauche et à droite, voire à la gauche de la gauche.

D'abord, la première réponse que je poserai en forme de question, aux propagateurs du repli national, est de savoir si oui ou non ils sont conscients des positions défendues par la France au niveau de l'Europe, cette "Europe anti-démocratique" qui ne respecte pas la volonté populaire. On pourrait presque croire, à entendre les critiques ressassées en boucle, que si la France, parangon de la volonté populaire, avait eu gain de cause dans ses revendications qui l'oppose aux autres pays européens, l'Europe n'en serait pas là où elle est et l'avenir serait radieux. Car, à part se lamenter de ne pouvoir emprunter d'avantage pour pallier à ce qu'on arrive pas à récolter, quelles sont les positions réellement défendues par la France ? Je laisse de coté la PAC, aberration économique que la génisse tricolore aura du mal à remplacer.

Le premier exemple que je prendrai est la réforme bancaire, celle proposée par la commission Liikannen, qui avait pour but clair une séparation nette entre les activités spéculatives de celles de dépôt, dans le but explicite de ne pas répéter les errances de 2008 qui ont conduit les Etats européens à renflouer les banques victimes de leurs appétits spéculatifs. Qu'a fait la France, de Sarkozy à Hollande ? Elle a combattu cette inacceptable ingérence dans nos comptes si bien tenus et vidé la réforme de sa substance comme un peau de chagrin, pour ne retenir que 0,5% des activités. La faute à l'Europe ?

Deuxième exemple, encore plus fumeux. Il est de notoriété publique que l'économie purement spéculative, celle dans laquelle les banques tricolores se sont engouffrées, aspire tous les capitaux disponibles dans des jeux de casino purement spéculatifs en circuit fermé où les banques se disputent des returns impressionnant avec les hedge funds anglosaxons, tant que le marché ne se retourne pas (la garantie d'Etat est là pour sécuriser le tout). C'est pourquoi un projet européen a vu le jour, celui de freiner la spéculation à outrance en imposant une taxe sur les transactions financières pour tenter d'en réduire l'impact. Qu'a fait la France, celle du grand réformateur du capitalisme aussi bien que celle de l'ennemi de la finance ? Elle l'a combattue, loin des caméras, en refusant qu'elle ne s'applique précisément aux outils de spéculation pure que sont les produits dérivés (un produit dérivé, aussi complexe soit-il, n'est jamais qu'un pari de casino sur évènement futur). Pourquoi ? Et bien tout simplement parce que les banques françaises, disposant du matelas confortable de l'épargne que ses concurrentes n'ont pas (l'épargne française est une des plus importantes au monde), disposent d'un avantage compétitif qui leur permet d'obtenir des bilans de la taille de celui de l'Etat, et que commencer à freiner la spéculation à outrance diminuerait leur taille, ce que notre fierté nationale ne saurait apparemment souffrir...Trop d'Europe là aussi ?

Et puis, la cerise sur le gâteau, c'est quand même le référent national, la pureté de la Nation si sauvagement malmenée par cette odieuse liberté de circulation des biens et des personnes, la génisse tricolore (ou Blonde Dondon pour ceux qui préfèrent) à 25% des voix... Je veux bien reconnaitre qu'il existe à gauche des voix critiques, ultra-minoritaires, qui la remettent à sa place sur le fond (comme ici), mais il serait peut-etre temps de se poser la question de savoir en quoi la France d'en bas est désormais mieux représentée au niveau de l'Europe, et quel genre de lumière rayonnera désormais dans l'hémicycle européen du coté de la patrie des Droits de l'Homme. Etendre les lois foulardières au reste de l'Europe ? Boucler un peu plus la porosité des frontières ? S'allier avec les cinglés de l'UKIP pour remballer les memes de Douvre à Calais et de Calais à Douvre ? Autant se mettre d'accord pour les noyer tout de suite.

Et pour terminer, qu'on ne vienne pas me dire qu'une France solidement retranchée derrière ses frontières sous les oripeaux du FN retrouverait comme par enchantement les moyens de contrôler la fuite des capitaux et l'évasion fiscale du CAC40, la seule qui compte. Si une harmonisation fiscale européenne, condition nécessaire même si elle n'est pas suffisante, à une meilleure répartition des richesses est déjà très difficilement envisageable dans le cadre d'une union fédérale pour cause de résistances nationales sur fond de CAC40, je ne vois pas quel miracle la rendrait soudainement possible dans une France isolée en pleine course à la dévaluation compétitive, quelques ratonnades de plus n'ayant que peu d'effet sur la stabilité des changes...

On m'objectera certainement que les traités européens exigent une unanimité en matière fiscale et financière. Et alors ? Qu'est-ce qu'on attend pour changer la règle ? Il est vrai qu'à la chute du mur de Berlin, la France de Mitterrand a préféré remettre à plus tard, après l'euro, toute tentative de resserrement que proposaient les Allemands. On voit le résultat tous les jours.

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