Lundi 22 février
Si le réchauffement climatique a su faire naître en nous les affres de l'impuissance, force est de constater que ledit réchauffement ne nuit point à la mendicité. Quel bonheur en effet de pouvoir mendier devant la maison des syndicats lorsque la température est supérieure de près de quinze degrés aux normales saisonnières.
Ce fut donc avec une joie certaine que, dès 13 heures 45, je déposai la partie charnue de mon anatomie sur ma serpillière, instrument de propreté permettant d'éviter que quelque immonde salissure ne vienne déshonorer mon arrière-train.
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Avant de continuer la lecture des mystères d'Udolphe, je m'attristais en regardant l'éphémère « maison du peuple » (ancien local appartenant à la CGT, depuis lors tombé en désuétude, il fut rebaptisé ainsi après que les gilets jaunes l'eurent rouvert – quelques jours plus tard, elle fut scellée par les fossoyeurs – ) s’effondrer peu à peu sous les coups assassins d'une pelleteuse cruelle.
Vers quinze heures, un camarade de la CNT me tira de ma lecture. Il dut s'y prendre à deux reprises, tant mon esprit persistait à se concentrer sur le cadavre qu'Émilie avait cru découvrir en la petite pièce dans laquelle elle venait d'entrer. Je quittai le château d'Udolphe et répondis à son bonjour.
Nous dissertâmes longuement sur ce nouveau « spectacle vivant » du monde d'après : « la mort de la maison du peuple ». Il partit trois quart d'heure plus tard ; je retournai alors bien vite au château avant de le quitter à 16 heures 45 après trois heures d'un travail acharné.
Mardi 23 février
Plus monstrueuse que jamais, la scélérate avait continué son œuvre mortifère afin de rendre hommage aux morts sociaux de Ressources, victimes, tout comme la petite maison, de la cruauté des serviteurs du Grand Capital.
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Son mur adjacent avait été en grande partie détruit. Cadavre désossé, elle gisait au sol, semblable aux ossements abandonnés d'anciens travailleurs, tombés victime de la Direccte, du Conseil Départemental, de la Préfecture et d'une majorité de syndicat de Solidaires 21, tout aussi manchots et muets que leurs secrétaires nationaux, incapables de répondre à une question pourtant fort simple : « Ceux qui ont trahi ont-ils encore leur place à Solidaires ? ». Il est vrai qu'y répondre serait avouer que la majorité des syndicalistes de Solidaires ne possède point les « prétendues » valeurs de Solidaires et, qu'en conséquence, ils ne devraient point en faire partie.
Je ne reçus nulle visite cette après-midi-là ; nulle pièce ne vint tinter dans le métal de ma « boite à mendiant ». Quel manque de générosité !
Mercredi 24 février
La destruction de la « maison du peuple » se poursuivait au rythme de la mise à mort des valeurs de Solidaires, syndicat majoritairement constitué de travailleurs défendant ceux qui votent le licenciement des salariés protégés, arrêtent la lutte en AG d'une façon poutiniste (sans vote et à l’unanimité de leur unique voix), et mentent aux salariés en affirmant qu'ils lutteront pour l'emploi des morts sociaux.
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Si les valeurs que prétend défendre Solidaires sont incontestablement de gauche, force est de constater que, malheureusement, les faits vont à l’encontre de la théorie. Un véritable militant de gauche, en effet, ne pourra que regretter qu'un certain nombre de militants portent aux nues ceux dont les pratiques ne pourraient qu'être approuvées par la droite et l'extrême droite.
J'eus la joie d'apercevoir en début d'après-midi le nouveau secrétaire général de Solidaires 21, un camarade – selon mes sources – encarté à LFI : il ne m'offrit pas de pièce, mais un bonjour qui ravit mon oreille : on se console comme on peut.
Une heure et demie plus tard, une charmante dame me demanda de bien vouloir lui indiquer l’étage du local de l’APF, une association d'aide à domicile. Je m'étonnai et lui répondis qu'il devait s'agir non pas d'une association, mais d'un syndicat, mais comme elle persistait à m'affirmer que l'on lui avait bien donné cette adresse, je lui expliquai que je ne pouvais pas la renseigner, et l'incitai à arpenter les étages jusqu'à ce qu'elle puisse obtenir une information fiable.
Nombre de chalands potentiels passèrent devant ma boutique singulière dont le slogan pourrait être : « À vendre, rien ; prix : une pièce » ; mais nul ne s’arrêta afin de m'offrir quelque menue monnaie. Force est de constater que si la consommation doit être relancée, ce ne sera pas grâce à ma petite boutique de mendicité.
Jeudi 25 février
Vers quatorze heures, tandis que je m’apprêtais à prendre mon service, j’aperçus, à quelques mètres de mon poste de travail, un camion-nacelle garé devant la maison des syndicats.
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Je craignais qu'il n'occupât ma dalle, mais fus bientôt rassuré : un passage me permettait d'accéder à mon poste de travail afin d'y gagner ma vie.
Le monstre hurlait, vrombissait, lançait des cris vulgaires qui durant tout l'après-midi me firent regretter les jours paisibles et merveilleux de ce début de mois de février empli de douceur hibernale. Y avait-il un nid de guêpes à Solidaires ? Cherchait-il à recouvrer les valeurs perdues de Solidaires ? Je l’ignore encore.
Quoique ce vacarme durât tout l'après-midi et qu'il semblât concurrencer les cris des fantômes de la maison du peuple, immolés par les serviteurs du Grand Capital (comme les morts sociaux de Ressources, naguère) quelques clients potentiels rentrèrent de temps à autre au sein de la maison des syndicats.
Je m'attristais à l'idée de rentrer une fois encore bredouille, lorsque mon oreille fut attirée par une voix. Je levais la tête et aperçus un homme qui tenait en sa main un sac en papier.
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- Ça vous dirait deux pains au chocolat ? me demanda ce bon samaritain.
- Oh ! oui, hurlais-je avec une joie non dissimulée ; merci beaucoup, monsieur.
J'exultais en mon for intérieur, plus heureux encore que si j'eusse bu une dizaine de russes blancs, non parce que je rêvais de manger une pâtisserie, mais parce que ce geste, véritablement solidaire, m'avait ému.
J'en mangeai un et conservai l'autre pour mon dîner, puis je rentrai chez moi, et me précipitais sur mon mail afin d'avertir Solidaires 21 et les délégués généraux de Solidaires qu'ils pouvaient, eux aussi, m'offrir de la nourriture : pâtes, riz, etc.
Vendredi 26 février
J'avais lu la page huit cent du « Château d'Udolphe » d'Ann Radclife qui en comptait près de neuf cents, aussi décidai-je de ne mendier que durant deux heures cette après-midi-là, avant de me rendre, dès seize heures, à l'une des bibliothèques dijonnaise afin d'y louer un nouvel ouvrage. J'imagine mal, en effet, pouvoir mendier durant trois heures consécutives, la semaine prochaine, sans que de grandes phrases ne puissent venir divertir mes pupilles.
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J'arrivai donc un peu avant quatorze heures devant la maison des syndicats et poursuivis la lecture du tome 4 de ce roman, non sans avoir constaté au préalable que feu l'éphémère maison du peuple gisait dans l'indifférence générale, pareille à la tombe de Ressources.
J'eus la chance d’apercevoir mon secrétaire général préféré – il me salua ; je fis de même –, les bras emplis non pas de pièces ou de croissants, mais de cartons, bons à jeter (tels de vrais militants tombés dans l'égout nauséabond de la mendicité), avant de regagner son quartier général.
Une fois encore je repartis bredouille, quelques minutes à peine avant que la pluie ne daignât s'abattre sur la belle Dijon. En hommage aux fossoyeurs de la Direccte, j'empruntai « Invitation au crime » de Joseph Sheridan Le Fanu, et en hommage à... qui vous voudrez, « Fatale Vengeance » de Charles-Robert Maturin : tout un programme, tout un programme...
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LA SEMAINE PROCHAINE