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Billet de blog 10 septembre 2020

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Le journal d'un mendiant - Semaine une

Ce passé remonte lentement à la surface, comme un noyé surgit des flots après avoir déchiré ses menottes d’algues et s’évade plutôt que de pourrir dans son cimetière marin.

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Jeudi 10 septembre 2020, 13 heures 45

Je suis assis sur les dalles de la maison des syndicats, et mon esprit se laisse aller à la rêverie...

Il me souvient d’engagements, de trahisons, de moult émotions ressenties durant ces heures difficiles, ces journées longues comme la mort où j’attendais, en vain, que les promesses (prises par l’ex-déléguée du personnel Solidaires et le Secrétaire Général de Solidaires 21) de défendre les salariés de feu l’association Ressources fussent tenues. Ce passé remonte lentement à la surface, comme un noyé surgit des flots après avoir déchiré ses menottes d’algues et s’évade plutôt que de pourrir dans son cimetière marin.

Je suis mort, socialement, mais contrairement à tant d’autres, j’exhibe cette mort devant laquelle nombre de voyeurs s’effacent, cette mort qui se reflète dans le miroir fatal que je tends et vis-à-vis duquel, tous, presque, détournent les yeux, car les miroirs, jamais, ne mentent : ils s’attachent à nous comme une seconde peau que les lézards lâches et fourbes tentent de s’arracher.

Un chaland – je vends mon histoire contre quelques centimes – s’arrête devant moi, lit le texte collé sur ma pancarte – un texte rédigé sur l’un des ordinateurs mis à la disposition des mendiants et des autres dijonnais dans le cadre du dispositif Panda (1) (merci François) puis imprimé en ce même lieu –, et rentre à la maison des syndicats. Nul « bonjour » ne sort de sa bouche – je suis le fantôme de Ressources ; je n’existe plus –. Durant près de deux heures, nulle pièce ne vient égayer ma journée en plongeant avec la grâce tintamarresque du don dans la petite boite en métal délicatement posée à terre afin d’obtenir quelque aumône syndicale. Imperturbable, j’assiste au même cérémonial, avec quelques nuances toutefois : certains regardent ouvertement ma pancarte ; d’autres, la plupart, - des timides sans doute - se laissent aller à lire avec une infinie discrétion ; d’autres enfin ne daignent pas même poser leur regard sur elle, ni même sur moi, craignant sans doute quelque horrible contagion. Rassurez-vous camarades, le chômage n’est point la COVID 19.

Vers seize heures - mon regard ne s'est pas posé sur ma montre - j'obtiens le premier des deux euros que me rapportera ma journée de mendicité. « Tout ça c'est à cause de Nicole Notat » me lance un homme, un quinquagénaire assurément. Je le regarde, interdit, ne comprenant pas en quoi celle-ci pourrait porter une quelconque responsabilité dans l’obtention de mon statut de mort social. J'étais sur le point de défendre l'honneur de celle-ci – ô lecteur, ne crois pas que je retourne ma veste, mais je tiens plus que tout à éviter un malentendu, et ne souhaite nullement qu'une contrevérité vienne ternir mon témoignage – lorsque le bon samaritain, comprenant l'état dans lequel je me trouvais, crut bon de préciser : « C'est à cause d'elle qu'ils sont partis de chez nous pour créer Solidaires », avant de rajouter : « Chez nous aussi, y'en a des comme ça ». J’acquiesçai silencieusement, ne trouvant rien à redire à cette évidence si ce n’est qu'il en est des « comme ça » dans tous les syndicats. « Même la France Insoumise et le NPA ! » rajouta-t-il. Eh ! Oui, répondis-je, même eux.

Ce fut vers dix-sept heures, une heure avant mon départ que je touchai mon second gain. Un homme, en quittant la maison des syndicats, m’avait payé de mon attente à hauteur d’un euro, sans dire un mot, avant de s’enfuir avec précipitation. Ô chère âme anonyme, je te chéris.

Vers dix-huit heures, je quittai la maison des syndicats, ravi : on venait de m’offrir mes deux prochains cafés (celui-ci coûte un euro au « Chez Nous », un bar dijonnais qui accepte les mendiants). La vie est belle…

Illustration 1
Pancarte de la Mondiale Mendicité

Vendredi 11 septembre 2020, 13 heures 40

La veille, mon nouveau travail m’avais rapporté 50 centimes de l’heure. Quoique cela fût fort peu, je ne pouvais me plaindre à personne : je suis mon propre patron, et je jouis sans parcimonie de cette liberté de travailler ou non, comme bon me semble. Combien gagnerai-je aujourd’hui me demandai-je. Soudain, je hâtai le pas : dans le lointain, un troupeau de syndicalistes cheminait en direction de mon entreprise ; une vingtaine d’hommes et de femmes, de donateurs potentiels…

Je m'assis rapidement, déposai ma pancarte et ma boite à mendicité, m'emparai de mon livre raciste (2), premier des trois volumes, composés chacun de plus de mille pages, et commençai à lire. A ma grande déception, ni le gardeur de troupeau, ni la moindre de ses brebis ne m'offrit quoi que ce fût, pas même un centime. Ô me miserum ! m'écriai-je en mon for intérieur.

Je passai ainsi l’après-midi à attendre une pièce, comme un chien son os, mais ne reçus rien. Mendiant est un métier honorable, mais sans garantie sociale. Je ne récoltai ce jour-là que les flagrances brutales de parfums féminins qui pénétrèrent jusqu’au tréfonds de mes narines, ainsi que les exhalaisons cruelles, jaillies de cigarettes diverses et variées.

Mendiant est un métier à risque : il convient de tenir compte du sens du vent avant de choisir sa place.

(1) Répartis dans chaque quartier de Dijon, neuf points d’accès numériques sont accessibles gratuitement, sur inscription

(2) Ex-Secrétaire Générale de la CFDT

(3) Les mille et une nuits : livre dans lequel les noirs sont fréquemment comparés à des singes, et dans lequel nombre d’entre eux vivent dans des arbres.

A SUIVRE, LA SEMAINE PROCHAINE :

LE JOURNAL D'UN MENDIANT - SEMAINE DEUX, PREMIÈRE PARTIE

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