Les mains serrées autour d’un gobelet de café, Karim raconte le moment où il a découvert le montant des frais d’inscription à la fac. C’est à Grenoble, plus précisément à la MJC Prémol dans le quartier du Village Olympique, que la scène se déroule, à la fin d’une séance d’accompagnement à la scolarité.
La salle est encore imprégnée du brouhaha des enfants partis quelques minutes plus tôt, des feuilles d’exercices oubliées sur une table, des jeux éducatifs, des chaises déplacées à la hâte. Autour de Karim, d’autres étudiants hochent la tête en silence. Tous sont issus de ces mêmes quartiers populaires, Village Olympique, Villeneuve, Mistral… tous donnent de leur temps comme bénévoles pour accompagner des élèves du primaire au lycée dans leur parcours éducatif.
Le contraste est vraiment frappant : ceux qui, un instant auparavant, représentaient pour les plus jeunes une figure de réussite scolaire, se retrouvent à exprimer leurs propres fragilités face à l’université. En écoutant le récit de Karim, je comprends qu’il dépasse largement le cadre d’une difficulté personnelle. Dans ce moment précis où se croisent espoirs éducatifs et réalités sociales, il décrit les mécanismes d’un système qui se présente comme ouvert à tous mais qui en réalité repose sur des conditions inégalitaires. "300 euros ? j’ai cru à une erreur. Mais franchement, avec quoi je vais payer ça ?". Si cette interrogation peut apparaître banale, le contraste est néanmoins frappant : celui qui sépare les belles promesses d’accessibilité du vécu réel des étudiants précaires.
Le coût réel des études supérieures, une inégalité sociale persistante
Alors que l’université française est souvent présentée comme peu coûteuse, on peut constater que derrière ses frais d’inscription relativement modestes se dissimule une multitude de dépenses. Et elles pèsent lourdement sur les trajectoires étudiantes. Logement, transports, alimentation, matériel informatique, manuels, frais de santé. Sans oublier le temps nécessaire pour étudier. Tous ces facteurs, rarement pris en compte par l’institution, pèsent énormément sur la possibilité même de suivre des études.
Pour les jeunes des classes populaires, accéder aux études supérieures devient un vrai parcours du combattant. En effet, il faut non seulement survivre financièrement mais en plus répondre à des exigences académiques conçues pour ceux disposant d’un capital économique et social bien supérieur.
C'est sans surprise que je réalise pourquoi les étudiants des quartiers populaires sont parmi ceux qui interrompent le plus leurs études.
Je dois préciser que le décrochage n’est pas la conséquence d'un manque soudain d’intérêt pour les études. Il est l’aboutissement logique d’une tension constante entre impératifs scolaires et réalités sociales. Travailler en parallèle des cours, renoncer à des stages non rémunérés, limiter ses déplacements : ces choix contraints fragilisent les parcours universitaires sur la durée. Et pourtant, au lieu que ces abandons soient considérés comme le résultat de conditions sociales défavorables, ils sont plutôt interprétés comme des signes d’une insuffisance personnelle. Ceci renforce l’idée que chacun serait maître de sa réussite ou de son échec.
Et la force de ce système réside certainement dans sa capacité à exclure. Sans jamais le dire explicitement. Aucun panneau, aucun discours ne dit que certains jeunes n’ont pas leur place à l’université, mais la réalité est bien différente. Car tout concourt à leur faire ressentir qu’ils y sont tolérés plutôt qu’attendus. Yacine ajoute : "J’avais l’impression de tricher, comme si j’occupais une place qui ne me revenait pas pleinement ".
C’est ainsi que s’installe petit à petit un sentiment d’illégitimité, nourri par un langage qui valorise l’autonomie sans jamais interroger les conditions sociales de son acquisition. Certains finissent par douter de leurs capacités. À force d’être désignés comme "en difficulté", ils intériorisent l’idée que leurs obstacles relèvent de faiblesses individuelles plutôt que de problèmes structurels.
De la précarité matérielle à la culpabilité individuelle
Cette façon d'individualiser les difficultés permet à l’université de se présenter comme neutre et méritocratique. Les inégalités sociales sont alors transformées en différences de comportement, de motivation. "Personne ne m’a demandé si j’avais les moyens de tenir, seulement pourquoi je ne tenais pas", raconte Widad. Une réaction chargée de sens qui nous apprend que les conditions matérielles d’existence des étudiants restent largement hors du champ institutionnel. L’université évalue les performances sans jamais tenir compte des ressources nécessaires pour les produire. Elle rend invisibles les mécanismes sociaux qui pèsent sur les parcours, et présente les hiérarchies scolaires comme naturelles.
Dans cette association de quartier, ces constats prennent une dimension particulière. A travers leur engagement bénévole, les étudiants présents sont confrontés à la reproduction des inégalités de chances à l’école. En aidant des enfants et des adolescents à progresser dans leurs études, ils se rappellent avec amertume des moments de leur propre histoire. Manque d’espace à la maison pour travailler, parents rarement présents, sentiment d’être "en retard" dès le plus jeune âge…
À travers leur vécu, ils développent une forme de conscience sociale. Ils comprennent que l'université est un rouage parmi d'autres dans un système de tri continu. Leur engagement, bien que généreux, s'avère fondamentalement politique.
Leurs discussions permettent de transformer des trajectoires individuelles en une critique partagée du système. Ils le disent haut et fort : "On n’est pas des fainéants, mais des personnes qui se battent dans un système qui nous laisse tomber", affirme Karim.
En partageant des expériences, ils veulent briser l’isolement, mais surtout un sentiment de honte associé à l’échec universitaire. Ici dans ce lieu, où la parole s'est libérée ils le disent avec beaucoup de courage, "qu’on n’y arrive pas n’est plus un aveu de faiblesse, mais le point de départ d’une réflexion collective".
La MJC Prémol située à la croisée du quartier et de l'université, devient le creuset d'un nouveau rapport au savoir. Pour ces jeunes, l'apprentissage et la transmission sont deux faces d'une même pièce.
C’est comme si leur propre réussite ne pouvait avoir de sens qu’à condition d’être partagée.
Difficile de ne pas voir dans cette position un paradoxe révélateur : ces étudiants dont la place à l’université est la plus fragile agissent le plus activement pour la démocratisation de l’enseignement. Leur engagement éclaire une contradiction profonde du système éducatif. Celui-ci bénéficie de leur investissement, sans leur offrir en retour des conditions d’étude réellement équitables.
Dans ces conditions, alors, les petites victoires prennent une grande importance. Obtenir un échéancier pour payer les frais, réussir à valider un semestre malgré un emploi précaire… Tous ces moments sont des actes de résistance. "Le jour où j’ai négocié un échéancier pour mes frais, ma sœur m’a regardé comme si j’avais sauvé le monde", raconte Asma. Ces mots sont la parfaite illustration que l’université ne se vit jamais seul. Derrière chaque étudiant se trouve un réseau de soutien, qui porte ses espoirs et partage ses inquiétudes. De ce fait, la réussite reste un rêve fragile mais tenace.
"Nous aussi, on veut réussir". Prononcée dans une salle associative d’un quartier populaire, cette phrase d’Ousmane sonne comme une revendication collective. Elle met en évidence la manière dont l’université continue, souvent malgré elle, à reproduire les hiérarchies sociales existantes. Je vois bien que ce qui se joue dans ces échanges dépasse largement le cadre de l’accompagnement scolaire ou même de l’entraide étudiante.
J’y vois pour ma part, la construction d’un autre récit, capable de remettre en question l’idée que l’échec est inévitable. Un récit qui rappelle qu’il ne suffit pas de proclamer l’égalité des chances pour qu’elle existe.
Celle-ci se construit à partir de ressources matérielles, symboliques et sociales données à ceux qui, malgré les difficultés, croient encore que l’université peut être plus qu’un simple outil de sélection sociale.
Karim, Widad, Ousmane, et tous les autres, continueront à s’engager pour la réussite des plus jeunes. Il s'agit pour eux d'un acte de résistance qui nous rappelle que les trajectoires scolaires ne sont jamais seulement le produit du mérite. Elles sont le résultat de rapports sociaux qu’il faut rendre visibles et transformer.