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Portfolio 31 déc. 2021

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Six seuls-en-scène qui ont marqué 2021

Le seul-en-scène, exercice singulier et spécifique au théâtre, mérite une place à part tant sa réussite repose sur la performance de son interprète qui est aussi souvent son propre auteur, parfois même son metteur en scène. Un classement est toujours arbitraire et éminemment subjectif. D’ailleurs, ne pouvant me résoudre à choisir, mon traditionnel top 5 devient cette année un top 6.

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  1. Dorothée Thebert

    Le souper, Julia Perazzini (vu au Carreau du Temple)

    La comédienne suisse interroge le sens de la vie en conviant son frère ainé décédé avant sa naissance à un diner imaginaire. « Le souper », seule-en-scène plein d’humour et de tendresse, désamorce sa peur de la mort en éveillant notre relation à l’invisible. Une subtile conversation d’outre-tombe qui témoigne de la possibilité de rire avec les morts. Splendide.

  2. Cloan Nguyen

    Phèdre ! François Gremaud (vu au Théâtre de la ville aux Abbesses)

    Seul en scène, le comédien Romain Daroles décape avec beaucoup d’humour la tragédie de Jean Racine qui prend ici un point d'exclamation. Le comédien et metteur en scène suisse François Gremaud construit une pièce qui raconte une autre pièce avec beaucoup de liberté.

    En 2006, Nicolas Sarkozy alors candidat à l’élection présidentielle s’en était violemment pris à la « princesse de Clèves », se demandant, avec tout le mépris qui le caractérise, si l’ouvrage pouvait intéresser une « guichetière », s’interrogeant sur l’intérêt de la littérature classique aujourd’hui. Gremaud propose ici une magnifique réponse en faisant de la tragédie classique une ingénieuse comédie populaire !

  3. Matthieu Bareyre

    Jeanne Dark, Marion Siefert (vu à La Commune CDN d'Aubervilliers)

    « Bienvenue en enfer » s’esclaffe Jeanne dès son entrée sur scène. L'adolescente vit avec sa famille, catholique pratiquante, dans la banlieue d'Orléans. Jeanne Dark, c'est le pseudo qu'elle s'est choisie sur Insta. Depuis quelques mois, elle est moquée par ceux du lycée à cause de sa virginité. Très vite, elle ouvre une session live sur Instagram. Le spectacle bascule alors, son smartphone agissant sur elle comme un miroir. Il sera à la fois sur scène et, via le réseau social, sur le téléphone de centaines de personnes. L’adolescente se confie, s’énerve contre sa mère, s’oppose violemment à son père à propos du mouvement BLM, d’Adama Traoré et des flics racistes, dénonce la radinerie de l’aumônerie lorsque retentissent les premières notes des « démons de minuit » ressuscités du fin fond des années 80 alors qu’elle est plus Marylin Manson, va à confesse avec un curé libidineux, bref, se plaint d’être en train de rater sa vie. Mais elle se métamorphose, se libère.

    Le nouveau spectacle imaginé par Marion Siefert et interprété par une Helena de Laurens décidément épatante n'est encore une fois pas où on l’attend. Investir Instagram, c’est investir l’espace public. En cela c’est un acte politique. Une mise à nu courageuse, drôle et sans langue de bois, qui transforme l'adolescente et renverse le harcèlement. 

  4. Laurence Cordier

    Les sentinelles, Bénédicte Cerutti (vu au Théâtre de l'Aquarium, La Cartoucherie)

    Les sentinelles composent une communauté vivant en totale autarcie sur une île de l'océan Indien. Isolés du monde, ils n'ont plus aucun contact avec d'autres humains depuis 1972. L'île de North Sentinel constitue le point de départ du seule-en-scène de Bénédicte Cerutti, dérivation autour de ses souvenirs intimes et de ses névroses. « Je voulais écrire pour saisir comment le bruit du monde agit sur nous, nous agit, comment il nous fait rêver, délirer et nous construit. Comment le monde nous laisse médusés et intranquilles » précise la comédienne, délicieusement déjantée, qui part en cacahuète face à la violence du monde et ses images qui submergent nos écrans. Un premier spectacle formidable.

  5. Sans Grace, Kayije Kagame, Grace Seri (vu au Centre culturel suisse)

    « Je suis la voix de Grace, parce qu’elle n’est pas là. » Avec « Les Bonnes » de Jean Genet pour point de départ, rappellant leur rencontre sur un casting de la pièce qui finalement ne se fera pas, « Sans Grace » explore l’univers polysémique d’un duo d’actrices ou comment s’emparer de l’absence d’une personne et restituer au plus près sa voix. « L’enjeu principal était la notion de disparition. Qu’est-ce que signifie jouer, incarner quelqu’un ? Comment disparaître tout en étant sur scène ? Comment faire en sorte de provoquer l’introspection du public ? » Un spectacle puissant interprété formidablement par Kayije Kagame, l’une des révélations de l’année.

  6. Gros, Sylvain Levey, Matthieu Roy (vu au Théâtre national de Bordeaux Aquitaine)

    « Dans sa famille, tout le monde était en surpoids, même le chat. Quand on parlait de lui, on ne l’appelait pas par son prénom : on disait le petit bouboule ». Sylvain Levey déroule lui-même sur scène ou en extérieur au pied d’une caravane un récit en partie autobiographique, l’histoire de ce petit garçon « crevette » devenu gros en l’espace d’un été et qui n'allait pas arrêter de grossir malgré les nombreux régimes qui jalonneraient sa vie. La grande proximité entre les spectateurs et le comédien-auteur transforme le spectacle en un moment privilégié, une rencontre où Levey nous accueille chez lui, dans son intimité, alors qu’il s’affaire en cuisine. Poignante, la pièce ne manque pas d'humour pour autant et la sincérité de cette mise à nu toute en pudeur submerge. « Je l’ai surtout vu dans le regard des autres. Ceux qui ne m’avaient pas vu de l’été. Ceux qui avaient quitté́ en juin un petit tas d’os ambulant et retrouvaient en septembre un bébé cachalot. J’ai compris, dans leurs yeux, que rien ne serait plus jamais comme avant ».

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