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Ma Syrie (19) Pensées pour le marché aux moutons de Hama (suite)

Revenons-en à nos moutons...

 Nos moutons n'étaient tout d'abord que des agneaux, choisis par lot de 100, 50 ou 20, au marché aux moutons de Hama.

La rentabilité de l'affaire commence par se jouer là, en les choisissant correctement, en sachant d'ou ils viennent, s'ils ont été plus ou moins enfermés et leur origine génétique (ou équivalent). L'acheteur sait très bien la surface qu'il a pour eux et choisit sa date d'achat en fonction du temps qu'il veut les nourrir. Pour ce faire, il aura deux sources d'approvisionnement : sa réserve perso (c'est à dire ce qu'il reste de la récolte de l'an passée ) et ce qui va pousser, du moins l'espère-t-il, deux ou trois mois après l'achat.

Je ne sais pas trop comment ça se passe en France , mais chez nous, il n'y avait pas beaucoup de marge de manoeuvre car la réserve n'était jamais pas énorme et il est bien évident que s'il tardait à pleuvoir, le prix du sac de grain , pour tenir en attendant l'arrivée des herbages, allait connaitre une augmentation folle.

Il fallait donc bien calculer tout cela et acheter son nombre de moutons et d'agneaux en conséquence.

C'est autant un pari qu'un métier, auquel mon beau père ne se défendait pas trop mal.

Comme il avait beaucoup de terre (et qu'il était de la famille du Cheickh) c'était un acheteur recherché. Le fait d'être de la famille d'untel ne change pas grand chose, par contre le fait d'avoir des terres et d'être en famille avec des gens qui en ont, garantit qu'en cas de problème, l'acheteur aura d'autres gens avec qui trouver des solutions. J'écris cela mais les échanges sont principalement basé sur la confiance et la parole donnée. J'ai vu peu de cas de litiges dans ce petit monde.

Je ne sais pas comment ça se passe en France, mais à Hama, ce qui n'était pas payé directement en argent liquide restait à crédit. Dans un pays où la banque est considérée comme un machin des villes et où l'idée d'ouvrir le compte en banque reste une opération administrative assez méconnue et brumeuse, bien trop éloignée des choses normales et rassurantes, on ne connait que le cash. Les poches gonflées de billets en liasse ou le portefeuille proéminent , les affaires ne se font qu'en monnaie réelle.

Mais personne n'étant vraiment Crésus, il  y  aura  dans la majorité des cas , un accord entre le vendeur et l'acheteur qui en gros, correspondrait à une "hypothèque de mouton"...je m'explique:

Si j'en achète 200 et qu'il ne pleut pas, je continue de les nourrir avec du grain que le marchand de mouton me fournira mais au final, je lui redonnerais une partie de ses moutons gros gras et donc revendables à un prix bien supérieur à celui auquel je les ai acheté. La question va juste être de savoir on échangera donc virtuellement à ce stade là, les moutons contre les sacs de grain.

Pour le vendeur de mouton c'est un bon procédé en cela que l'air du désert est VRAIMENT profitable aux moutons et aux chèvres. Je ne saurais trop vous expliquer pourquoi et j'avoue que, quand j'ai vu les immenses troupeaux de ma belle famille la première fois, entre caillasses et petits buissons tous rabougris, je n'ai guère envié leur sort...Grave erreur de béotienne...Pour les moutons, c'est le paradis! Le vendeur, lui n'est pas béotien et préfère qu'un bédouin expérimenté  s'occupe des bêtes et, s'il ne pleuvait pas assez , il en récupérerait , en plus, beaucoup. Si la prise de risque est partagée de façon fine, tout le monde y gagne quelque soit le temps, puisque toute l'idée vous l'avez compris est d'acheter le moins possible de sac de grains.

 

Bon. Chez nous, il y avait à peu près en permanence 250 moutons dispatchés, en gros, en deux périodes: la période des agnelages ou le but est de préserver un maximum de bébés vivants (donc en étant très attachés au bien être des brebis et à leur stade de gestation, s'étalant sur 5 mois ) et la période d'engraissage pur, ou l'idée est de faire grossir chaque tête de bétail au maximum et ce, pour un minimum de frais. Nous n'avons jamais eu de mouton "pour la laine" et la seule chose que nous faisions était de toujours gardr les peaux des moutons que nous mangions à la maison, mais leur traitement (pour être commercialisable, pas pour finir dans mon salon!) semblait assez compliqué et coûtait fort cher, ce qui fait que cela était vraiment considéré comme un marché à part

 

Le souci d'évolution de la condition de la femme bédouine,  pourtant beaucoup plus présent dans la tête de chacun que les occidentaux ne semblent le croire, connait ici un des ses obstacles les plus majeurs car autant s'il pleut et que le temps est de l'affaire, l'élevage de moutons est une affaire d'hommes (puisqu'il partent assez loin pour trouver des pâtures adaptées), autant si le temps reste désespérément sec, ce sont les femmes qui vont se coltiner les sacs de grains et les mangeoires car ces messieurs trouveront plus plaisants de jouer au tric trac sous la tente! Or, personne ne peut garantir le temps, donc l'évolution de la condition de la femme bédouine est, d'une certaine façon elle aussi, excessivement reliée au temps. En écrivant cela je me rends bien compte du côté tragico-grotesque de ce que j'écris, mais c'est une réalité que j'ai eu tout le loisirs d'observer sur place.

 Pour ce qui est du marché au mouton, c'est pratiquement toujours  une rencontre d'hommes et j'ai le souvenir que l'unique fois où ma belle soeur, veuve, y est allée elle-même pour faire savoir à l'un des vendeurs qu'elle considérait à posteriori qu'il avait volé son fils, cela a fait toute une histoire. Personne n'a pris parti pour elle, alors que le méfait était vraiment flagrant , uniquement parce qu'elle était femme qu'elle y était allée seule (tout le monde sachant pourtant pertinemment qu'elle était veuve et la mère de ce jeune acheteur). Nous parlons donc ici d'un fief terriblement masculin, et c'est un point à regretter.

 

Pour le reste, ce marché avec ses nuages de poussières, ses immenses balances, son concert de bêlements et cris variés, son odeur forte mais pas ecoeurante, loin s'en faut, et ses hommes pressés, tous " en action" et fiers d'eux-mêmes est resté accroché dans mon coeur...

Ses hommes continuant à faire perdurer, de manière encore grandement traditionnelle, ce qui fut la première activité du Prophète, avaient tous quelque chose de bouleversant, de doux et de solide, d'aussi fragile que puissant, et les fréquenter a agrandit mon âme.

 Je souhaite, avant tout, à la population de Syrie de retrouver la paix.

 

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La première partie de mes écrits sur la Syrie, se trouve dans l'édition sur les révolutions dans le monde arabe sous les liens suivants:

(cliquez ici pour avoir accès au huitième article de cette série sur le monde bédouin du centre de la Syrie) C'est dans cet article que j'explique mon désaccord avec l'édition spéciale de  Médiapart et à la suite duquel, je suis revenue sur mon blog....

(cliquez ici pour avoir accès au septième article de cette sériesur le monde bédouin du centre de la Syrie)

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