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Billet de blog 28 janvier 2026

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Robert Smith et Jean-Louis Murat : deux visages d’un même romantisme

En ce jour d'anniversaire de la naissance de Jean-Louis Murat ( Le 28.01) , un texte pour se rappeler de lui.

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Illustration 1


Parallèle entre un Anglais gothique et un Auvergnat mélancolique

Il y a des ressemblances qui ne s’imposent pas immédiatement mais qui, une fois perçues, paraissent évidentes, comme si elles avaient toujours été là. C’est ce qui m’est arrivé avec Robert Smith, chanteur de The Cure, et Jean-Louis Murat.

Pendant longtemps, ils ont occupé deux territoires séparés dans mon imaginaire. J’ai découvert Robert Smith avant Jean-Louis Murat. The Cure d’abord, avec ce mélange de noirceur et de tendresse qui me fascinait : silhouette sombre, cheveux en bataille, voix à la fois blessée et caressante. Puis, en 1991, Murat est arrivé, avec ses mots en clair-obscur et cette voix retenue, presque murmurée. En l'écoutant, j’ai senti un parfum familier. 

Ce n'est que bien plus tard que je le réalisais : Murat me ramenait, par éclats, à l’univers de The Cure. Non pas un mimétisme, mais une parenté profonde : un même romantisme exigeant, traversé de mélancolie et d’obsession amoureuse.

1. Beauté encombrante et art du camouflage

Les photos de leurs débuts suffisent à troubler : même finesse des traits, même regard clair et profond, même élégance naturelle. Deux beaux garçons, à une époque où la beauté pouvait devenir un piège.
Robert Smith avant le fard noir et la crinière ébouriffée ; Jean-Louis Murat avant la distance bourrue. Même jeunesse grave, même ovale du visage, mêmes yeux qui observent plus qu’ils ne livrent. On dirait deux portraits pris par le même photographe à quelques années d’intervalle.

Tous deux ont fini par vivre leur physique comme un fardeau artistique. Smith a choisi le camouflage par l’excès : maquillage charbonneux, vêtements noirs, coiffure désordonnée. Murat, lui, a pris le chemin inverse : se retirer de l’image attendue, parfois jusqu’à s’enlaidir volontairement, multipliant les allures provocantes ou débraillées, un style qu’il qualifiait lui-même d’« un peu dégueulasse, un peu hobo, un peu clochard ». Deux stratégies différentes pour une même nécessité : détourner la lumière superficielle afin de protéger l’essentiel, les chansons.

2. Débuts scandaleux et malentendus fondateurs

Leurs débuts portent aussi la marque d’un malentendu durable entre l’œuvre et sa réception. Tous deux ont connu très tôt une forme de scandale qui les a durablement situés à contre-courant.

Chez Murat, "Suicidez vous le peuple est mort" provoque un choc immédiat. Le titre, frontal, est perçu comme une provocation brute. Il entraîne une mise à l’écart médiatique prolongée, une rupture nette avec une partie des circuits de diffusion. Le slogan écrase alors le geste artistique, et la complexité du propos disparaît derrière l’outrance supposée.( Jean-Louis expliquera plus tard qu'il voulait dire qu'avec l'élection de F. Mitterand en 1981, le peuple  était mort, dans le sens personne ne va s'occuper de lui). 

Chez The Cure, "Killing an Arab" subit un sort comparable. Inspiré directement de L’Étranger d’Albert Camus, le titre est mal compris, amputé de son contexte littéraire. Il suscite polémiques, censures et accusations erronées, obligeant Robert Smith à se justifier pour une chanson qui n’est ni un manifeste ni une provocation, mais une transposition musicale d’un moment existentiel.

Dans les deux cas, il ne s’agit pas de scandales recherchés, mais de titres pris au pied de la lettre, arrachés à leur cadre poétique. Ce malentendu fondateur révèle un trait commun : ni Smith ni Murat ne cherchent à expliquer ou à corriger. Ils encaissent, puis poursuivent.

3. La mélancolie comme signature

Il y a, dans la voix de Murat comme dans celle de Smith, une ombre persistante, une manière de chanter qui caresse et écorche à la fois. Leur mélancolie dépasse la simple chanson d’amour. Elle dit le manque, l’obsession, le temps qui passe, avec une intensité qui tient davantage du roman que du tube pop.

Écoutez Pictures of You : une image serrée comme une relique, un souvenir qui brûle encore. Puis Te garder près de moi : la même retenue, la même douceur blessée. Chez Smith comme chez Murat, la mélancolie n’est pas un décor ; elle est l’ossature même des chansons.

4. Éternels amoureux

Tout, chez eux, ramène à l’amour. Robert Smith est l’homme d’une seule femme : Mary, son amour d’adolescence, inspire l’essentiel de son œuvre. Just Like Heaven ou Love Song sont des déclarations continues, presque obstinées, des promesses sans emphase.

Murat, plus changeant dans sa vie sentimentale, n’en demeure pas moins fidèle à ses muses lorsqu’il les chante. Sentiment nouveauSi je devais manquer de toi pourraient répondre à Love Song. Même intensité, même fragilité, même refus du cynisme.
Le hasard , ou un clin d’œil du destin a voulu que Marie soit aussi une compagne importante pour  Murat , comme pour refermer en miroir cette histoire de fidélité chantée, de femmes devenant l’axe invisible d’une œuvre entière.

Chez l’un comme chez l’autre, la femme est muse, point d’ancrage et élan. Les chansons ne sont pas des catalogues de conquêtes, mais des lettres ouvertes adressées à un visage précis.

5. Titres, gestes, vulnérabilité

On retrouve cette proximité jusque dans certains titres, par analogie de thèmes et de mots, non par influence.  Boys Don’t Cry  et Le Garçon qui maudit les filles ne racontent pas la même histoire, mais adoptent une posture comparable : celle d’un garçon blessé, qui dissimule sa vulnérabilité derrière l’ironie, la distance ou la colère. Dans les deux cas, la sensibilité est niée en surface, mais affleure partout.

Il en va de même pour The Kiss et Le Baiser. Les chansons diffèrent profondément dans leur climat, mais elles s’attachent au même geste, présenté comme un point de tension plutôt que comme une évidence romantique. Le titre annonce un acte simple ; la chanson en révèle aussitôt la charge. Le baiser n’apaise pas : il engage, expose, met en danger. L’analogie est lexicale et thématique : prendre les mots les plus simples de l’amour pour en montrer la face instable.

6. Les mots comme exigence

Murat est reconnu comme un amoureux exigeant de la langue française, nourri de poésie et de romans, mais aussi marqué par une culture américaine de sa génération. Il a souvent revendiqué des influences musicales venues des États-Unis : Otis Redding, Neil Young, Creedence Clearwater Revival, Bob Dylan , qu’il mêle à une écriture française très travaillée.
Cette Amérique n’est pas seulement musicale : Jim, sur Mustango, est généralement lu comme un écho à l’écrivain Jim Harrison, signe qu’un imaginaire littéraire américain irrigue aussi son œuvre.

En regard, Robert Smith n’est pas seulement un styliste de la mélancolie. On l’a vu s’exprimer en français en entretien, et il a évoqué des lectures où figurent des auteurs français comme Camus, Baudelaire ou Rimbaud. Son écriture, même en anglais, porte ainsi des échos littéraires, des images qui doivent autant à la littérature qu’à la musique.

7. Chemins parallèles, œuvres en écho

Ils partagent aussi une longévité rare et une œuvre abondante. Robert Smith commence plus tôt et plus jeune : The Cure apparaît dès 1978 et s’installe durablement à la fin des années 1970. Jean-Louis Murat débute au début des années 1980, avec ses premiers albums en 1982. Malgré ce léger décalage, ils traversent les mêmes décennies sonores : post punk, new wave, reconfigurations de la pop et du rock, puis vieillissement assumé des formes.

Cette durée s’accompagne d’une production massive. The Cure compte quatorze albums studio sur plus de quarante ans. Murat, lui, a publié plus de vingt-cinq albums studio, auxquels s’ajoutent de nombreux projets parallèles. Deux carrières longues, prolifiques, construites dans la continuité plutôt que dans l’événement.

Leurs œuvres semblent parfois se répondre. Désintégration et Mustango offrent deux visions d’un même vertige amoureux: la houle des guitares, la réverbération infinie, l’impression d’un monde qui se dissout lentement , un dépouillement plus minéral, une émotion taillée à vif. De l'esthétique et une même vérité : l’amour comme ancrage et comme perte, la beauté comme refuge autant que comme danger.

8. Arbres et montagnes

Chez Robert Smith, la nature se fait forêt. A Forest demeure un titre manifeste : errance intérieure, quête sans résolution, paysage sonore brumeux.
Chez Jean-Louis Murat, la nature prend de l’altitude : cols, cimes, rivières, plateaux. Le col de la Croix-Morand, la montagne n’est pas un décor ; elle est mémoire, personnage, refuge.

Si Robert Smith m’a appris à regarder les arbres et à y entendre une mélancolie mouvante, Jean-Louis Murat m’a donné le goût des montagnes, de leurs silences habités et de leur solitude. L’un regarde à travers les branches, l’autre depuis les crêtes, mais tous deux chantent la nature comme ils chantent l’amour : avec fidélité, retenue et mélancolie. Deux trajectoires séparées, une même fidélité : faire de la mélancolie une forme de durée.

PS/ Ce texte est extrait de la suite de mon roman  Zou au pays de Jean-Lou -Hommage à Jean-Louis Murat  dont le premier volume a été publié le 14.10.2025 

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