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Cinq seuls-en-scène qui ont marqué 2020

Le seul-en-scène, exercice singulier et spécifique au théâtre, mérite une place à part tant sa réussite repose sur la performance de son interprète qui est aussi souvent son propre metteur en scène, parfois même son auteur. Face à une pandémie qui isole, le solo, art de la proximité, de l'intime, apparait plus que jamais nécessaire.
  1. Cécile / Marion Duval / Luca Depietri / Théâtre de Gennevilliers

    Après le Centre culturel suisse, c'était au tour du Théâtre de Gennevilliers, à l'occasion du deuxième weekend "Sur les bords", d'accueillir "Cécile" mise en scène par Marion Duval. Elle partage ses souvenirs, ses expériences, ses doutes aussi. Trois heures de concentré d'une vie qui en contient mille, où réalité et fiction ne font qu'un. Une mise à nu qui nous illumine.

    A la fin du spectacle : "Qu'est-ce que vous auriez envie de faire que vous n'auriez jamais fait dans un théâtre ?" nous interroge-t-elle encore. Marion Duval évoque la nécessité de la pièce : "Je me suis immédiatement sentie chez moi auprès de Cécile. Sa générosité sans borne et sa joie contagieuse m'ont permise de briser des barrières et des peurs qui étaient ancrées profondément en moi. Un peu par gratitude, un peu pour partager tout ça avec le public, j'ai voulu lui dédier un spectacle". On ne la remerciera jamais assez. Cécile, écologiste, porno-activiste, défenseuse des droits des migrants, porte-parole de mouvements squats, irradie. Elle est de ces rencontres qui changent une vie.

  2. Encyclopédie de la parole : Parlement / Joris Lacoste / Emmanuelle Lafon / Théâtre de la Bastille

    Créée en 2009 au Théâtre de la Bastille, Parlement est la première oeuvre de l'Encyclopédie de la parole et pourrait aisément lui servir de manifeste. Le projet artistique, débuté en 2007 par Joris Lacoste entouré d'un collectif, explore la forme orale dans sa globalité, en collectant toutes sortes d'enregistrements qui sont ensuite répertoriés en fonction des spécificités propres à la parole : cadence, choralité, timbre, résidus, mélodie, saturation...  Chacune de ses notions se compose d'un corpus sonore et constitue l'une des entrées de l'Encyclopédie de la parole. C'est à partir de cette collection, riche de plus de mille documents aujourd'hui que le collectif met en scène des pièces sonores. 

    Parlement, solo écrit pour la divine Emmanuelle Lafon à partir d'une sélection extraite du corpus sonore, offre à entendre un monologue hilarant qui enchaine, sans transition, un discours politique, une dictée, la pensée d'un philosophe inspiré, le message téléphonique d'une banquière, une confidence chuchotée, un commentaire sportif... On est bluffé par une performance réglée au millimètre, à la fraction de seconde, qui ne souffre pas la moindre improvisation, bien au contraire. La partition est apprise, mémorisée, ingurgitée afin d'être restituée d'un trait, sans pause aucune, à la manière d'un sportif de haut niveau. En vraie championne, Emmanuelle Lafon met à nu les codes des différents régimes de la parole en les enchaînant de la sorte. La langue devient alors une petite musique, familière et étrange à la fois, cocasse et monstrueuse. Emmanuelle Lafon précise ici vouloir « mettre en jeu l'ordinaire et l'extraordinaire en un seul moment ». Elle ne croit pas si bien y parvenir.

  3. Qui a tué mon père / Edouard Louis / Thomas Ostermeier / Théâtre de la Ville

    On se souvient de la magnifique création de Stanislas Nordey il y a un an et demi à La Colline.Thomas Ostermeier se saisit de « Qui a tué mon père » d’Edouard Louis avec une idée formidable : faire jouer à l’auteur son propre rôle. Sans rien perdre de sa force politique, la pièce devient alors une bouleversante déclaration d’amour filial. Cette caractéristique, très présente dans le livre, s’impose ici comme une évidence. Installé à son bureau en train d’écrire le texte, Edouard Louis s’adresse directement à son père à travers un fauteuil qui restera vide, allégorique. Debout, au micro, il se remémore les souvenirs de son enfance. L'auteur apporte une incontestable note sensible, une proximité intime qui emporte le spectateur dans ce voyage intérieur.

    Aucun point d’interrogation ne vient conclure l'intitulé de la pièce. Edouard Louis nomme clairement les assassins de son père. Si cela a pu choquer quelques lecteurs et bien plus de critiques, c’est qu'il transgresse l'interdit de la réalité politique. Le théâtre passe par la fable. C’est précisément en cela que la pièce est libératoire. Chirac, Bertrand, Sarkozy, Hirsch, Hollande, El Khomry, Macron... Les noms des responsables politiques au pouvoir sont ainsi égrainés pour mieux les placer devant leurs responsabilités. Edouard Louis, en habits d’apprenti sorcier, épingle leur photo sur un fil, leur jette des sorts. Chacun est accompagné d’un attribut : poumon, colonne vertébrale, cœur... Ils se partagent le corps du père, le dépècent, l'assassinent un peu plus chaque fois. Ici, point d'impunité, Edouard Louis place les élus de la République face aux conséquences de leurs actes lors de chacun des votes auxquels ils prennent part. En convoquant sur scène, dans la présence absence du père, les corps habituellement omis des classes populaires qui n’intéressent le théâtre qu'à la condition de la fable, donc de leur mise à distance par la désactivation de l’immédiateté, Edouard Louis annule cet exercice hérité du glorieux et écrasant passé du théâtre français. Ce soir, les spectateurs ont porté en triomphe la pièce, ovationnés l’auteur et le metteur en scène. Nous n’avons plus besoin de la fable pour faire théâtre.

  4. Hedda / Sigrid Carré-Lecoindre / Léna Paugam / Théâtre de Belleville

    C’est une histoire d’amour comme il y en a tant. Hedda fait partie de celles qui sont restées malgré le premier coup, malgré ceux qui ont suivi. Le texte, sublime, de Sigrid Carré-Lecoindre, refuse l'enfermement promis dans l'opposition conventionnelle de la victime et du bourreau, réfute la morale, la raison, jusqu'à en troubler le spectateur, le mettre mal à l'aise, face au récit de cette histoire d'amour à mort. L’interprétation d’une extrême justesse de Lena Paugam, seule en scène durant plus d'une heure qui se fait suffocante au fur et à mesure que le récit avance, ne rend que plus difficile encore ce drame dit « domestique » qui a pourtant à chaque fois le goût d’une tragédie antique.

  5. L'ordre du jour / Eric Vuillard / Dominique Frot / Théâtre 14

    Dominique Frot livre une performance saisissante en s’emparant du récit d'Eric Vuillard qui évoque la construction du IIIe Reich et les banales tractations et alliances qui ont porté Hitler au pouvoir. Seule en scène, l'actrice raconte l’effet papillon qui a suivi la réunion en 1933 des vingt-quatre plus gros industriels allemands et a conduit, par une succession d’événements parfois anodins, à l’horreur, à l’indicible. « Toujours de l’humain » s’exclame-t-elle soudain. Cette banalité du mal, théorisée par la philosophe Hannah Arendt lors du procès de Eichmann à Jérusalem en 1961, est insupportable pour beaucoup, inimaginable. Entre les silences et le dire qui disparaît sous la musique qui parfois l’accompagne, la voix éraillée de la comédienne, dont le corps fragile exprime si bien ce mélange de précarité et de résistance de l’humain, se fait glaçante au fur et a mesure que le récit progresse, ici un dîner à Londres où l’on discute tennis, là l’évocation des successtories économiques des grandes familles allemandes. L’Histoire se fait à l’arrière-plan, l’humanité malade ressemble à celle de Beckett, celle de Thomas Bernhard.

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