Bilan d’une adhésion au Parti Communiste français (janvier 1966 - mars 1969)

Avec l’aimable et amicale autorisation de publication de Marie-Josèphe Lemaire. Vous pouvez retrouver les poèmes de Gérard Lemaire sur son blog. Encore merci pour cette belle rencontre. Je vous invite bien sûr à aller lui rendre une petite visite amicale.

Pour accéder au blog de Marie-Josèphe LEMAIRE, c'est ici

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Avertissement

Lorsque j’ai commencé à lire le texte de Gérard et notamment sa lettre du 31 juillet 1969 un peu plus loin dans la publication, j’ai été arrêté par cette phrase adressée à nous tous et toutes en fait :  « L'important pour moi maintenant, c'est que quelqu'un lise ce Bilan. Mais je suis certain que vous me direz ce qu'il doit devenir. En fait ce Bilan ne m'appartient pas, il est à TOUS. » 

Cet appel ou ce voeu, c’est selon, m’a rappelé un courrier de Charles Gouhier (ancien combattant de juin 1848, membre du comité central du 18 mars 1871, condamné à mort en février 1873) à son ami Vuillaume, lettre que ce dernier publiera dans ses « cahier Rouges » (Edition La Découverte, 2011)

Je ne reproduis ici que la fin de son courrier :

« J’ai tout sacrifié à la cause, car j’ai la haine de l’injustice et je regrette de n’avoir pu faire davantage. Je suis au bout du chemin, et prêt à quitter cette terre, avec la certitude que le peu que j’ai pu faire n’aura pas été inutile.

Voilà ce que je laisse. C’est peu de chose, et même ennuyeux à lire. Si vous en avez le courage, ce sera déjà bien beau et j’ai la certitude que vous saurez faire la part du feu.

Tâchons de laisser à ceux qui viennent le souvenir de nos frères, mère et enfants, qu’ils nous ont massacrés.

Agréer, avec toute l’estime que j’ai toujours eue pour vous, l’assurance de ma profonde amitié »

C’est donc avec un grand plaisir teinté d’émotion d’ailleurs que je me suis permis de demander à Marie-Josèphe si je pouvais reproduire le texte de Gérard Lemaire que vous allez pouvoir lire ici.

Ce texte a fait l’objet d’une publication de Marie-Josèphe Lemaire (4ème trimestre 2019). Le texte est précédé de cette citation :

« La Cité de l’homo faber, pensa Amerigo, risque toujours de prendre ses institutions pour la flamme secrète sans laquelle on ne bâtit pas de villes, sans laquelle on ne met pas les machines en mouvement, et tandis qu’elle défend ses institutions, elle risque, sans y prendre garde, de laisser s’éteindre le feu. »

(La journée d’un scrutateur - Italo Calvino)

Faut-il publier ce bilan ?

Cinquante années après, ce travail de réflexion puis de rédaction sur une expérience politique entre 1966 et 1969, présente-t-il un intérêt ?

Sachant que l'imaginaire collectif pense « étudiants » quand il est question de « mai 68 », et qu'il y relie les jeunes maoïstes et trotskistes qui ont – sincèrement – essayé de vivre la vie de travail des ouvriers, sans en avoir anticipé la dureté ni soupçonné la difficulté de vivre et le manque d'argent chronique qui en résultent ; sachant que ces jeunes révolutionnaires ont finalement trouvé de « belles » places au sein du système qu'ils voulaient abattre et ne veulent plus parler de leur expérience, il est important de rappeler le témoignage d'un jeune ouvrier, militant du PCF, aux portes des usines en mai 68.

Un autre point est la connaissance qu'il a eue de l'intérieur d'un mouvement politique et de voir comment celui-ci a préféré défendre sa structure plutôt que son idéal fondateur. En 2019, on ne manque pas d'exemples d’organisations politiques, syndicales, religieuses, d'associations humanitaires, certaines mondiales, d'entreprises (telles que les EHPAD) dont on attendrait mieux et qui tirent un trait sur leurs valeurs. On connaît les problèmes que récoltent les lanceurs d'alerte...

Gérard Lemaire - Un poète à hauteur d'homme © @ Edition le Contentieux Gérard Lemaire - Un poète à hauteur d'homme © @ Edition le Contentieux

Comment l'auteur a-t-il vécu après ; qu'a-t-il fait ?

Avec trois sous en poche, il décide de partir pour l’Amérique latine et ce long voyage de presque deux années le mènera jusqu'au Canada. Revenu en France et à l'enchaînement de missions en intérim et de périodes de chômage, comme il avait vécu avant, il publie «Journal d'un chômeur» chez Fédérop, en 1976, puis quitte définitivement sa ville natale. Il trouve ensuite un travail en région parisienne, se marie puis a l'opportunité de faire des études de lettres à Paris VIII (université pour laquelle ne pas avoir le bac n'est pas une condition-couperet). En 1989, il est mis en invalidité puis à la retraite, avec malgré tout, toutes ses annuités.

Comment a-t-il continué son combat ?

C’est par la poésie et en écrivant 10 000 poèmes dont la plupart traite de l'injustice sociale et dénonce les organisateurs de cette injustice que Gérard Lemaire a pu affirmer sa volonté de lutte et accomplir celle-ci. En somme : Un poète à hauteur d'homme.

MJ Lemaire, mars 2019

Lettre envoyée à « Informations- Correspondances-Ouvrières » le 31 juillet 1969 :

Ci-joint « BILAN D'UNE ADHÉSION AU P.C.F. » dont je vous avais parlé.

J'ai commencé ce petit travail vers juin et je termine presque à l'instant. Je n'ai pu y consacrer que quelques heures par semaine, et évidemment mon temps de réflexion pour l'écrire fut toujours assez court ; je n'ai fait là que raconter mon activité la mieux intéressante ces deux dernières années : mon rapport avec la cause révolutionnaire. Bien des connexions seraient encore nécessaires pour rendre plus clair ce Bilan. Mais je n'ai plus le temps, puisque je pars le 20 septembre, comme vous le savez.

Je ne peux donc que vous le transmettre dans l'état actuel, avec l'espoir que vous pourrez le lire. Afin que tout ceci ne soit pas inutile. Faites- en ce que vous voudrez, si vous pensez qu'on peut en faire quelque chose. L'important pour moi maintenant, c'est que quelqu'un lise ce Bilan. Mais je suis certain que vous me direz ce qu'il doit devenir.

En fait ce Bilan ne m'appartient pas, il est à TOUS.

-I-

J'ai donné mon adhésion au Parti en janvier 1966. Avec mesure, je peux dire que le Parti a mis à jour en moi des forces dont je sentais le poids, autodestructrices si je ne savais pas les maîtriser, dangereuses pour moi-même, des forces que j'étais incapable d'analyser seul, leur donner un sens, les « mettre en marche » pour transformer ma réalité : enfin sortir du ghetto de l'introspection, de la révolte.
Le Parti m'a rendu à un monde que j'ignorais avant tout / social / ; il me fit entrer dans l'apprentissage des expériences collectives.
J'adhérais par désespoir, par solitude, par désarroi. Sans le moindre enthousiasme. L'adhésion coïncida avec une période de disponibilité et de vide violents. J'envoyai une lettre à l'Humanité, vers novembre 1965 ; je me souviens du ton : « Je ne connais aucun camarade à Saint-Quentin. Je compte en avoir bientôt. » Quelques lignes. Gaston Plissonnier y répondit administrativement.

-II-

Le Parti Communiste Français avait subjectivement acquis en moi un certain prestige, surtout dû à beaucoup de lectures ; les livres d'Aragon y étaient sans doute pour quelque chose.
Dans ma famille, le Parti n'avait pas bonne cote. On y disait en connaissance de cause : « Quand ils ont les places, ils sont bien les mêmes que les autres. » Pourtant, ce jugement négatif n'empêchait pas mes parents de voter pour les candidats du Parti à chaque élection...
À travers un faisceau d'impressions confuses, le Parti Communiste pouvait m'apparaître vaguement « l'Organisation maudite » de la société, ou tout au moins, celle qui la dérangeait le plus, la plus extrémiste.

Quelle était ma profession ? Aide-magasinier...
Il ressort de ces réflexions sans ordre que mon engagement politique s'était passé des « supports théoriques » ; lorsque j'avais voulu lire le Capital, quelques pages avaient suffi à m'endormir. Il me manquait les concepts qui m'auraient permis d'analyser les positions prises par un Parti créé à Tours en 1920, qui s'affirmait matérialiste, se réclamait de Marx et de Lénine.
Je n'avais pour conviction qu'une révolte pure et instinctive ; je ne possédais pas l'outil froid de la réflexion.

-III-

Du 1er octobre 1966 au 31 janvier 1967, j'ai quitté le Parti pour aller vivre ces quatre mois dans les kibboutz d'Israël. Rien depuis mon adhésion n'avait changé dans mon existence d'OS-2. J'avais dit à quelqu'un : « J'en ai assez. Je vais tenter ma malchance ailleurs. »
Je participais régulièrement, assidûment, aux réunions de ma cellule. Je distribuais des tracts dans le périmètre de mon quartier. J'assistais et participais aux Assemblées Générales. Mes camarades me considéraient comme un militant acceptable.

Le Parti agit sur le militant sérieux, sincèrement et objectivement révolutionnaire, comme un catalyseur; il capte une énergie potentielle au service de son organisation, il domestique un phénomène naturel. En son sein, l'acide d'une idée devient vite une confiture.

-IV-

Je rentrai en France peu avant les élections législatives de mars 1967. À ce moment-là, pour des raisons vitales (recherche d'un travail, réinsertion dans le circuit salarié), j'étais absent de toutes préoccupations quant à mon engagement politique.
Sur le boulevard, une quatre-chevaux s'arrête à ma hauteur. C'était Daniel, le secrétaire de Section...

–  Tiens ? T'es revenu. Quand te revoit-on ?
–  Je cherche un emploi pour le moment.
–  Ça n'empêche pas. Tu peux venir quand même...

–  Peut-être.
–  Il y a une réunion cette semaine, à vingt heures, comme d'habitude. Viens si tu veux.

–  D'accord. Salut !

C'était en février. Je ne trouvai un emploi de manutentionnaire qu'en mars. Je pensais que le Parti n'avait pas su employer le dixième de l'énergie révolutionnaire dont j'étais capable. Au fond, il n'avait fait que semblant de m'accepter. Ce fut probablement la conscience de cette erreur qui amena Daniel à me proposer pour le secrétariat de la cellule.

Je n'acceptai cependant de reprendre contact avec le Parti qu'après avoir retrouvé « une stabilité ».
Cette fois, la dureté de mon exploitation me détermina encore plus consciemment ; je portais des colis dix heures par jour sur un quai. Vers avril, je retournai donc à une réunion de cellule et de nouveau, j'exécutais le travail du Parti. Nous préparâmes activement la fête de Section. Le porte-à- porte fut fructueux. Je vendis de nombreux billets.

Il y eut ensuite une vente de masse de l'Humanité-Dimanche que nous organisâmes à trois : Daniel, André (qui était secrétaire fédéral de la C.G.T. et membre du bureau fédéral du Parti) et moi, dans le quartier Saint-Martin. Ça marcha assez bien. En nous quittant, André dit de façon définitive : « Le problème de l'HD, c'est juste un problème de diffuseurs : plus il y aura de diffuseurs, plus nous vendrons d'HD. »

En juin, je changeais de patron; j'avais pu me faire embaucher dans une Coopérative Ouvrière de mon quartier dont le directeur était un vieux militant du Parti. Je portais des cageots. Je gagnais quarante-huit centimes de plus à l'heure, ce qui me faisait deux francs quatre-vingt-dix-huit. La Coopérative était en quelque sorte « une succursale » du Parti. Dans son personnel, on trouvait beaucoup d'anciens militants. Mon contremaître en chef était un ancien permanent. Le chef du personnel était membre du bureau fédéral.

En novembre, le bureau de ma cellule me proposa de devenir son secrétaire. J'eus l'impression que les choses à ce moment- là se déroulèrent en dehors de moi ; la possibilité de refuser / ne pouvait pas / me venir à l'esprit.

Je doutais beaucoup que je sois vraiment apte à cette responsabilité, mais je savais aussi que je ne serais pas seul : les anciens du bureau de cellule, avec leurs dizaines d'années de militantisme, ne pouvaient pas me laisser longtemps errer. Il s'agissait pour eux de former un militant. Ma seule base théorique était... « Fils du Peuple » que Daniel m'avait prêté et que je ne terminai jamais.

-V-

 © @bibliothèque et archives de l'institution Hoover © @bibliothèque et archives de l'institution Hoover
Ma première bataille fut la campagne « Un Bateau pour le Vietnam » ; je la menais victorieusement. Ratissages en règle au porte-à-porte des quartiers sur lesquels rayonnait notre cellule, en décembre et janvier. Dévouement exemplaire des anciens militants. Nous collectâmes dans les quarante mille anciens francs.
Notre cellule totalisait trente à trente-cinq adhésions. Elle devait se réunir une fois par mois. Dans l'intervalle, les membres du bureau de cellule se rencontraient pour se distribuer les tâches. La contradiction résidait à ce qu'en vérité, ce n'était que les quatre membres du bureau qui constituaient le corps actif de notre cellule... Avant chaque réunion, nous envoyions une vingtaine de convocations. En résultat, nous nous retrouvions toujours les mêmes à quatre, à cinq, à six, à sept, mais encore à quatre pour la distribution des tâches !
La participation des autres membres de la cellule à la vie du Parti se réduisait totalement au paiement de leurs cotisations (parfois payées à l'année).

Lorsque je posai la question à Daniel, celui-ci me donna une réponse d'un grand classicisme : « II y a des problèmes ». Daniel était au Parti depuis dix ans. Agé d'une trentaine d'années, il travaillait sur une presse à la Motobécane. Il avait milité aux Jeunesses Communistes ; son comportement posé et net lui valait l'estime des camarades. Il assumait sa première année au secrétariat politique de la Section. Quand je passai secrétaire de cellule, je décidai de tenir le journal de mes rapports avec le Parti. Cette expérience dura quelques mois. Je l'abandonnai par lassitude. Je crois utile d'intercaler ici ces pages !

11 décembre 1967.

Hier soir à vingt heures, réunion du Bureau de cellule chez Rambuty. C'est la première fois que je participe à une réunion du Bureau. Ils m'ont tout de suite donné le rôle de secrétaire, sans me demander préalablement un avis. Ça s'était fait à la dernière réunion de la cellule : ils m'ont sollicité, je n'ai pas refusé. Mon amour-propre en était flatté, mais j'étais ennuyé d'un autre côté : ils me liaient à eux, à la cellule, au Parti. Ainsi plus engagé, je savais qu'il me serait plus difficile, si je le voulais, de me retirer. En me donnant cette responsabilité, ils m'obligeaient à faire un pas en avant... Certains actes, non parfois des moindres, se font dans un climat de trouble, de paroles mal formulées, d'acquiescements trop vagues, peut-être de malentendus acceptés, les choses ont tout l'air de se passer indépendamment de soi et le pire, c'est que j'ai laissé faire. Nous avons discuté de la prochaine remise des cartes pour l'année 1968. Nous allons donner à cette réunion un caractère élargi, pour attirer à nous d'éventuels adhérents : diffusion de masse d'un Journal de cellule où il sera question des récents succès électoraux du Parti (même dans la région, à Moy, il y a deux jours : plus de 7 % des voix obtenues à la dernière élection). J'ai insisté sur cette diffusion qui, à mon avis, devrait s'effectuer à l'échelle du quartier, pour chaque militant. / Il faut faire confiance aux masses /.

La remise des cartes se fera le dimanche 28 janvier au « Faisan Doré ».
Problème de la date et du lieu : le dimanche me paraît indiqué. « Les familles pourront venir » a dit Daniel. J'en doutais un peu. J'ai remarqué le caractère petit-bourgeois d'un restaurant comme le « Faisan Doré ». Pour toute réponse, Rambuty a dit : « Oui, mais cela correspond à notre quartier : le Centre. Sûrement que les faubourgs ne viendraient pas là. »

17 décembre 1967.

Collecte au faubourg d'Isle pour l'opération « Bateau pour le Vietnam ». Ce faubourg a, disent-ils, beaucoup de difficultés à recruter. Alors, nous allons les aider. Réciproquement, ils nous assisteront pour collecter dans nos quartiers. J'avais insisté pour que le Centre ne soit pas négligé. Claudette Legris, la nouvelle trésorière et le jeune Carré ne sont pas venus à la réunion. Celle-ci s'est terminée à vingt- une-heure-cinquante. J'en ai gardé une impression de malaise, à cause du peu de facilité que j'ai à m'exprimer d'abord et de toute une spirale de pensées qui aboutissait à me convaincre du fait suivant : je suis un geste qui essaie de devenir acte, un individu qui voudrait larguer ses hésitations, ses défaillances.

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18 décembre 1967.

Hier, collecte au faubourg d'Isle pour le « Bateau ». Daniel est venu me prendre à dix heures le matin. Antoine n'est pas venu : il n'était pas rentré chez lui depuis la veille. Le verglas sévissait. Nous avons pris avec nous une militante qui travaille au Lycée ; elle a amené avec elle un ami vietnamien : « du renfort » a-t-elle dit. Nous sommes aussitôt allés chez Dumaine. Sa femme, institutrice, était allée au Congrès du Mouvement de la Paix à Tours. Il se débrouillait seul au milieu des tracas du ménage, avec ses trois enfants. Il y avait là plusieurs militants qui attendaient déjà. Nous sommes partis bientôt et avons commencé la quête vers onze heures. Nous étions par deux. Il y avait cinq groupes. En une heure et demie, nous avons récolté vingt mille anciens francs. Les gens avaient un réflexe singulier lorsqu'ils entendaient le « Vietnam ». Une femme nous a demandé si son fils « qui en avait pris pour cinq ans dans la Légion Étrangère, allait être envoyé là-bas » ... Dans ces rues ouvrières, il n'y a guère d'explications à donner ; chacun sait ce qui se passe là-bas. Le résultat a donc été largement positif. Le problème reste de multiplier les actions semblables. Car ce que nous avons fait n'est rien en comparaison de ce que nous pouvons faire et qui doit être fait. Nous n'avons que « démarré ». La mobilisation pour cette cause n'a jamais été aussi nécessaire... Je dois participer demain à une réunion à la Section sur ce sujet.

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Ce matin, j'ai reçu le premier numéro de l'abonnement à l'Huma que m'a donné la cellule. J'y ai découpé deux articles, l'un concernant la lutte armée des Noirs aux États-Unis et l'autre sur la guerre révolutionnaire que mène le Parti Communiste Colombien ; la guérilla de ce pays tient en échec l'Armée soutenue et commandée par une mission nord- américaine.

20 décembre 1967.

Hier soir, réunion de Section élargie à quelques responsables de cellules sur l'organisation des collectes pour le « Bateau ». Louis Chamarrat, le secrétaire fédéral, dirigeait la discussion.

La réunion a commencé à huit heures trente et s'est terminée à dix heures. Pendant ces quatre-vingt-dix minutes, beaucoup de choses ont été dites.
Je suis obligé d'insister sur la façon unilatérale dont se tient ce genre de réunion. Nous étions une douzaine, tous appartenant au bureau de la Section, donc à part moi, des militants de longue date, se connaissant entre eux, à l'aise dans ce qui est « une routine de Parti ». Cela se passe ainsi : Chamarrat ouvre la discussion en disant ce qu'il a à dire : nécessité totale de soutien au peuple vietnamien, nécessité de mobiliser toutes les énergies des militants, nécessité d'employer tous les moyens (collecte sur les marchés, aux sorties d'usines...) pour atteindre le maximum d'efficacité, etc. Le secrétaire fédéral nous convainc peu à peu, si nous ne l'étions déjà. Suivent des remarques sur les modalités particulières de collecte dans les cellules : souvent difficultés de mobiliser les militants, dérobade évidente de la plupart d'entre eux. Réponse de Chamarrat : Il faut prendre les militants du Parti comme ils sont, pas comme nous voudrions qu'ils soient. Chacun dit un mot. Je ne suis pas intervenu, me sentant d'accord avec ce qui était dit et ne trouvant pas la moindre réflexion intéressante à faire. Mais je trouvais aussi le groupe tellement / dirigé / par le secrétaire fédéral, que c'en était gênant. Je préférerais, par exemple, que la discussion ne commence pas par son intervention, son long discours, introduction et développement avec conclusion du problème traité à son « niveau » qui est celui du chef, mais par la prise de parole à tour de rôle de chaque militant responsable, exposant lui- même son expérience, comment il la situe, comment il l'apprécie, etc. Ensuite seulement, le secrétaire fédéral, ainsi informé, pourrait valablement intervenir, ferait son travail. Cette manière aurait l'avantage de faire participer avec plus de sincérité chaque militant à la discussion des problèmes. Le ton serait bien différent.

25 décembre 1967.

La réunion du bureau de notre cellule a eu lieu jeudi dernier. Il s'agissait d'organiser la prochaine collecte du « Bateau pour le Vietnam » ainsi que la remise des cartes pour 1968. Nous avions convenu de consacrer la première quinzaine de janvier à cette collecte. J'ai proposé de faire le quartier qui se situe autour de la rue de La Grange et de la rue Croizat. Notre cellule couvre le centre commercial et s'étend jusqu'à la périphérie des boulevards. Cet espace est beaucoup trop grand pour nos forces, ce qui fait que de nombreuses rues ne sont jamais prospectées. Il y a un effort réel à faire. Il est vrai que ce sont toujours les mêmes camarades qui se retrouvent pour militer, c'est-à-dire les mêmes responsables de cellule. Antoine m'a paru bien « théorique » sur cette question.

Il est évident qu'il faudrait créer une seconde cellule dans le Centre. Nous avons convoqué une réunion de toute la cellule le jeudi 4 janvier, afin de mettre dans le coup tous les membres, du moins ceux qui viendront...
Je suis chargé d'ouvrir la réunion par l'exposé des questions au programme, c'est à dire la collecte et le recrutement... Je travaille donc à un texte. Ce n'est guère facile. Les idées paraissent forcément très claires mais dès qu'il s'agit de les mettre en phrases politiques, les difficultés commencent. Au vrai, cette guerre du Vietnam tient une place considérable dans notre vie, à nous Occidentaux. Ça se sent. Notre vie serait différente s'il n'y avait pas ces gens qui meurent là-bas pour un combat qui est le nôtre dans le cœur. Mais comment les aider ?

L'importance de la politique intérieure s'estompe. Nous subissons le poids des mesures antisociales de De Gaulle. Je ne trouve aujourd'hui un sens à ma révolte que dans ma lutte au sein du Parti. Elle ne fait que commencer.

6 janvier 1968.

Jeudi : réunion de cellule. À la sortie, un constat de médiocrité, sentiment pénible d'échec même, sur le plan de la réception de mon texte par les camarades. En effet, je me contentai de lire le rapport que j'avais écrit sur la collecte du « Bateau » et de la prochaine remise des cartes, sans lever les yeux de ma feuille, très inquiet que j'étais, dans un style plutôt contracté, ce qui m'a ensuite beaucoup gêné. Au fond, je me dois de dire que ces réunions ne sont pas d'un grand intérêt : rien de passionnant ne s'y passe. C'est toujours un peu la même chose. Antoine parle, parle, parle. Les autres l'écoutent ou bien ce qu'ils répondent se limite à quelques phrases pesantes, sans chairs. Un sentiment de fatigue intense me pèse dessus pendant ces réunions. Il y a des distances entre les autres et moi que je n'arrive pas à détruire. Je me retrouve à la fin bête et seul. Où est l'efficacité là-dedans, l'action claire, l'espoir jaillissant des mots qui font des actes ? Nous n'étions que cinq ou six, comme d'habitude, toujours les mêmes. Je ne veux pas aller trop loin dans ce constat critique. Cependant, je suis confondu devant le travail qui reste devant. Confondu par l'apathie des vieux militants. Daniel s'est décommandé pour la collecte de dimanche matin. Nous avions pourtant fixé la date ensemble. Il n'est pas venu non plus hier soir pour distribuer les tracts, il s'était pourtant promis avec sa femme.

Le lendemain de cette réunion, je me retrouve seul avec Antoine chez Rambuty pour ventiler les mille tracts qui sont pliés sur la table. Il est huit heures trente. Rambuty mange. Sa femme et sa fille le servent. Tout à coup, sa fille pleure dans un coin ; c'est son patron qui l'a renvoyée. Elle est trop jeune, aurait-t-il prétendu. On la console. Rambuty parle du Prud'homme. Antoine est là sur une chaise, un béret sur le coin de l'œil. J'ai du mal à le reconnaître avec cette coiffure. Nous discutons de choses et d'autres, de la difficulté à trouver du travail, de la part trop lourde que prennent à la tâche les anciens militants. Rambuty parle en exemple. Il ne semble pas croire qu'il soit possible d'entraîner à l'action d'autres camarades, tous ceux-là qui fuient enfin. Antoine invoque « la nature humaine » ... Il faut la changer ! j'ai rétorqué, « ou essayer de la changer » croit aussitôt bon de rectifier Rambuty. Sur ces vaticinations, le temps passe. Il est bientôt neuf heures. Nous décidons d'y aller tous, la famille Rambuty, Antoine et moi. On se lève. Je mets cinq cents tracts dans ma serviette. Rambuty s'habille. On est un peu nerveux de vouloir partir et d'être toujours là. Enfin, on sort. Dehors, il pleut. Où va-t-on ? La première rue à droite, vers la rue de l'Isle. Rambuty peste contre une porte sans boîte aux lettres. Sa femme et sa fille l'entraînent. Bientôt nous les quittons et avec Antoine je me dirige sous la pluie vers le quartier que nous avons décidé de parcourir. Il se plaint de son rhume, de sa grippe, de ses rhumatismes ; il prédit qu'il va être contraint de passer quelques jours au lit. Nous faisons quelques rues, puis les Blocs. Là, c'est plus facile : il suffit d'entrer dans le hall où sont les boîtes aux lettres ; on est à l'abri et il y a de la lumière. Lorsque je propose au camarade de se diriger vers la rue Croizat qui est longue et sombre, il ne répond pas et comme c'est un ancien, je ne dis rien. Quelques minutes après, il m'indique : « Tu sais, il faut aussi savoir s'arrêter. Pour des militants comme nous qui sommes au Parti depuis quelques dizaines d'années, il faut une assez grande conscience pour s'accrocher. » Je hoche la tête et il continue, sans me laisser parler: « L'essentiel, c'est de toujours participer à une action si faible soit-elle. » Ces brèves paroles sonnent vraies à mes oreilles, ce qui est quand même assez rare. Bien sûr, il doit vouloir dire qu'il faut préserver ses forces, se contenir pour durer, pour aller longtemps, pour éviter le découragement quand on s'est trop donné, à fond. Je suis rentré chez moi un peu rasséréné après le passage difficile de la veille. Il n'y a que dans l'action que je me sens à l'aise... Cependant, il est difficile d'amener un camarade nouveau vers l'action... Il faut sortir de chez soi à l'heure où la journée finit, quand on n'aurait à plus rien d'autre à faire que se distraire, se reposer, se sentir bien au chaud dans sa famille avec toutes les choses à leur place et le chat qui ronronne sur la commode... C'est cette fausse quiétude qu'il faut brûler, pour rallumer la vie.

13 janvier 1968.

Relisant la page précédente, j'y découvre le reflet d'un découragement bien sûr passager, dû aux circonstances, pas de pessimisme fondamental. Soyons justes. La collecte atteint sur toute la France plusieurs centaines de millions : d'où vient cet argent ? Des petites gens, des foyers modestes, de la classe ouvrière et des classes moyennes. C'est un point. Dimanche dernier, nous étions trois : Leroy (comité fédéral), Antoine et moi. Nous avons collecté environ cinquante francs en une heure et demie. C'est en pressant les sonnettes, en expliquant aux gens le pourquoi de notre visite, en recevant (souvent) leur obole qu'on trouve « le contact » avec le peuple. J'ai senti ce que pouvait signifier ce mot dans ma première collecte. Avant, le terme était vague et éculé.

Nous nous sommes aventurés dans un immeuble à haut standing. Nous y avons peu récolté, il est vrai. Deux ou trois fois, on nous a demandé une carte que nous n'avions évidemment pas. Une carte ? Il fallait y penser ! Leroy présenta la liste de souscription où se trouve résumé notre action, puis sa carte d'identité... À côté, dans les C.I.L., l'accueil fut chaleureux, peu de refus catégoriques.
Le lendemain, il y avait réunion à la Section au sujet de la préparation d'une prochaine étude à l'échelon fédéral sur le « travail du Parti dans les entreprises », à laquelle participera Georges Marchais. Quoique invité, je n'y suis pas allé. Mardi, nous avions réunion au Bureau.
Ce jour-là – et toute la semaine d'ailleurs – la neige était tombée, il gelait, il faisait un temps dégueulasse : trottoirs verglacés, vent coupant, congères, tout l'appareil de l'hiver sur son trente-et-un. À franchir. Je me demandais qui j'allais trouver chez Rambuty. Daniel, sa femme, Antoine. Ce dernier en bonne forme. Il était, quand j'arrivai, question de Paul ; le ton était haut. Antoine levait les bras. Grande indignation. J'écoutais. Paul doit cent cinquante francs à Rambuty, sur ses tournées d'Huma-quotidiennes. Il mène une vie peu ordinaire, disaient-ils. Enfin, pas la moindre excuse. Condamnation sans appel. Il faut le voir entre quat’- z-yeux, lui expliquer, mettre les choses au point, sans compromis. Il a dépassé les bornes, etc...
La réunion s'est terminée sur les dix heures, après avoir organisé la prochaine collecte.
Hier soir à Panorama, un spécial « Vietnam ». En les voyant courir sous les bombes, je me suis dit : « Ils sont seuls. » Un flot de pensées contradictoires me submergeait. Mais j'avais trop à faire de regarder. Je regrettais la non-intervention de l'URSS, de la Chine, à tort ou à raison. Et je pensais en définitive que la réalité d'une guerre est bien différente de l'idée qu'on peut s'en faire.

 23 janvier 1968.

La collecte pour le « Bateau » se poursuit. J'y participe maintenant depuis une quinzaine de jours. Le treize, j'ai collecté avec Antoine et André dans la rue Michelet. Beaucoup d'appartements. Il faisait une température polaire. Résultat : cinquante-quatre francs. Le quatorze, collecte rue d'Orléans. Résultat : cent dix francs. Le vingt, nouvelle collecte (cent francs) et distribution de tracts. Le vingt-et-un, dans un quartier bourgeois. Des portes closes. Quelqu'un donne dix francs en disant : « Que ça serve ! » Un vieux type qui a toute l'allure d'un Sudiste de la Guerre de Sécession (barbiche et chapeau) nous dit abruptement : « Le Vietnam ? M'intéresse pas du tout. »

Quelques personnes nous ont dit spontanément leur accord, leur convergence d'opinions, j'allais écrire, leur fraternité. Quelque part, on nous invite à rentrer, presque à nous asseoir « pour causer un peu ». Ailleurs, on nous assure qu'on enverra sans faute quelque chose au CCP, ayant le porte- monnaie vide à l'instant de notre passage. Chaque coup de sonnette est une aventure, au fond. On s'amuse bien parfois, par exemple quand une voix affolée répond à travers les volets « que c'est l'heure de la grande toilette ». Nous n'insistons pas. Il y a aussi les petites démissions : « Mon mari n'est pas là. », « Ma femme est sortie avec les sous... ». Les vrais refus politiques sont rares... À la fin, nous faisons les comptes : il y a une grande joie à ce moment-là.

Hier, réunion du comité de Section à la suite de la création du Comité National d'Action. Il y a du pain sur la planche... J'y reviendrai.

3 mars 1968.

Je manque de courage pour écrire, ces derniers temps. Fatigue de l'hiver ? Angoisse à se retrouver devant le papier blanc ? Lassitude ? Oui, un peu de tout cela à la fois. 

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Ça ne va pas mal... Nous avons fait six cent mille anciens francs de collecte sur la ville. Nous avons obtenu au-delà de ce que nous espérions ; mais l'insuffisance de ce type d'action reste manifeste. Les informations sont toujours plus alarmantes, plus tragiques, plus insupportables. C'est aussi pourquoi nous allons créer un Comité de Base pour le Soutien et la Victoire du Peuple Vietnamien. Ce travail consistera à exposer nos objectifs en ce qui concerne le Vietnam aux citoyens et à leur demander une adhésion de solidarité, indépendamment des convictions religieuses : tâche plus profonde, plus ingrate aussi, mais beaucoup plus intéressante. Le geste que nous demandions en collectant n'engageait pas son auteur, celui-ci engagera beaucoup plus. Je crois que notre besogne est immense.
La situation intérieure du Parti n'est elle-même pas du tout reluisante ; nous finissons par dire toujours : « Il y a des problèmes, il y a beaucoup à faire. » Mais rien ne change, rien ne bouge. Toujours aussi peu de militants qui viennent aux actions. Dépolitisation des masses ? C'est ce qui semble en première analyse, mais il faudrait voir plus loin.

-VI-

À partir de mars 1968, l'actualité politique et mon activité militante prirent une accélération nouvelle.

D'abord, je fus élu secrétaire à la propagande du comité de Section. Clairet, mon prédécesseur, était un métallurgiste tranquille et silencieux. Il militait avec sa femme. On ne m'avait rien dit à l'avance, de la même façon que pour le secrétariat de cellule. Un soir, à une réunion du comité de Section qui avait pour but d'examiner les tâches de l'année écoulée, nous discutâmes du travail de chaque camarade. Clairet exprima le désir d'être libéré d'une de ses responsabilités, pour lui trop nombreuses. Daniel me proposa. Le secrétaire fédéral entérina ce choix.

Ensuite, du 6 au 13 avril, je suivis les cours d'une École fédérale ; nous étions six jeunes camarades. Voici les thèmes que nous demandaient de traiter pendant cette semaine les brochures ronéotées qui nous furent distribuées :

1-  Les notions de base de la philosophie marxiste,

2-  L'exploitation capitaliste et la lutte de la classe ouvrière,
3-  Le front unique de la classe ouvrière et l'union des forces démocratiques,

4-  Notions d'histoire du Parti Communiste Français,

5-  Le caractère de notre époque,

6-  La lutte pour la véritable démocratie (qu'est-ce que la démocratie ? - La démocratie est une force de pouvoir basée sur la souveraineté nationale...),

7-  Les problèmes de l'alliance de la classe ouvrière et de la paysannerie,

8-  Le capitalisme monopoliste d'État,

9-  Le rôle du Parti Communiste,

10-  La victoire d'octobre 17,

11-  Les classes sociales, la nation et le rôle historique de la classe ouvrière,

12-  Les femmes et le rôle du Parti,

13-  Le travail du Parti parmi la jeunesse,

14-  La lutte pour la paix.

Quelques livres de Marx et Lénine nous passèrent rapidement entre les mains.
Chamarrat était là chaque jour. Il se déclara, au terme de cette École, satisfait de nous ; il insista sur le fait que nous avions été « une bonne école ». Aucun chahut n'était apparu. On clôtura celle-ci par une analyse individuelle d'un éditorial de l'Humanité et après cela, par un banquet.

Vers le 15 avril eut lieu la Conférence fédérale.
L'actualité surgit au milieu de celle-ci sous les traits d'un membre de l'Union des Étudiants Communistes qui arriva tout excité le matin parmi les congressistes ; il tenait sous son bras, ostensiblement, une liasse de journaux frais (Minute, Le Monde, La Nation...).
C'est distraitement que j'avais suivi les aléas de Nanterre ; seule la fermeture de la Faculté avait retenu mon attention, sans toutefois dépasser le brouhaha normal des « petits événements ». Puis, ce fut la descente des milliers d'étudiants dans la rue qui m'ouvrit les yeux, en produisant un choc. Les premières échauffourées entre les étudiants et la police nous avaient suffisamment sensibilisés pour qu'un souffle d'intérêt parcoure aussitôt l'assemblée au moment où l'étudiant monta à la tribune.

 © © GÉRARD-AIMÉ / RAPHO © © GÉRARD-AIMÉ / RAPHO

Son discours, porté par les positions officielles du Parti, fut terne et ne révéla rien; quelques mots nouveaux y surnageaient seuls et frappaient les imaginations : Gauchistes, Cohn-Bendit, Marcuse...

Paradoxalement peut-être, ce furent les paroles d'un ouvrier d'Hirson qui amenèrent les plus vives interventions à cette conférence. Celui-ci monta à la tribune, vêtu d'un imperméable, les bras ballants le long du corps... Il ne parlait pas distinctement et il s'embrouillait dans ses phrases. Pour ces raisons, il passa d'abord inaperçu... Puis ses mots nous parvinrent au bout de quelques minutes, car il répétait toujours les mêmes, dans des tournures différentes. Il disait que les ouvriers d'Hirson ne comprenaient pas ou comprenaient mal pourquoi le Parti faisait tant de quêtes pour le Vietnam, alors qu'il y avait tant de chômeurs, de bas salaires, de misère à Hirson.

Ce fut cette question qui souleva immédiatement de plusieurs côtés une espèce de sursaut, une indignation... Et brusquement toute l'assemblée se trouva passionnée. L'ouvrier d'Hirson n'insista guère; il se retira aussi discrètement qu'il était apparu. Mais un lièvre était levé. Plusieurs interventions contradictoires lui succédèrent alors, toutes orientées contre l'ouvrier d'Hirson. À la fin, comme il restait quelque chose malgré tout dans l'air, comme une insatisfaction, le camarade membre du Comité Central qui assistait à notre conférence intervint :

Il dit en préambule que, s'il avait bien compris, le camarade d'Hirson n'attaquait pas la ligne et les positions du Parti à propos du Vietnam et d'autres questions mais plutôt l'opportunité de telle ou telle action. À ce qu'il lui semblait, à lui, c'était qu'il fallait porter les efforts sur les deux fronts : d'une part, lutter pour l'amélioration des conditions de travail des ouvriers français (il parla d'une postière qui recevait des courants d'air...) et d'autre part, pour la libération de l'héroïque peuple vietnamien...

Plus rien ne se passa ensuite.
J'eus la surprise d'être élu au sein du Comité fédéral, en tant que membre de la Commission de Contrôle financier (je possédais un CAP d'aide-comptable ; j'avais noté cette indication sur un long questionnaire – une sorte de formulaire d'embauche – que Daniel m'avait invité à remplir). Cette nouvelle responsabilité m'engageait à participer aux réunions du Comité fédéral.

-VII-

Comment considérais-je à ce moment-là mes rapports avec le Parti et la place que j'y occupais ? Dans les faits, jusqu'à maintenant, j'avais soutenu, défendu et travaillé pour ses thèmes politiques, mais y avait-t-il identité entre ces thèmes et ce que je pensais / moi-même / ?

J'assistais à beaucoup de réunions – de plus en plus – dans un climat de fatigue, de vide extrême. C'était toujours les mêmes visages que je rencontrais, ceux qui venaient là depuis des décades. Les problèmes et les tâches pratiques les motivaient le plus souvent : organisation d'une prochaine fête de section, tirage des billets d'entrée, trouver des lots bon marché pour la tombola, dialogue avec la Mairie pour occuper une place, préparation de l'assemblée de Section annuelle, rédiger un texte de convocation, le faire parvenir aux militants, discuter avec eux, discussion du budget de la Section... Nous passons nos soirées à essayer de résoudre ces problèmes de sous.

Pourtant, c'était bien à la réunion de cellule que / toutes les questions / devaient être abordées et discutées et d'abord, bien sûr, les questions politiques que singulièrement, nous avions tendance à oublier, ou plutôt, à taire.

En l'absence de nouveaux adhérents, d'un sang nouveau comme nous disions, ces discussions tournaient autour des dialogues des responsables, quand il ne s'agissait pas simplement de monologues... Mais il n'y avait à ces réunions d'autre part / que / des responsables, donc personne, aucune voix nouvelle ne pouvait les remettre en question, les pénétrer, les mettre à vif par le pouvoir d'un langage non prévenu, sauvage, qui aurait été le langage de la vie même. Ces responsables avaient puisé la ligne de leurs discours à la réunion du comité de Section où le secrétaire fédéral avait fait son exposé et donné le ton, ou dans les éditoriaux de l'Huma-quotidienne qui restait la bible permanente de chacun...

J'essayais de cadrer avec mon rôle de chef.
En mon for intérieur, je n'avais jamais pu condamner la Chine par exemple, quoique j'y discernais un culte de la personnalité évident, mais ses prises de position internationales dures avaient de la résonance dans ma révolte de manœuvre. Tout ce qui pouvait sembler menacer autrement qu'avec des mots ce sale vieux monde, au nom d'une morale révolutionnaire méritait à mes yeux la plus dévote attention. Il m'arrivait d'assimiler confusément la position de la Chine, prolétaire des nations, à ma propre condition de prolétaire à 3.22 francs l'heure.

Je n'intervins cependant jamais pour émettre une opinion divergente à ce propos, encore qu'il fût extrêmement rare que de telles questions viennent à être effleurées dans une réunion, ce qui n'arrivait en fait jamais.

C'est un même sentiment de solidarité quasi instinctive qui, dès le début me mit, dans mes propres pensées, du côté de ceux que le Parti et bientôt toute la Presse appelaient « les gauchistes ». J'étais en présence de deux thèses, de deux points de vue. D'une part, ceux de l'Huma-quotidienne et d'autre part, ceux d'Europe N° 1, voilà en résumé d'où venait mon information...

L'Huma-quotidienne, c'était Georges Marchais et son article maintenant célèbre sur les pseudo-révolutionnaires : des fils à papa qui se mêlaient de ce qui ne les regardaient pas, qui voulaient jouer à superman ; c'était René Andrieux qui disait : « Ils jouent aux révolutionnaires comme Marie-Antoinette jouait à la bergère dans les jardins du Petit Trianon. » Formule choc, à n'en pas douter.

Je scrutais longuement ces articles pour essayer de comprendre ; je dois dire : désespérément. Ce que le Parti me donnait à voir et à penser sur ces gauchistes en définitive, de mon point de vue prolétaire, était simple, voire simpliste. Nous avions affaire à ces jeunes bourgeois plus ou moins dévoyés, ennuyés, égarés dans d'interminables études-alibis, des individus que je croisais dans les rues, eux en voiture de sport et moi en bleus. Des types que l'on connaissait assez bien pour faire partie de la faune des grandes villes ; et ceux- là précisément, ces gauchistes, c'était des intellectuels de ce groupe social, ils avaient trouvé une voie pour sortir de leur ennui : la révolution, / leur / révolution.

Ainsi quelques images d'Épinal flottaient dans l'imagination, aidées par les littérateurs du Parti.
Plus directs étaient les témoignages de la radio. Là, ce que j'entendais avant tout, c'était le bruit: la voix du commentateur essayait de suivre essoufflée, débordée, noyée ; ces « prises sur le vif » étaient brèves, confuses, illogiques : une manifestation, un meeting, un affrontement. / Je ne me souviens surtout que d'une foule qui criait /. Des étudiants en grève qui revendiquaient à leur manière... Ils étaient des milliers descendus dans la rue où ils marchaient en hurlant. Des choses qu'on pouvait expliquer avec des mots de tous les jours, presque. Le bruit inhabituel de leurs cortèges avait sans doute pour raison leur jeunesse, leur disponibilité ; ils avaient, eux, bien de la chance de pouvoir se défouler... 

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Les radios périphériques interviewaient Cohn-Bendit ; celui- ci parlait de « l'alliance de la classe ouvrière et des paysans pour construire un monde nouveau », il se déclarait « non sympathisant de la Chine ou de Cuba, mais à la recherche d'une forme de société qui n'a pas encore de modèle. »

J'écoutais avec une grande réceptivité ; ce langage ne m'était pas étranger, j'y sentis les mêmes détonateurs : moi aussi j'étais prêt à me battre pour détruire mon enfer. Mais la machine du Parti dont j'étais un rouage était lancée...

J'eus à écrire un article dans notre journal de cellule. Il s'agissait de faire entendre la voix du Parti sur les raisons profondes qui agitaient tant les étudiants.
Cet article fut refusé, après l'avis du secrétaire fédéral. On me donna pour raison qu'il était dépassé par les événements. Effectivement, les événements allaient vite, mais dans le sens imprévisible... Quelques jours après, un camarade me fit entendre que je n'avais pas clairement « joué la carte gauchiste » dans l'analyse que j'avais donnée de la crise ; il voulait dire que j'aurais dû bâtir tout mon article sur la position du Parti envers « les pseudo-révolutionnaires provocateurs », en faire mon argument central, démolir « ces agents de la bourgeoisie ». En vérité, aller jusque-là m'avait été impossible. Je n'aurais pas pu le faire dans ma conscience. Dans une de nos conversations, le camarade secrétaire à l'organisation, ancien permanent, affirma que Cohn-Bendit n'était rien moins qu'un fasciste et ses amis avec. Il fallait donner le ton...

-VIII-

La journée de grève du 13 mai marqua le début d'une période entre parenthèses qui se termina, pour moi, le 30 juin. D'abord, l'ordre de grève lancé le 11 par les centrales syndicales m'étonna et m'enthousiasma. Il me semblait que rien ne se passerait jamais qui pourrait mettre mon existence quotidienne en liaison directe avec l'Événement ; brusquement, je faisais partie d'un « tout actuel » en mouvement.

Dans les moments ordinaires, l'individu est tenu dans une sorte de léthargie au-delà de la volonté et du conscient, qui le laissera dans un état voisin de l'inhibition ; la force, la puissance des habitudes et des routines font qu'il ne conçoit pas qu'à chaque instant ce poids de mort qu'il traîne en lui, fera exploser un jour le corps social et que le phénomène d'interaction bouleversera son rituel quotidien. 

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J'appris donc la nouvelle de la grève générale à 13 heures, à la radio.
Dans l'après-midi du même jour, je passai à la Fédé. Un membre du bureau fédéral tenait la permanence ; par coïncidence, c'était mon directeur du personnel. Nous échangeâmes quelques paroles : « C'est sérieux ? demandai- je naïvement. - Ça en a l'air... ». Je l'interrogeai sur la Coopérative et il me répondit laconiquement qu'il faudrait essayer d'assurer les services. 

Le lundi, je me rendis donc normalement à mon travail à sept heures et demie. Affichée dans la cour, une courte note rapportait l'ordre de grève lancé par les Syndicats, précisant que le personnel de la Coopérative était invité à participer à la manifestation organisée à neuf heures trente sur la Place de la Gare par l'Union Locale.

Dans mon service, les copains s'affairaient comme à l'ordinaire : chargements et déchargements des camions, contrôles des marchandises, préparations des tournées... J'étais plutôt sur des charbons ardents : une envie furieuse me travaillait de plaquer ce fatras et de foutre le camp sur le champ !

À huit heures trente, comme rien ne se passait, j'allai parler à Dumont, mon contremaître. Il me dit aussitôt qu'il se préparait à aller à la manifestation et les autres aussi. Je filai immédiatement, pressé d'aller retrouver les camarades du Parti.

 © @Archives départementales Pas de Calais © @Archives départementales Pas de Calais

Place de la Gare, il y avait déjà des groupes d'ouvriers et d'employés mêlés, rassemblés par dix ou vingt, par usines : en tout, plusieurs centaines.
À neuf heures trente, la Place était comble et en haut des escaliers qui descendaient du Pont sur le terre-plein, les grévistes arrivaient toujours. Les têtes se tournaient de ce côté-là, étonnées, excitées. Les groupes occupaient la route maintenant, serrés et discutant ferme. Ça plaisantait un peu. Mais le sérieux dominait.

Le secrétaire fédéral était là, entouré par les camarades qui s'étaient massés autour de lui.
Lorsque la manifestation démarra, nous nous plaçâmes dans les premiers rangs, juste derrière les pancartes. Arrivés sur le Pont, nous prîmes conscience de l'ampleur de la manifestation. Afin que chaque rang restât uni, nous nous prîmes par le bras. Sur les trottoirs, des haies compactes d'ouvriers attendaient, auxquels nous criâmes de se joindre aux rangs. Chaque rang comptait une dizaine de personnes et en nous retournant, sur trois cents mètres, nous ne voyions pas la fin des gens qui avançaient toujours, montant de la Place. Ainsi étonnés de notre force, nous avançâmes dans la rue d'Isle. Cette masse de prolétaires dans la rue laisse un étrange souvenir ; il me semble que chacun était porté par tous et il résultait de cette impression un sentiment particulier de joie invincible, de puissance totale ; nous étions pleins d'une force irrésistible.

Nous marchions lentement et chacun de ces pas avait quelque chose de transcendant.
Devant moi, à quelques mètres sur la gauche, il y avait un paquet d'étudiants avec leurs professeurs qui lancèrent le premier slogan : « À bas la répression ». Le secrétaire fédéral nous avait mis en garde contre le danger de reprendre des slogans inconsidérément, sans réfléchir à leur portée. Nous l'observions donc. Dans le milieu de la rue d'Isle, toutes les bouches scandaient avec une extrême violence : « CRS-SS ! » Et ce ne fut bientôt plus qu'un immense cri, charriant des flots de rage et de révolte.

À quelques mètres de la Sous-préfecture, deux estafettes de la Police voulurent pénétrer dans la cour de l'immeuble : mais les premiers rangs de la manifestation avaient dépassé le portail, il aurait fallu faire reculer les manifestants ! Cris, clameurs, injures... Un commissaire de police courut et gueula : les deux fourgons firent demi-tour sur les chapeaux de roue... Passant devant le Commissariat de police, des jeunes voulurent renverser un car qui stationnait; un membre du Bureau fédéral, permanent du Parti, accourut et les en empêcha par autorité.

Ensuite, sur la Grand Place, les responsables syndicaux firent leurs discours; ils apparurent enfin, ces chefs, plutôt embarrassés. Des cris les interrompaient. Puis, lorsqu'ils terminaient, on les applaudissait. Le secrétaire local de la CGT parla de liberté, ce qui lui valut des sympathies. À la fin quelqu'un s'empara du micro ; c'était un professeur lié au PSU. Il rendit hommage aux « Universitaires de Nanterre » auxquels nous devions, selon ce qu'il disait, d'être là maintenant. Il ne fut applaudi que médiocrement. La manifestation se dispersa sans autre procès. Le slogan le plus repris avait été : « Étudiants-Ouvriers ! » C'était une claire matinée de mai.

L'après-midi, avec les camarades du Parti, nous nous occupâmes à préparer la prochaine fête de section qui devait avoir lieu à la fin juin. Nous allâmes à Gauchy, petite commune voisine dont le maire était au Parti, pour discuter avec des gars qui pourraient nous trouver des attractions pas chères. Nous apprîmes que des manifestations analogues à la nôtre s'étaient déroulées dans les autres villes du département. Le secrétaire fédéral était furieux: des membres du Parti avaient dû dépasser les consignes. Il avait appris que l'un d'eux, dans un discours syndical enflammé, avait dit : « Nous répondrons à la violence par la violence ». Ces mots semblaient lui donner des sueurs froides. Cependant, une certaine bonne humeur n'était pas non plus absente de ces préoccupations. Ainsi, le fait suivant nous fit beaucoup rire :

Cette année-là, dans le cadre de la politique de « montée des jeunes » comme disait le vocabulaire du Parti, un jeune homme de vingt-trois ans, dessinateur industriel, avait été élu secrétaire fédéral à la propagande. Aujourd'hui, après avoir participé à une manifestation dans sa localité, celui-ci s'était rendu dans la ville préfectorale, à Laon, où il avait, nous signalait-on, débarqué illico en brandissant un drapeau rouge: nous trouvâmes à cette image un comique inénarrable.

-IX-

Cette journée de grève symbolique avait été dans le monde du travail le gong retentissant de sa conscience. Ce fut encore la radio qui m'apprit les premiers débrayages sérieux : Sud-aviation, Renault...

Je comprenais d'une façon imprécise que j'assistais à un « processus psychologique » de masses, provoquant cet enchaînement de faits extraordinaires. Un espoir prodigieux levait maintenant sur nos existences.
Nous réunîmes le Bureau de Section le vendredi 17 mai. Chacun commença par dire ce qu'il pensait, avec une infinie prudence... Daniel informa qu'à la Motobécane (l'usine la plus importante de la ville), les délégués syndicaux avaient préparé un cahier de revendications qu'ils allaient présenter au patron le lundi ; il rapporta en riant la plaisanterie d'un ouvrier qui, apprenant qu'un directeur était retenu prisonnier dans son bureau à Nantes, dit « qu'on allait mettre Mory, le Président-Directeur-Général, dans un container et après, souder le container... » Louise Caron affirma que, d'une façon générale, « c'était magnifique ! »
En fait, dès que nous voulions tenter une analyse (comme nous disions), nous trouvions peu de choses à dire, peu de mots : nous n'étions pas préparés pour commenter les événements ; tout se passait comme si nous ne savions pas encore ce que le Parti allait augurer et penser, alors que nous-mêmes, nous n'osions pas crier notre enthousiasme... Mais la suite éclaira sous son vrai jour l'importance de cette réunion. Daniel exposa longuement qu'il fallait dès la semaine prochaine nous mettre tous « en batteries » pour vendre les trois mille billets d'entrée pour la fête de la section, car d'ici la fin juin, il restait bien peu de temps.

Le décalage entre cette besogne que le secrétaire nous proposait et / ce qui se passait / avait quelque chose de sidérant et, si ça n'avait pas été grave et tragique, d'intensément ridicule. Ainsi, nous allions vendre des billets pour la prochaine fête de Section (qui avait sans doute mérité le nom de fête dans des temps reculés mais qui n'était plus aujourd'hui qu'une mauvaise kermesse de quartier), au moment où toutes les usines du Pays se mettaient en grève et que les ouvriers se barricadaient à l'intérieur, nous les militants du Parti Communiste ?... À cet instant, le secrétaire de l'Union locale CGT entra dans la pièce et écouta la proposition de Daniel. Ce fut lui qui prit la parole :

- Il se pourrait que la semaine prochaine, nous ayons autre chose à faire que vendre des billets pour la prochaine fête de Section, camarades ! Je crois bien, Daniel, qu'il serait opportun de remettre cette vente à plus tard...

Une discussion très animée s'engagea aussitôt après cette remarque. J'appuyai aussitôt de ma voix le camarade qui avait eu le courage de dire sa pensée et nous fûmes tout à coup quatre à vouloir parler en même temps : Daniel et le secrétaire à l'organisation qui l'appuyait, Rochin et moi de l'autre côté. Le ton montait. Chacun maintenait sa position avec plus de passion. Daniel n'hésita pas à dire que c'était la fête même qui était mise en jeu et remise en question : si nous ne démarrions pas en ce moment la vente des billets, elle n'aurait pas lieu... Si elle n'avait pas lieu, ça devenait un recul politique énorme pour le Parti.

Nous entendîmes alors quelqu'un qui dévalait quatre à quatre les escaliers du premier étage. Le secrétaire fédéral dont le bureau était au-dessus fit irruption dans la pièce. Il n'écouta qu'une seconde. Il prit la parole pour soutenir le point de vue de Daniel ; il parla plus longtemps que les autres, allant presque à faire la genèse des fêtes du Parti... Ensuite, quand il eut terminé enfin, je me mis à répéter tout ce que j'avais dit avant qu'il n'arrive :

- Il serait bien prudent de reporter cette vente de billets. Les boîtes se mettaient en grève et ça, c'était le plus important.

La discussion se poursuivit encore et finalement, on décida quand même d'attendre pour cette fameuse vente de billets. Le lendemain matin, Daniel me fit discrètement remarquer que je devrais, pour l'avenir, émettre mon opinion sur tel ou tel problème avant la réunion, afin que le Bureau puisse présenter un front uni devant les camarades.

Nous passâmes la journée du dimanche sur la brèche.
Il fallait mettre au point une tactique pour le lendemain à la porte de la Motobécane, afin de mobiliser les ouvriers dans la grève ; c'était là les directives de Chamarrat, il en avait discuté tout cet après-midi avec Daniel. 

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Il fut décidé que les délégués syndicaux cégétistes prendraient la parole devant les portes de l'usine, à sept heures. Mais personne n'était vraiment certain de la manière dont les choses pouvaient tourner à ce moment décisif, aussi, c'est sur Daniel qui n'était que suppléant syndical dans l'usine que reposait le succès de la manœuvre ; c'était lui qui le premier prendrait la parole devant les ouvriers.
Le lendemain, tout se passa bien, sans le moindre incident. Les ouvriers rentrèrent chez eux et la Motobécane dans la grève ; des militants occupèrent l'usine. J'appris que Daniel avait effectivement pris la parole au bon moment, car quelques-uns s'étaient vite dégonflés. J'avais été tenu à l'écart de cette opération qui requerrait des camarades au moins reconnus par les ouvriers de l'usine.
Les autres boîtes de la ville, les plus importantes, suivirent le lundi même ou les jours d'après l'exemple de la Motobécane.

-X-

Dans la Coopérative Ouvrière où je travaillais, quoique n'étant pas délégué de la section syndicale cégétiste, le secrétaire de celle-ci (évidemment membre du Bureau fédéral du Parti) me convoqua malgré tout à la réunion d'entreprise que nécessitaient ce qui était devenu « les événements ». De toute façon, le délégué en titre de mon service était malade. Un suppléant du comité d'entreprise s'y rendit avec moi.
Les rapports que j'entretenais avec mes camarades de travail étaient loin d'être simples et transparents. J'occupais il est vrai un poste assez privilégié, commençant ma journée à sept heures trente, tandis qu'eux, par la nécessité de leur travail propre (chauffeurs-livreurs), ils étaient là dès quatre heures du matin. Mon emploi consistait à m'occuper d'un entrepôt de denrées périssables et ne demandait pas un horaire si brutal. Je n'en faisais pas lourd non plus. Eux, au contraire, ils pratiquaient des horaires hebdomadaires effarants, de soixante et soixante-dix heures, cherchant toujours le moyen de faire des heures supplémentaires. Je m'en tenais strictement aux quarante-quatre heures légales. Ces différences dressaient des barrières entre nous. Bien sûr, ils affirmaient que seul le travail commandait... Mais ce service révélait aussi d'autres particularités.

D'une façon générale, ce qu'il faut absolument dire, c'est que le Parti était assez méprisé des ouvriers, surtout du côté de la « base » : les manutentionnaires, les chauffeurs. Il existait une quinzaine d'adhésions qui formait la cellule d'entreprise. À quelques exceptions près, cette cellule ne comptait que des chefs de service, des contremaîtres en chef, des directeurs. On entendait couramment et avec raison : « Ils ont les meilleures places : ils sont au Parti Communiste et ça leur rapporte. » C'était plutôt vrai...

J'avais sous les yeux un exemple de cet opportunisme avec mon chef de service : ancien ouvrier agricole débarqué en ville après la dernière guerre, il avait à ce moment-là donné son adhésion et milité ; aujourd'hui, il assistait à la réunion de cellule le jour de la remise des cartes, une fois l'an, payait ses cotisations en bloc, achetait l'Huma-quotidienne pour jouer ses deux couplés chaque après-midi. Il n'avait aucune action militante. Tout cela ne l'empêchait pas d'avoir avec ceux qui étaient sous ses ordres une attitude de garde- chiourme de la pire espèce.

Il m'arrivait souvent de m'entretenir de ces problèmes avec des responsables du Parti. Nous en discutions gravement, en « dialecticiens ». Daniel disait : « La situation à la Coopé est très mauvaise, mais c'est une situation ancienne. Il ne faut pas ignorer non plus leur situation financière... » Et il me citait le nombre des supermarchés qui fleurissaient dans notre ville depuis quelques années. Ces dialogues ne pouvaient pas être autre chose que des bulles de savon.

Il résultait bien de ces facteurs ce que nous appelions une « situation ». L'épineux tout de même, c'était que cette situation, c'était en gros des cageots à déplacer pendant neuf heures par jour contre cinquante-cinq mille francs...

La Coopérative possédait environ soixante-dix magasins dans la ville et le canton. Son directeur-général était un ancien chaudronnier, vieux militant du Parti. L'organisme distribuait à ses coopérateurs, en majorité des ouvriers qui possédaient une action, trois pour cent de ristourne sur le montant de leurs achats dans l'année, ce qui faisait dire à ceux qui le géraient, qu'aucun bénéfice n'en revenait. Il faut encore noter que les prix des marchandises étaient nettement supérieurs à ceux d'un Prisunic ou autres supermarchés. Il existait donc objectivement, sans nul doute, une situation économique grave.

Je pouvais constater aussi que la Coopérative avait toutes les caractéristiques d'une succursale du Parti... Elle lui prêtait ses locaux et le matériel de ses fêtes, ses camions dans les périodes électorales et son argent pour renflouer le budget déficitaire de la Section... Liens comme on le voit vitaux et souterrains. Jusqu'au secrétaire fédéral d'ailleurs, qui logeait à l'étage au-dessus d'un magasin de la Coopérative.

J'allai moi-même faire l'expérience de la fonction interchangeable entre le personnel de la Coopérative et le personnel du Parti.
Il est possible de voir maintenant dans quel climat se déroula notre réunion syndicale du 20 mai.

Chaque ouvrier embauché chez nous prenait automatiquement une carte à la CGT. Pourtant, dans notre service, il y avait quelques ratés dans cette belle machinerie...
Deux chauffeurs avaient, depuis le début de l'année, refusé de reprendre leur carte syndicale ; ils donnaient pour raison l'absence de dialogue avec le secrétaire : celui-ci, selon eux, ne venait jamais les consulter, de même lorsqu'ils demandaient à le voir pour une raison précise. Ils allaient même jusqu'à suggérer que le secrétaire syndical ne tenait aucun compte de ce qu'on pouvait lui dire.

Enfin, je ne serais pas complet si je taisais la plaie et la maladie qui rongeaient et minaient les meilleures volontés qui existaient dans le service, je veux parler de l'alcoolisme, car peu d'entre nous y échappaient. J'étais le seul à refuser de boire. Il passait tous les jours sur la table de travail quelques bouteilles : il fallait travailler avec ça, comme ça. Et à ce niveau-là, notre chef de service était bien d'accord, il participait largement, avec toutes les implications sordides que ce genre de statu quo implique obligatoirement.

-XI-

Notre secrétaire syndical n'avait pas reçu de réponse à une lettre envoyée à la Direction depuis deux mois, demandant une augmentation générale de nos salaires. Bien sûr, le directeur du personnel sous-entendait que c'était à l'Assemblée des administrateurs de la Coopérative de prendre une décision ; mais comme celle-ci ne s'était pas réunie depuis ces deux mois, il n'y avait pas eu de réponse. Cela avait permis un silence bien commode...

Lors de cette réunion du 20 mai, le directeur du personnel nous exposa qu'à son avis, la Coopérative / ne pourrait pas / rentrer dans la grève de la même façon que les autres entreprises, mais que, par solidarité avec le mouvement général de grève et tout en continuant de travailler, nous devions « nous déclarer en grève et verser une somme d'argent collectée dans l'entreprise pour les grévistes de la ville ».
Enfin, une assemblée du personnel allait être convoquée le lendemain matin dans la cour de la coopérative, afin de « décider des positions que nous prendrions par rapport aux événements. » Dans ces circonstances, le sérieux facile des mots dissimule le sérieux difficile des situations : le langage amidonné a sa fonction propre et il aurait plutôt fallu dire : « des distances à prendre par rapport aux événements » ! 

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Le directeur nous annonça quelques minutes plus tard que l'Assemblée des administrateurs avait été convoquée pour le soir même.
À midi, j'allai à la Fédé. J'appris l'arrêt total des trois usines de la Motobécane et d'Unelec, qui entraînait l'arrêt en chaîne de toutes les boîtes de moindre importance de la métallurgie. Le secrétaire fédéral à l'organisation, un permanent, celui-là même qui avait empêché des jeunes manifestants de renverser un car de flics, m'assura que je devais m'attendre à quitter mon boulot à la Coopérative pour venir renforcer les rangs du Parti dans les journées chaudes qui se préparaient. J'étais content : cette nouvelle dépassait mes espérances ; voilà ce que je rêvais qui m'arrivait : travailler avec ses idées ; l'inattendu de cette nouvelle expérience me semblait sortir d'une autre réalité.

Dubreuil, le directeur du personnel, qui ce matin même avait fait face impavide à mes revendications d'ouvrier, m'aborda dans l'après-midi pour me répéter officiellement ce que l'autre m'avait dit, me précisant qu'il me porterait malade et que je toucherais de la Coopérative mon salaire normal. Personne bien sûr, pas même le chef de mon service, ne devait être mis au courant...

Ce n'est que le premier juillet, le lendemain du deuxième tour des élections législatives, que j'ai réintégré ma place de manutentionnaire, à cet instant, abandonnée en pleine euphorie.

 -XII-

Quarante-et-un jours, c'est le temps que dura ma permanence dans les locaux poussiéreux du Parti. L'immeuble de la Fédé ne manquait pas d'un certain charme clandestin, délabré, presque en ruines, au coin d'une rue derrière l'Hôtel de Ville, seules trois ou quatre pièces y étaient habitables tandis que s'amoncelaient dans les autres des tonnes de papiers, tracts, affiches, banderoles, pancartes... Nous recevions régulièrement un avis d'expulsion des services municipaux ; l'immeuble menaçait de s'effondrer depuis une décade.

La Section occupait les deux pièces habitables du rez-de-chaussée ; la Fédé les deux du haut.
Il y avait une grande table sur laquelle croulaient des tas de mégots, avec autour quelques chaises dont il était prudent de vérifier le bon état avant d'y poser les fesses. Dans un coin, une ronéo. Au mur, des casiers dans lesquels nous ventilions le matériel des cellules. Un bahut avait la caractéristique machiavélique de pouvoir être fermé à clef. Dans tous les autres endroits de la pièce, il y avait des cartons remplis de brochures, de journaux, de livres; tout cela datait de plusieurs années. Des verres traînaient sous une table à côté d'une bouteille de gaz vide. Les volets restaient toujours clos, à cause d'éventuelles attaques. Les camarades parlaient volontiers de l'époque de la Hongrie : « Quand les chars russes étaient venus au secours du Peuple. » À ce moment- là, la Fédé avait eu son heure héroïque ; il avait fallu la défendre et ils s'en souvenaient. Je les sentais liés à ces murs lépreux. C'est dans cette pièce sombre que je vins chaque matin à partir du 22 mai, sur le coup de huit heures, même le samedi et le dimanche tant j'étais passionné.

J'y passai plusieurs nuits, peut-être plus pour maintenir une tradition que pour faire face à un danger réel, je crois. Aucun commando ne se lança à l'attaque de la vieille Fédé.

Dès les premiers jours de la grève, une vente militante de l'Humanité-quotidienne aux portes des usines fut organisée. Un permanent passa ses jours et ses nuits à rouler, pour acheminer le précieux matériel...

En quelques jours, toutes les entreprises de la ville étaient rentrées dans la grève : textiles, grands magasins, chaussures, le bâtiment, garages... Les rares irréductibles qui voulaient continuer à travailler étaient contraints d'arrêter et de fermer leurs portes par l'action déterminée de groupes d'ouvriers qui s'étaient spontanément organisés. Ainsi, quand l'entreprise la plus importante d'une branche arrêtait, les autres plus petites de la même branche suivaient, souvent visitées par ces groupes d'ouvriers en colère lorsqu'elles tardaient trop. Des cortèges de grévistes parcouraient les rues du Centre en chantant, pour se diriger vers l'Union locale des Syndicats, complètement débordée... Une animation de jour de fête travaillait toute la ville ; le soir, les cafés restaient animés et on y discutait des questions qui ne viennent pas dans les conversations ordinaires, ainsi de l'argent, du travail, du capital, du petit commerce, de l'exploitation ... Des groupes se formaient à l'improviste où des inconnus donnaient leur point de vue avec une grande sincérité ; les individus étaient attirés presque malgré eux vers ces fournaises de mots, tant le sujet de la discussion les touchait, avait de crucial.

C'est dans de telles circonstances que je rencontrai des étudiants avec lesquels je confrontai aussitôt mes idées. Ils me connaissaient comme militant du PCF et ne se privaient pas de critiquer et de tourner en dérision les positions du Parti, surtout son attitude envers les gauchistes, qu'eux- mêmes assimilaient un peu facilement « aux étudiants ». Bientôt, ils se mirent à hanter les couloirs de la Fédé et parlaient parfois d'adhérer au Parti ; ils vinrent passer quelques nuits, jusqu'à ce que le secrétaire fédéral découvre un cocktail Molotov sous une table et pique une de ces colères noires dont il avait exclusivement le secret et les fit expulser. La vérité était que ce n'était pas ces étudiants bavards et agités mais inoffensifs les responsables de cet incident, mais exactement le fils d'un militant du Parti, hippie et anarchiste, qui avait fourré sans raison précise la bouteille d'essence dans un recoin de la Fédé. Cherchait-il quelque provocation ? Sans doute, mais elle n'eut pour résultat que d'isoler les militants à l'intérieur de la Fédé, ce qui n'avait un sens que rétrograde. Et les étudiants disparurent... Je continuais cependant à rester en relations avec certains d'entre eux.

Mon travail consistait à faire parvenir dans les cellules des dizaines de milliers de tracts, de brochures qui arrivaient de Paris. J'organisais également la vente de l'Huma-quotidienne, une centaine d'exemplaires qui tombait chaque matin, faisant moi-même le tour des piquets de grèves des principales usines.

Tout le Parti était en effervescence, tout ce qui restait de vivant était sur pieds de guerre. Daniel restait enfermé à la Motobécane. Assemblées générales, réunions extraordinaires du Comité fédéral se succédaient... Dans ces moments d'actions énervées, le temps de réfléchir était passé ; chacun était projeté dans une marée bouillonnante, dans un mouvement invincible, et le plus médiocre y trouvait son compte. Je devenais peu à peu le robot d'une Machine dont les commandes appartenaient à d'autres.
Les réunions du Comité fédéral par exemple me laissent le souvenir d'une incroyable désolation. Nous étions là à vingt et trente assis en cercle autour des tables. Le secrétaire fédéral parlait, criait ; il envoyait dans tous les azimuts des boulets de feu soigneusement désamorcés ; le ton était violent et le contenu... fluidique. Quand il avait fini, à l'instant où la discussion devait s'ouvrir, il se faisait un grand silence... Personne ne prenait la parole ; c'était comme si aucun d'entre nous n'avait quelque chose à dire. Toutes les directives venaient du chef, elles étaient donc bonnes, justes : il fallait se rendre à l'évidence, un dieu avait parlé, puisque pas de critiques, pas de réflexions. Rien : nous nous regardions en chiens de faïence, comme gênés. Nous assistions à un monologue. Nous repartions quelques instants après vers nos cités, dans nos Sections pour y répéter les phrases que nous avions entendues là, préparées par le secrétaire fédéral et que quelques-uns avaient pris en note...

De quoi s'agissait-il ? De la thèse de la provocation. Les gauchistes n'étaient rien d'autres que les agents infiltrés de la Bourgeoisie, ils avaient entraîné les masses étudiantes dans les affrontements violents. À présent, ils cherchaient à entraîner dans cette violence les masses ouvrières qui elles, n'étaient rentrées dans la lutte que pour la satisfaction de justes revendications économiques. Et là se dessinait le piège tendu par le Pouvoir gaulliste de monopoles, mûrement réfléchi et préparé de longue date : profiter de l'occasion pour écraser les organisations ouvrières, noyer la révolte dans le sang en faisant intervenir l'Armée.
La Brochure de Waldeck-Rochet parue en juillet disait : « Nous n'avons pas voulu que la classe ouvrière subisse à nouveau le sort tragique qui fut le sien lors des journées de juin 1848 et que son chant de lutte se transforme en ce « solo funèbre » dont parlait Marx pour évoquer la défaite de la Commune de Paris » (les événements de Mai/Juin 1968, page 16). 

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Le Parti Communiste Français était conséquent avec ses prises de positions antérieures. Lors de son 18ème Congrès en janvier 1967, son secrétaire général avait déclaré : « Mais la position et la volonté du PCF sont claires : toute son activité est orientée en vue de créer les conditions favorables à un passage pacifique au socialisme en vue de l'accomplissement de l'idéal socialiste comme résultat du mouvement démocratique de toute la nation laborieuse. »

Sur cette lancée, le Parti voulait donc signer « à toute vitesse » un programme commun avec la Fédération de la Gauche Démocratique et Socialiste... dans la perspective électorale qui ne pouvait être que la sienne.

À notre échelon local, nous avions déjà eu, le 19 mai, une rencontre avec les militants de la Section socialiste de notre ville. Il en était sorti une motion rédigée en commun et que nous avions envoyée à nos dirigeants respectifs, réclamant l'établissement du Programme Commun de gouvernement. À ceux qui nous posaient des questions un peu brutales, certains ouvriers très nerveux par exemple, nous expliquions posément que leur grève avait des objectifs salariaux précis et qu'à aucun moment, elle n'avait pris un caractère politique. Des cahiers de revendications avaient donc été partout déposés.
Le grand battage politique n'était pas pourtant sans capter l'attention vivace des ouvriers. Je m'en rendais compte en visitant chaque matin les piquets de grève. Ceux-ci s'interrogeaient si la censure allait être votée ou non, par exemple. Cette préoccupation (l'écoute fébrile des informations sur les transistors dans les usines) si faible soit-elle, donnait à penser que la conscience ouvrière se portait malgré tout au-delà de l'économique, ou de ce qu'on leur présentait comme tel. Mais ce qui se passait là-bas dans les murs de l'Assemblée Nationale échappait bien à leurs volontés et cette évidence ne les dérangeait pas. Ils ne savaient pas par où et comment poser les questions fondamentales, bien que ce mot « politique » signifia certainement bien peu pour eux, c'était plutôt un mot pourri, une démangeaison.

La classe ouvrière était travaillée et manipulée de l'intérieur par de faux amis, sollicitée de l'extérieur par un langage qu'elle ne comprenait pas ou qu'elle refusait de comprendre. Elle était à l'affût de bruits et d'agissements extérieurs, sans prendre conscience elle-même qu'elle pouvait être créatrice d'une nouvelle situation dont elle serait l'épicentre ; elle s'en remit prudemment aux bureaucrates qu'elle payait pour la défendre et le résultat qu'elle en acquit fut à cette mesure. Les détonations des grenades lacrymogènes ne suffirent pas à réveiller sa conscience d'une léthargie consécutive à des décades d'abrutissements, de déceptions, de rancœurs, d'attentes endormies dans le ronron des postes de télévision, des réfrigérateurs et des voitures, toute une ferblanterie accessoire et dangereusement confortable, mal digérée. 

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-XIII-

Pour les dirigeants du Parti que je côtoyais, ce qui était important, ce n'était pas de savoir ce que voulaient et ce que pensaient les ouvriers barricadés dans leurs usines, ces usines qui les entouraient, ce n'était pas de connaître les potentialités des grévistes, ces / acteurs / qu'ils pouvaient voir et rencontrer à chaque instant, mais d'apprendre si oui ou non la motion de censure allait être votée, si oui ou non le Général allait partir. Je les voyais toute la journée tourner le bouton d'un transistor afin de « chercher les meilleures informations. » Ils restaient là dans leurs bureaux, suspendus aux nouvelles de Paris. Il était clair que pour eux, l'essentiel se déroulait là-bas, c'est-à-dire en dehors d'eux.

- Il n'y a rien à faire, disait Chamarrat. Il faut attendre qu'/il/parle... Va-t-il s'en aller ?
Les paris étaient ouverts et l'attention polarisée sur de faux dilemmes.

Un soir que je veillais à la Fédé, un couple de jeunes militants frappa à la porte. Ils arrivaient d'un village particulièrement isolé du canton de Chauny ; ils venaient chercher des informations, des directives, du matériel. Instituteur et institutrice, membres du Comité fédéral. Ils dirigeaient seuls leur Section depuis plusieurs jours, faute de contact avec le Parti. Ils s'en plaignaient amèrement. Ils voulaient absolument voir des permanents. La femme surtout paraissait inquiète. Je leur donnai des affiches et des tracts. Le camarade m'expliqua enfin qu'il avait pris la responsabilité d'un meeting pour le lendemain. Ils s'en allèrent.

J'appris plus tard que ces militants avaient donné « une direction personnelle » à un mot d'ordre du Parti qui était : « formez des Comités de Base pour un Gouvernement Populaire ». Ils avaient regroupé en un Comité Intersyndical plusieurs Comités de Base formés spontanément dans le creuset de la lutte dans plusieurs usines ; cette initiative leur avait été dictée par la volonté des grévistes qui voulaient s'unir et constituer un front, sans doute beaucoup plus combatifs que ne le voulait le Parti. L'impair leur valut une violente diatribe de Chamarrat qui brandit la menace de l'exclusion, faute d'arguments politiques sérieux.

Nous organisâmes un meeting. Il y vint deux cents personnes, la plupart tous déjà sympathisants; nous fîmes trois adhésions. Cela fut considéré comme un succès.
La démission de Barjonnet ajouta au malaise qui affleurait parfois dans les conversations de certains camarades. Louise Caron surtout hocha la tête : « Quand même celui-là, qui était au Parti depuis une vingtaine d'années... Est-ce qu'il ne doit pas en savoir plus que nous ? » C'était une question qu'elle se posait à elle-même, car personne ne put y répondre. Je reçus la lettre suivante datée du 26 mai, adressée au camarade-secrétaire de la cellule Marie Curie :

« Cher camarade,

J'ai l'honneur de vous informer que je donne ma démission du Parti après avoir – croyez-le bien – mûrement réfléchi. Je ne puis pardonner à la CGT et au PC d'avoir lâchement bâillonné les étudiants, le vendredi 24 mai, les isolant, permettant ainsi aux CRS (les vrais provocateurs) de les matraquer... Les Responsables de la CGT et du PC ont ainsi fait le jeu du gouvernement, heureux de cette aubaine. Ils ont failli à leur tâche (l'union de tous les travailleurs, manuels et intellectuels) et ont voulu créer une scission entre ouvriers et intellectuels. Je ne puis l'accepter.

Le Parti Communiste Français n'est plus un parti révolutionnaire et je le regrette vivement. La grève générale a pour origine la révolte des étudiants, il ne faut pas l'oublier.
Le PC et la CGT ont eu tort de ne pas accepter les étudiants dans leur manifestation du vendredi 24 mai, de ne pas avoir protesté contre l'interdiction faite à Cohn-Bendit de rentrer en France (ce qui était une atteinte à la liberté individuelle), de ne pas avoir protesté violemment contre les brutalités policières du 24 mai... Ils ont tort aussi de ne s'en tenir qu'à des revendications matérielles, nécessaires certes, mais non suffisantes. Il faut aussi, comme le réclament les étudiants, une réforme de la société et des structures.

L'erreur psychologique aura, je le crains, des conséquences importantes. »

Il s'agissait d'un professeur de sciences naturelles, le seul intellectuel membre de notre cellule, que nous ne voyions d'autre part jamais.

-XIV -

Au fur et à mesure que les jours de grève s'additionnaient, le climat aux portes des Usines devenait plus froid, plus équilibré. L'enthousiasme des premiers moments était tombé et laissé la place à une attente tendue d'inquiétude, mais toujours résolue. Les piquets de grève ne m'achetaient plus l'Huma avec le même entrain; ils devenaient peu loquaces derrière leurs grilles. Aussi, des piles d'invendus s'amoncelaient sur les tables de la Section. Cette besogne était une sale corvée. Les journaux refluaient également des cellules où je les avais distribués par généreux paquets.

J'arrivais chaque matin dans la pièce noire au milieu des monceaux de tracts que je devais au plus vite faire parvenir dans les cellules. Je finissais par m'acquitter de ce travail de la même manière qu'un ouvrier sur une chaîne... Plus j'en donnais, plus il en arrivait et de quelque façon que je m'y pris, il en restait toujours des tas volumineux dans les cases déjà encombrées d'affiches... Il est vrai que sur les dix-sept cellules que nous comptions dans la ville, pas plus de six ou sept avaient une existence réelle et active. Les autres étaient des cellules d'entreprise de temps anciens, aujourd'hui fictives, dont nous ne voyions jamais un responsable. Il y avait même quelques cellules « fantômes » comme nous disions : un vague projet que quelqu'un avait matérialisé par un nom et un casier, avant d'avoir trouvé le premier militant ; Je bourrais donc ces cases de tracts, de listes de souscription, de bulletins d'adhésions, pourvoyeur d'une paperasserie monstre. Un ennui délétère suintait de cette tâche imbécile. J'étais certain que la moitié de ces brochures (il en arriva dans les quinze premiers jours de la grève plus de cent mille) ne serait pas distribuée... et combien lues ? Cet affreux vide se comprenait ! D'abord, les quelques cellules qui prenaient régulièrement leur matériel ne disposaient pas plus de trois ou quatre militants, ce qui peut donner une idée exacte de nos moyens. Il faut dire que ces militants-là avaient dans ces jours aussi autre chose à faire, le plus souvent, que de courir les rues au porte-à-porte : ils étaient dans leur usine ou occupés dans leur syndicat. Un matin, je rassemblai tout ce qui débordait du fatras inconcevable (je me souviens précisément de quelques milliers d'exemplaires d'un discours de Waldeck-Rochet à l'Assemblée Nationale lors du débat sur la motion de censure) et j'allai y mettre le feu dans un terrain vague.
Les liasses de papiers serrés avaient du mal à brûler : je devais les déplier, les élargir ; je réussis à tout jeter aux flammes petit à petit. Mais cela dura des heures. Je me sentais triste et incroyablement désespéré. C'était encore des montagnes d'illusions qui se consumaient devant mes yeux : du baratin, de la propagande, de la merde... J'étais dégoûté.
L'allocution du 30 mai fut un genre de glas. Le terrain avait été bien préparé : le Général n'avait plus qu'à parler... C'était encore un jour de revendications, justement organisé par la CGT et les autres Syndicats. Les secrétaires firent leurs discours. Daniel trouva celui du secrétaire de la CGT (qui était son beau-frère) excellent et bien meilleur que celui du secrétaire de la CFDT qui n'avait fait que crier, pour lui...

Tout se passait comme si la grande récréation était terminée : Grand-Papa avait levé le ton et les bras vers le ciel, ses enfants terribles rentraient dans le rang et pliaient l'échine, ils avaient eu leur saoul de cris et n'avaient plus qu'à reprendre le chemin des bagnes légalisés ; avaient-ils crû que seule la force d'une imprécation pouvait venir à bout d'un pouvoir même vermoulu ?

-XV-

Il n'est plus utile à partir de cet instant où je regardais le feu disperser en fumée les discours de Waldeck-Rochet, de continuer la narration chronologique de ces journées perdues où, prolétaire, je croyais défendre mon avenir quand je ne faisais qu'accomplir les gestes de ceux qui perpétuent l'ordre et les habitudes du Vieux Monde.

J'avais été mystifié.
À l'heure présente, l'essentiel serait de pouvoir comprendre comment j'en suis arrivé à m'engloutir dans le piège. J'ai mis la main à une besogne de scélérats, de tartuffes et de flics : je me sens battu et insulté dans ma nature de rebelle.
Depuis le début de ma permanence, j'avais agi en pur activiste : je masquais ainsi tout ce qu'il y avait de creux dans mes rapports et mes tâches de militant. J'esquivais le primat de la réflexion sur l’action : une action visant à la transformation révolutionnaire de cette société aurait dû être raisonnablement réfléchie, construite, pensée... Mais j'avais adhéré au Parti par volonté de trouver une organisation qui voulait détruire l'ordre établi, j'avais fait confiance en cela au Parti : je croyais qu'il allait me mettre des bombes entre les mains. Bien sûr, cette adhésion était l'acte d'un « paumé », comme on dit si facilement. Je ne m'étais pas soucié de connaître l'histoire du Parti, je n'avais pas essayé d'analyser historiquement son action : je n'avais besoin que d'une bouée de sauvetage et je saisissais celle-ci parce qu'elle me paraissait la plus proche de moi par l'aura qu'elle propageait : j'y avais été presque en aveugle.

Dans les moments intenses de ce mois de mai, il ne m'avait pas été possible de réfléchir à la portée de mes actes, à leur signifié, de les contrôler, d'en être maître. Il m'aurait été impossible de rompre brutalement leur enchaînement. J'avais pris pourtant de plus en plus conscience de la distance qui existait entre mes pensées et les positions du Parti. Mais si j'avais voulu arrêter brusquement cette activité négative, il me semblait que quelque chose s'en serait trouvé cassé ; il fallait laisser s'essouffler la machine pour pouvoir sauter dans un virage; je ne possédais plus les forces mentales suffisantes pour leur jeter leurs saloperies en pleine face, d'un seul coup, en plein barouf. Je ne pouvais rien faire d'autre que d'attendre, surveiller mes nerfs et jouer le jeu.

Je rencontrais quelquefois les étudiants. J'eus même avec l'un d'eux une longue discussion où il fut principalement question de Cuba, de la Chine et de l'homme nouveau. Cet étudiant posait beaucoup de questions, avide de savoir, de connaître. Je lui répondais sans dogmatisme, mais autant que je pouvais avec ma propre faculté de raisonner et de comprendre. J'étais depuis longtemps un sympathisant de la Révolution Cubaine ; je recevais Gramma chaque semaine et par ce canal, je lui donnais quelques informations précises sur ce qui se passait là-bas.
Bien sûr, il y avait un certain fossé entre nous : j'abordais les problèmes à partir de la réalité vécue, celle d'un exploité, d'un pauvre mec en somme, parlant directement du réel et du concret en des termes pas forcément choisis et exquis, tandis que lui s'appliquait surtout à déplacer des idées dans des cadres et systèmes, en cherchant à dégager des concepts nouveaux, il voulait être avant tout « scientifique ».

Aussi, notre jeunesse fut, à travers un réseau de réflexes et de comportements qui échappent à la logique, un motif certain de rencontre.

-XVI-

Le travail dans les usines reprenait; la défaite devenait de plus en plus indéniable. Une fatigue pénible m'enveloppait, mais naissait parallèlement le besoin de sortir du cercle vicieux des « camarades ». Il y avait une clarification qui s'effectuait.

L'échec électoral assomma ce qui pouvait rester en moi de velléité de combat à l'intérieur du Parti, ce combat n'aurait plus été que la normalisation d'une routine, que le moyen de ne plus remettre en question les habitudes.
Je passai encore le mois de juin à coller des affiches sur les panneaux dévolus à cet effet, à préparer un texte pour les réunions électorales que j'avais à faire (je reprenais méthodiquement et factuellement les communiqués datés du Bureau Politique) en plus des tâches courantes... J'employais les moments vides à déblayer les deux pièces de la Section ; ainsi quelques dizaines de kilos de tracts périmés ou pas prirent le chemin des terrains vagues.
Dans la deuxième semaine de juin, j'eus la charge d'une réunion électorale à Itancourt, village de quelques centaines d'habitants dans le canton. J'avais péniblement préparé un texte.

Une dizaine d'ouvriers étaient rassemblés dans la salle de la Mairie ; je leur lus mécaniquement mes feuillets. Au moment où je terminais, notre candidat apparut à la porte ainsi que dans une pièce de théâtre bien montée, il dit quelques mots, les ouvriers l'applaudirent, et disparut. Ensuite, je demandai une petite obole qu'ils sortirent de leur poche sans aigreur, sur la lancée de leurs espérances. Ils m'invitèrent au café.

Il est incroyablement facile de tromper les petites gens : leur bonne foi, leur crédulité paraît inépuisable. Les démagogues de tout poil en font chaque jour l'expérience.
Le résultat du deuxième tour des élections entérina cette plate fumisterie. Les gens s'étaient en fait bien peu intéressés à ces scrutins. Dès que les choses étaient rentrées dans l'ordre à l'intérieur des usines, dès la première semaine de juin, il n'y eut plus que « des discussions sur ce qui s'était passé ». La période exceptionnelle avait durée bien peu de temps ; le retour au calme factice laissait dans la bouche un sale goût d'amertume. Ces élections étaient le hochet que Grand-Papa avait tendu à ses petits-enfants pour les consoler de leurs outrances, de leurs bêtises. Mais ceux-ci ne s'en servaient qu'avec modération.

 -XVII-

C'est à la fin de septembre que je parlai à Daniel. J'avais à préparer la réunion de cellule de la rentrée : texte, convocations, parlottes, administration. Je ne fis rien du tout : le ressort était brisé.

Je fus convoqué une semaine après à un entretien à huit-clos avec les secrétaires fédéraux et Daniel. Il y avait d'un côté trois hommes qui récitaient les thèses du Parti et de l'autre, un individu qui donnait des arguments souvent contradictoires ; je n'arrivais à m'expliquer que laborieusement. Je prenais pour point oscillant de ma contradiction le fameux « passage pacifique » au socialisme : j'attaquais cette idée avec véhémence, comme une duperie. Un véritable abîme séparait nos points de vue, aussi nous eûmes la décence tactique de ne pas trancher : je leur dis que je voulais retourner à l'étude de Marx et Lénine. Chamarrat me serra la main.
J'avais parallèlement développé mes contacts avec les étudiants et nous avions convenu de former un groupe. Nous nous étions déjà réunis deux ou trois fois, à quelques-uns. Je les informai de la situation au PCF, qu'eux-mêmes répugnaient en raison de ce qu'ils appelaient « la trahison de Mai ». Ils avaient eu en juillet et août des rapports étroits avec deux militants-étudiants de l'U.J.M.L. (1) qui avaient été parachutés à la Motobécane par leur organisation. Ils avaient regagné Paris au moment de la rentrée, après avoir fait un peu d'agitation parmi les jeunes ouvriers : il en restait des liens avec quelques-uns. Naturellement, ces étudiants étaient farouchement prochinois. Ils feuilletaient constamment le Petit Livre Rouge dès que leur science révolutionnaire leur faisait défaut. Pour discuter avec eux, je ne pus moi-même que me mettre à l'étude de Mao-Tsé-Toung... Mais je dois dire que je ne trouvais chez ces camarades pas la moindre trace de dogmatisme inébranlable. Dans nos discussions, nous allions jusqu'au bout de nos idées, même si celles-ci se perdaient dans des ramifications impromptues, si elles divergeaient de l'ensemble ; nous abordions tous les sujets de la vie, nous essayions de démasquer tous les sophismes et d'abord, les nôtres en particulier.

En novembre, nous sortîmes un bulletin ronéoté: « Travailleurs en lutte », Journal des Luttes Ouvrières dans la région de St-Quentin, que nous allâmes vendre et discuter dans les cités des faubourgs, du côté des plus déshérités. Ce numéro contenait une synthèse de ce que nous pensions après Mai. Voici plus loin cet exemplaire... Nous distribuâmes une quarantaine de bulletins. Les gens nous accueillaient bien, souvent nous pouvions parler.

(1) : Union des Jeunesses Communistes Marxistes Léninistes (maoïstes)

TRAVAILLEURS EN LUTTE

    Journal des Luttes Ouvrières dans la région

           de Saint-Quentin – Numéro I -

            TIRONS LA LEÇON DE MAI/JUIN

« Ce qui fait l'importance de toutes les crises, c'est qu'elles manifestent ce qui jusque-là était latent, rejetant ce qui est conventionnel, superficiel, secondaire, secouant la poussière de la politique, mettant à nu les ressorts véritables de la lutte de classe, telle qu'elle se déroule réellement. »

        Lénine : « Les leçons de la crise »

Les masses populaires se sont levées contre le régime des exploiteurs en Mai/Juin. Cette levée en masse tient à la nature du régime : c'est un pouvoir au service de la Bourgeoisie impérialiste qui exploite durement les travailleurs, qui force cinq cents mille d'entre eux au chômage, qui attaque arbitrairement les conquêtes sociales durement acquises par les luttes de la classe ouvrière (ordonnances antisociales, limitation du droit de grève...), qui ruine le peuple au dépens d'une politique de prestige, nationaliste (force de frappe) et impérialiste (Somalie, Martinique, Tchad, Sénégal), qui est anti-démocratique, policier et fascisant (la clique d'assassins OAS et à sa tête le criminel Salan sont libérés...). Ce pouvoir opprimait le peuple, les ouvriers dans les usines, les paysans à la campagne, les étudiants à l'université.

     LES MASSES POPULAIRES ONT EU RAISON DE SE RÉVOLTER !

Cette première vague populaire a présenté de nombreuses caractéristiques et si elle a gagné en ampleur, elle a aussi gagné surtout en qualité, grâce à l'initiative des masses, entraînant une prise de conscience politique plus grande où les ennemis de la classe ouvrière ont été démasqués aux yeux des travailleurs.

1° - Ce mouvement était dirigé contre la domination de la Bourgeoisie gaulliste et son bilan de dix années d'exploitation, de répression et de mépris des travailleurs. Ce fut une levée en masse contre le pouvoir gaulliste décadent.

2° - Une solidarité s'est créée rapidement entre les ouvriers et les étudiants : les ouvriers ont répondu par la grève générale le 13 mai à la répression sauvage, fasciste du Pouvoir contre les étudiants ; les étudiants sont allés soutenir les ouvriers en lutte, victimes de la répression. En de nombreux endroits, comme à Nantes, les paysans se sont montrés solidaires des ouvriers.

3° - Les masses populaires, avec les étudiants solidaires, ont adopté une forme de lutte illégale où l'ennemi voyait à sa violence s'opposer la violence révolutionnaire des travailleurs. De nombreuses formes d'organisations dues à l'initiative des travailleurs et par-dessus les organisations ouvrières apparurent un peu partout en France : occupations d'usines avec séquestrations de patrons, comités de grève, auto-défense, comités d'action, grèves « actives » ... Les travailleurs savent s'organiser en trouvant la forme juste de lutte contre la Bourgeoisie. Le Parti Communiste et la CGT à son service ont trahi :

1)  – Ils ont brisé la solidarité qui s'était créée dans la lutte entre les ouvriers et les étudiants.

2)  – La tactique des chefs-révisionnistes traîtres a été de renier toutes revendications d'ordre politique, de maintenir la lutte sur le plan économique. Ils ont abandonné les revendications fondamentales comme l'échelle mobile des salaires et l'abrogation des lois antisociales (L'Humanité du 24/10/68 titre en première page : « L'échelle mobile, une NÉCESSITÉ », cinq mois après Grenelle !!!). Ils ont négocié secteur par secteur, démobilisant ainsi les neuf millions de travailleurs unis, qui étaient un moyen de revendication énorme pour imposer leurs revendications au patronat et à la Bourgeoisie affolés. Benoît Frachon déclare aujourd'hui, ce Président de la CGT, devant les ouvriers de St-Etienne : « Des discussions s'engageront en vue de la réduction du temps de travail pour aboutir à la semaine des 40 heures... des discussions devront se poursuivre sur l'emploi et la garantie de ressources », alors qu'à Matignon en juin 1936, la semaine de 40 heures était obtenue le soir même de la première journée de négociation... où le même Benoît Frachon était présent !!!!


3) – Ils ont sacrifié la lutte dans les usines, là où les ouvriers sont forts et unis pour la lutte électorale, choisissant ainsi le terrain et le moment imposés par les gaullistes affolés. Ils ont saboté la lutte en proclamant que les revendications étaient obtenues, que c'était une grande victoire, qu'il fallait reprendre le travail, afin d'aider la Bourgeoisie gaulliste à organiser dans « l'ordre » les élections.

4) - Ils ont réprimé les masses, désuni les travailleurs. Ils les ont même insultés en les traitant de provocateurs et en se faisant les défenseurs de la légalité bourgeoise ; deux ouvriers morts à Sochaux-Peugeot : qui étaient les provocateurs ? La trahison du P. « C ». F. se voit dans le fait de « n'avoir pas confiance dans les masses, de trembler devant leur énergie révolutionnaire au lieu de les appuyer sans réserve et entièrement » (Lénine cité).

Et aujourd'hui ?
Actuellement, nous sommes dans un intervalle entre deux vagues, celle de Mai et la prochaine qui sera plus puissante et plus résolue, car les ouvriers ont élevé leur conscience politique : ils connaissent aujourd'hui leurs ennemis.
La situation actuelle se caractérise :

1° - Par la répression qui s'abat sur la classe ouvrière et il faut être vigilant devant la menace du régime et de ses alliés fascistes libérés contre les libertés.

2° - C'est une période d'accalmie et nous devons reprendre de nouvelles forces.

Il faut que la classe ouvrière profite de cet intervalle pour tirer les leçons de l'expérience de Mai, pour mettre au point sa ligne politique, pour renforcer son organisation en balayant tous les traîtres et pour arracher ainsi la classe ouvrière à l'influence paralysante du révisionnisme- collaborateur.

  IL FAUT RENDRE CONFIANCE À LA CLASSE OUVRIÈRE EN  L'ORGANISANT !

Nous ne pouvons plus compter sur les appareils syndicaux :
La CGT, de grande centrale rouge qui faisait trembler les patrons, n'est plus qu'un syndicat qui fait le jeu des patrons : l'appareil est pourri ; cependant, l'immense majorité des ouvriers cégétistes est sincèrement sur des positions de lutte de classes. Quant à FO, c'est une création de la CIA américaine. La CFDT reste une création elle, de la haute hiérarchie catholique française. Toutes deux ont un passé scissionniste.

Il ne convient pas ici de parler de ces fameux syndicats « apolitiques », « indépendants » créés à l'initiative des patrons et des gaullistes pour leurs intérêts.

  LES TRAVAILLEURS DOIVENT COMPTER SUR EUX-MÊME !

Ils ont décidé de s'organiser en instituant la seule unité valable :

UNITÉ À LA BASE – DANS L'ACTION – POUR L'ACTION –

Ils ont déjà créé des Comités de Base, des Conseils de lutte de classe, rassemblant syndiqués et non- syndiqués dans le combat contre le patronat.
Les militants cégétistes doivent continuer à mener la lutte dans leur syndicat, en y faisant connaître leurs positions justes et pour balayer les traîtres. Dans les quartiers, les travailleurs s'organisent aussi à la base en créant des Comités d'Action pour l'amélioration de la vie dans les quartiers : logement, eau, électricité... Dans ces Comités se retrouveront sans sectarisme les ouvriers français et immigrés, chômeurs et actifs, employés et ouvriers, jeunes ouvriers et étudiants.

Le Parti « Communiste » s'est démasqué en Mai devant les travailleurs : il s'est confirmé l'organisation traîtresse. Il faut donc organiser la classe ouvrière et l'armer de la théorie révolutionnaire marxiste- léniniste et pour mener à bien cette tâche, il lui faut cet outil indispensable qu'est le parti d'avant- garde de la classe ouvrière: le Parti Révolutionnaire Communiste, jouissant de la confiance des masses, lié aux masses, pratiquant la critique et l'autocritique, seul capable de conduire la classe ouvrière et les grandes masses populaires à la victoire dans leur lutte contre la Bourgeoisie impérialiste française.

La tâche urgente qui s'impose est donc de renforcer, tremper, consolider le Parti Révolutionnaire dans le feu de la lutte de masse et dans les conditions de la répression :

       RENDONS CONFIANCE À LA CLASSE OUVRIÈRE

                 EN L'ORGANISANT !

          DÉMASQUONS LES RÉVISIONNISTES !

       UNISSONS-NOUS DANS ET POUR L'ACTION !

         EN AVANT POUR LA PROCHAINE VAGUE !

Lénine :

« La leçon est évidente, camarades ouvriers !

Le temps presse. Après cette première crise, d'autres suivront. Consacrons toutes nos forces à éclairer les éléments arriérés, à nous rapprocher en masse et en camarades, par des contacts directs (et non seulement par des meetings) de chaque régiment, de chaque groupe de la population laborieuse encore aveugle ! Faites TOUT pour resserrer vos rangs, organiser les ouvriers de la base au sommet, de chaque arrondissement, chaque quartier, chaque usine de la capitale et de ses faubourgs ! »

                          (Les leçons de la crise)

Lénine s'exprime ainsi après la grande crise de février 1917 : Nous faisons nôtres ces mots d'ordre après la crise de mai 1968 !

      Travailleurs, ce journal est le vôtre :

        Participez tous à son élaboration !

GROUPE MARXISTE-LÉNINISTE.

-XVIII-

Je me rends compte que je ne pourrai pas terminer exhaustivement cette tentative d'élucider un mécanisme d'adhésion ; je n'ai plus assez de temps pour / écrire / : le besoin me presse de bouger, de faire, d'agir.

Le Parti m'a finalement exclu au mois de mars 1969, lorsqu'il devint évident pour mes camarades que je participais à des actions qui tendaient à démasquer aux yeux des travailleurs la ligne contre-révolutionnaire de ceux que nous appelions dans notre groupe « les révisos ».

Je fis parvenir à ma cellule la lettre suivante :

« Lettre ouverte à mes camarades,

J'ai adhéré en janvier 1966 au Parti Communiste Français. À ce moment-là, mon adhésion signifiait pour moi que j'entrais comme membre actif dans l'Organisation révolutionnaire que le prolétariat français s'était donné : le Parti Communiste dont la tâche, fondée par la doctrine de Marx et Engels, le matérialisme historique, guidée par la théorie de l'action de Lénine et les différentes expériences du mouvement révolutionnaire mondial (Commune de 1871, Octobre 1917, Révolution chinoise de 1949, Front Populaire français de 1936...), était de mettre à bas le régime des Exploiteurs pour instaurer la dictature du prolétariat et le socialisme.
Mon éducation politique se fit donc, dans cette France gaulliste de 1966, au milieu et dans les rangs des camarades du Parti. Voilà ce dont il s'agissait: il suffisait d'assister aux réunions de ma cellule, généralement mensuelles, d'être ponctuel aux heures de réunions prévues, de payer sans broncher mes cotisations et quelquefois, de distribuer quelques tracts dans mon quartier pour apparaître un militant largement acceptable. Il me semble déjà, de cette situation, que ces petites habitudes devaient compter bien peu dans l'objectif du Parti qui, je le croyais sincèrement, était de venir à bout, de détruire le pouvoir de la Bourgeoisie française qui régnait depuis 177 ans.

En janvier 1968, les instances supérieures du Parti crurent bon de me donner des responsabilités et je devins secrétaire de ma cellule, secrétaire à la propagande de ma Section et membre du Comité fédéral. Mes convictions ne s'étaient pas modifiées depuis 1966 et je faisais toujours confiance aux positions de la lutte des classes du Parti et à ses volontés marxistes-léninistes de mettre un terme à l'ordre bourgeois en France : le capitalisme monopoliste d'État.

Sur le plan international, la ligne adoptée par le Parti Communiste Chinois en ce qui concernait son conflit théorique, idéologique et politique avec le Parti Communiste d'Union Soviétique méritait l'attention sérieuse de tout militant ; je pensais raisonnable – en relation avec mes propres insuffisances d'appréciations – de faire confiance encore une fois dans le Parti et de soutenir ses positions, qui étaient les thèses défendues par le Parti Communiste d'Union Soviétique, à savoir : la possibilité de passage pacifique au socialisme dans les Pays industriellement développés, tel la France. Ces thèmes avaient été énoncés par Nikita Khrouchtchev lors du 20ème Congrès.

Pendant l'année 1968, deux faits historiques de grande importance m'ont ouvert les yeux sur la voie de TRAHISON que représentait en vérité ce soi-disant « passage pacifique » vers le socialisme, lié à la politique de « coexistence pacifique » inaugurée par Khrouchtchev et poursuivie par les révisionnistes Brejnev et Kossyguine ! Ces deux événements furent la crise révolutionnaire de Mai en France et l'invasion de la Tchécoslovaquie par l'Armée Rouge et les armées du Pacte de Varsovie.
Lors de la grande grève de Mai, la tragique incapacité du Parti à se montrer l'avant-garde révolutionnaire des masses qu'il prétend encore être fut démontrée à l'envi. Partout où le mur bureaucratique des syndicats put être ébranlé, les initiatives des travailleurs se multiplièrent pour dépasser les mots d'ordre réformistes, pour déjouer les tactiques démobilisatrices et démoralisantes des « États-Majors » :

Aux Piles Wonder à St-Ouen, les grévistes élurent un Comité de grève en Assemblée Générale, et pour manifester leur désapprobation de l'orientation réformiste de la grève, ils se barricadèrent dans l'usine et en interdirent l'accès aux responsables syndicaux.

Chez Peugeot à Sochaux, les travailleurs construisirent des barricades contre l'intrusion des CRS et chassèrent victorieusement ceux-ci de l'usine.
Aux chantiers de l'Atlantique à St-Nazaire, les travailleurs occupèrent l'entreprise en refusant dix jours durant de déposer un cahier de revendications malgré la pression constante de l'appareil syndical.

Voilà des exemples parmi d'autres de ce qu'ont fait les travailleurs : en dehors des organisations qui prétendent à l'heure actuelle les représenter pour se substituer à leurs volontés révolutionnaires !
Citons Lénine (œuvres choisies, Éditions de Moscou 1946, tome I, page 542 : « les enseignements de l'insurrection de Moscou ») :

« Les formes essentielles du mouvement de décembre à Moscou, ont été la grève pacifique et les manifestations. L'immense majorité des ouvriers n'ont participé qu'activement à ces formes de lutte. Mais précisément le mouvement de décembre à Moscou a montré de façon éclatante que la grève générale, comme forme indépendante et principale de lutte, a fait son temps : que le mouvement déborde avec une force instinctive ses cadres trop étroits, donnant naissance à la forme supérieure de la lutte, l'insurrection. »

Au lieu de brandir MÉCANIQUEMENT « Le gauchisme, maladie infantile du communisme », je conseille aux dirigeants du Parti de relire : « L'État et la Révolution », ainsi que « Le renégat Kautsky et la révolution prolétarienne » ...

Qu'a fait le Parti pour comprendre ce que signifiaient ces actions spontanées des travailleurs, pour se placer en avant d'elles, pour leur donner tout leur sens ? Sa tactique s'est bornée à dire que cette grève avait un contenu et des objectifs purement revendicatifs, qu'elle n'était à aucun moment une grève / politique /, qu'il fallait tout faire pour que le mouvement reste dans le cadre de la légalité bourgeoise, tout en s'extasiant jésuitiquement de la maturité d'une classe ouvrière devenue, selon ses meilleurs vœux, pacifique...

La ligne ouvertement contre-révolutionnaire pratiquée en mai/juin 1968 par le Parti Communiste Français est conforme aux thèses khrouchtchéviennes du 20ème Congrès.
L'invasion, de style barbare et fasciste, perpétrée quelques semaines après l'accord de la conférence de Bratislava, a consacré d'autre part aux yeux des révolutionnaires du monde entier la voie révisionniste traîtresse de la clique au pouvoir en Union Soviétique. Dans le camp révisionniste, la dégénérescence est totale : les divergences d'un État communiste entraînent l'occupation militaire de cet État par un autre État communiste, qui n'a de supériorité que la puissance de ses armes. Depuis quand l'État-Super-Grand n'a-t-il pas trahi, lui, la cause de la révolution mondiale ? Depuis quand ses dirigeants n'ont-ils pas serrés les mains du chef de file de l'impérialisme, les Etats-yankee ? Depuis quand n'ont-ils pas commencé de lier des relations de commerce avec les États oligarques d'Amérique Latine, avec l'Espagne de Franco ?

La leçon pour moi était claire.
Des militants qui veulent lutter pour / l'abolition de la propriété privée /, le Parti s'emploie à faire des activistes au service de sa politique de collaboration de classes, de trahison de la volonté révolutionnaire des masses. (Citation 6)
Depuis le mois d'octobre 1968, date à laquelle je fis part à certains camarades de ce qui n'étaient alors que des divergences, je n'ai plus été convoqué à aucune réunion régulière ou extraordinaire du Parti ; outre une réunion de ma cellule en novembre où je fus mis unanimement au banc de l'accusé ; cette façon de procéder est bien caractéristique de la démocratie interne du Parti : dès que des opinions jugées dangereuses sont émise par un camarade, on l'isole, on en fait un pestiféré !
Je demande à ce que cette lettre soit lue intégralement à tous mes camarades du Parti, à ceux de ma cellule, du comité de Section et du Comité fédéral de l'Aisne.
Mais au-delà des organismes de direction, de la manipulation des permanents, je garde entièrement confiance dans tous mes FRÈRES DE CLASSE, dans tous ceux de la BASE, à leur conscience, car « seule la vérité est révolutionnaire » et ils sont révolutionnaires ! »

Cette lettre fut directement produite par les circonstances où elle fut écrite, elle reflète ce que je pensais à l'intérieur du groupe où je militais. Les positions prochinoises en étaient le support politique.

-XIX-

En juin 1969, je trouvai dans le livre de René Viénet « Enragés et Situationnistes dans le Mouvement des occupations » une analyse et un ton à propos de Mai qui suscitèrent ma curiosité, en rencontrant ma révolte ; je puisai dans un numéro de l'Internationale Situationniste l'adresse d'un groupe: Informations-Correspondances-Ouvrières, auquel il était fait allusion en termes assez positifs, qui publiait chaque mois un bulletin que je leur demandai. Voici la plate-forme politique de ce groupe avec lequel je devais développer des contacts : 

photo-6

      CE QUE NOUS SOMMES, CE QUE NOUS VOULONS.

(Ce texte ne constitue pas un programme ou une plate- forme d'action, il constitue le point d'une discussion entre tous les camarades d'ICO, chacun peut le remettre en question. En tout et en partie.)

Le but de notre regroupement est de réunir des travailleurs qui n'ont plus confiance dans les organisations de la classe ouvrière, partis et syndicats.

Les expériences que nous avons faites nous ont montrées que les syndicats actuels sont des éléments de stabilisation et de conservation du régime d'exploitation.

Ils servent d'intermédiaires sur le marché du travail, ils utilisent les luttes pour des buts politiques, ils sont les auxiliaires de toute classe dominante dans un État moderne.
Nous pensons que c'est aux travailleurs de défendre leurs intérêts et de lutter pour leur émancipation. Travailleurs parmi d'autres, nous essayons de nous informer mutuellement de ce qui se passe dans nos milieux de travail, de dénoncer les manœuvres syndicales, de discuter de nos revendications, de nous apporter une aide réciproque.

Dans les luttes, nous intervenons comme travailleurs et non comme organisation pour que les mouvements soient unitaires et pour cela, nous préconisons la mise sur pied de comités associant de façon active le plus grand nombre de travailleurs, nous défendons des revendications non hiérarchisées, et non catégorielles capables de faire l'unanimité des intéressés. Nous sommes pour tout ce qui peut élargir la lutte et contre tout ce qui tend à l'isoler. Nous tentons par des liaisons internationales de savoir aussi quelle est la situation des travailleurs dans le monde et de discuter avec eux.

Tout cela nous mène à travers les problèmes actuels à mettre en cause toute la société d'exploitation, toutes les organisations, à discuter de problèmes généraux tels que le capitalisme d'État, la hiérarchie, la gestion bureaucratique, l'abolition de l'État et du salariat, la guerre, le racisme, le socialisme, etc. Chacun expose librement son point de vue et reste entièrement libre de l'action qu'il mène dans sa propre entreprise. Nous considérons comme essentiels les mouvements spontanés de résistance à tout l'appareil moderne de domination alors que d'autres considèrent comme essentielle l'action des syndicats et des organisations.

Le mouvement ouvrier est la lutte des classes telle qu'elle se produit avec la forme pratique que lui donnent les travailleurs. Ce sont eux seuls qui nous apprennent pourquoi et comment lutter ; nous ne pouvons en aucune façon nous substituer à eux ; eux seuls peuvent faire quelque chose. Nous ne pouvons que leur apporter des informations, au même titre qu'eux peuvent nous en donner, contribuer aux discussions dans le but de clarifier nos expériences communes et, dans la mesure de nos possibilités, leur fournir une aide matérielle pour faire connaître leurs luttes ou leur condition.

Nous considérons que ces luttes sont une étape sur le chemin qui conduit vers la gestion des entreprises et de la société par les travailleurs eux-mêmes.

Je leur envoyai aussitôt la lettre suivante :

« Je suis assez étonné par votre Organisation. Je ne m'attendais pas à ce que des ouvriers aient des idées aussi claires et avancées.

Mon métier pour l'instant est manutentionnaire. J'ai vingt-six ans et j'ai adhéré au Parti Communiste Français en 1966. Je suis bientôt devenu secrétaire de cellule, de Section et membre du Comité fédéral de mon département. J'ai été exclu du Parti en mars 1969 en raison de mes prises de position contre la ligne ouvertement contre-révolutionnaire pratiquée pendant les événements de mai/juin 1968.
Depuis novembre 1968, j'ai milité avec un groupe d'étudiants et quelques ouvriers qui avaient les mêmes convictions que moi, démasquant à l'aide de tracts et de journaux, d'affiches aussi, les traîtres du Parti Communiste. Cependant, une contradiction majeure éclata bientôt dans notre groupe : les éléments les plus dynamiques de celui-ci s'alignaient sur les positions du Parti Communiste Marxiste- Léniniste (organisation prochinoise dissoute en juin) et nous étions amenés à faire insensiblement la propagande maoïste. La question de
l'adhésion de notre groupe à ce Parti ne tarda pas à se poser avec acuité. Mais très curieusement : aucun d'entre nous, même les plus fervents adeptes du Petit Livre Rouge, ne voulait adhérer. Ceux-là mêmes dont les convictions s'inspiraient fondamentalement de Mao-Tsé-Toung refusaient pour des raisons personnelles (c'était leurs termes) de s'engager. Mon idée à ce moment-là fut de mettre en relief cette contradiction : pouvions-nous continuer de peindre et de distribuer des mots d’ordre d'un Parti dans lequel aucun d'entre nous ne voulait aller... Tout se passait comme si nous faisions pénétrer dans la classe ouvrière une propagande à laquelle nous ne croyions pas nous-mêmes, à laquelle nous étions étrangers.

Je n'avais jamais « collé » à l'idéologie maoïste. J'appréciais pourtant le labeur antirévisionniste que les Organisations qui se réclamaient de Mao-Tsé-Toung pouvaient accomplir.
J'eus alors la connaissance des Communistes de Conseils ; je n'avais jamais entendu parler de cette « fraction ». Le numéro un de « Révolution Internationale » de Toulouse me découvrit cette théorie d'une société organisée en Conseils Ouvriers et s'autogérant. Ce qui me convainquit, c'est l'idée maîtresse de la société gérée par les travailleurs eux-mêmes, en opposition avec la théorie du Parti état-major des masses et qui finit toujours par se substituer à la volonté de ces masses elles- mêmes. Les expériences historiques le prouvent. De plus, ma pratique de militant et ma conviction d'ouvrier me portaient dans un tel sens.

Je communiquai alors cette revue à mes camarades ; ceux-ci, en raison de leurs convictions léninistes ne s'y intéressèrent à peu près pas. Ces camarades étaient des étudiants pour la plupart. Pour eux, l'existence d'un Parti léniniste était la condition sine qua non pour aller à la Révolution prolétarienne. La conscience des masses et de la classe ouvrière en période de crise (mai/juin 1968) n'allait pas assez loin pour provoquer la Révolution. Il fallait pour cela indiscutablement un Parti avec une discipline de fer, abnégation absolue des militants et un cerveau qui réfléchisse (comité central), qui pense et ordonne la situation pour la mener à son terme révolutionnaire.

Je trouvais peu de choses à leur répondre : la nécessité d'une organisation, d'un parti me paraissait irréfutable ; malgré cela, j'approuvais l'idée conseilliste, je la trouvais plus juste et adaptée à la réalité ouvrière que je connaissais, par la définition qu'elle donnait du rôle des travailleurs se dirigeant eux-mêmes.

D'autre part, la contradiction exposée plus haut m'inclinait fortement à un regard critique sur les convictions léninistes de mes camarades. Dans les faits, je remarquais que leur engagement était purement théorique : leurs convictions révolutionnaires ne modifiaient guère leur train-train petit bourgeois... Leur nourriture essentielle restait les livres, tout en se réfugiant dans une condition d'étudiant à perpétuité.

Sous le poids de ces contradictions, notre groupe se désagrégea peu à peu... Cependant, nous posâmes les bases d'un Comité d'Action-Étudiants-Travailleurs (en vérité composé de lycéens...) qui a encore aujourd'hui une certaine activité.

Je proposai bien à mes camarades de continuer en tant que groupe autonome une activité de propagande révolutionnaire dans la classe ouvrière, en discutant nous-mêmes sans liaison avec aucun parti ou organisation les prises de position que nous aurions adoptées, seulement par nos expériences propres, mais ceux-ci qualifièrent péremptoirement cette voie de « petite bourgeoise ».

Je ne sais pas s'ils avaient encore raison, toujours est-il que nous n'avons plus de rapports entre nous, si ce n'est au niveau des conversations de cafés...

Je dois vous signaler enfin que je travaille dans une Coopérative Ouvrière dont les directeurs sont membres du Parti Communiste ; ces anciens ouvriers ont les meilleures places, évidemment ; le syndicat ouvrier marche au coude à coude avec des directeurs, le secrétaire du syndicat étant membre de Comité fédéral, tout comme le directeur du personnel... Une bonne entente en famille, quoi !

Dans mon service, les gars n'ont pas repris leur carte syndicale depuis le début de cette année ; ils ont compris, semble-t-il. Nous faisons cinquante à soixante heures de travail par semaine et je gagne 3.38 francs de l'heure. En fait, c'est déjà ici depuis longtemps un genre de participation : nos chefs de service nous disent : « Ici les gars, c'est pas l'entreprise capitaliste, faut que vous donnez toute votre bonne volonté ! » Ça fait raide à entendre. »

citation-07

-XX-

L'adhésion à un Parti répond à une peur, à un vide personnel. Mais l'embrigadement n'est pas la solution à ce vide. Comme d'autres prennent un engagement dans la Légion parce qu'ils ne trouvent rien de mieux ni d'autre à faire, parce qu'ils s'ennuient, j'ai donné mon adhésion à un Parti qui, je le croyais, pouvait transformer la société. 

En 1966, la philosophie gaulliste imprégnait la vie quotidienne des français de ses odeurs pestilentielles ; l'air ne pouvait être qu'irrespirable. Mais déjà, d'élection en élection, les troubles que les responsables s'efforçaient de dissimuler jusqu'au dernier moment s'annonçaient déjà.
Aujourd'hui, mes camarades étudiants sont partis en vacances. Ils cherchent avec passion à résoudre d'abord « leurs problèmes personnels » : ils attendent, ils réfléchissent, ils n'ont pas adhéré au Parti maoïste.
Il s'est dégagé de ces expériences la volonté d'un retour à soi-même ; cette laborieuse tentative de comprendre m'a amené à cette dernière évidence. Je pourrais appeler ce bilan « La fin du militant ». Mais la tâche et l'œuvre reste ... commune.

-XXI-

Le groupe Informations-Correspondances- Ouvrières pour lequel je rédigeai ce « Bilan » y ajouta la lettre que je leur envoyai, le 20 septembre 1969 :

« Chers camarades,

Je quitte demain Saint-Quentin pour Gênes, où j'embarque le 26 septembre à destination de Buenos Aires.
J'ai donc par lettre recommandée demandé mon compte à la Coopérative Ouvrière où je travaillais. Le directeur du personnel est venu me demander pourquoi je voulais m'en aller, je lui ai répondu exactement : « J'en ai marre de ranger des fromages dans des caisses pendant neuf heures par jour. » Boulot insipide que je faisais pour gagner ma vie depuis deux ans et trois mois... Il parla « des choses de la vie, que lui- même avait fait une trentaine de boîtes avant de s'arrêter dans celle-ci. » Il est vrai qu'il en était devenu directeur. Ses propos pénibles ne me firent pas changer d'avis !
Mais tout ceci n'est guère intéressant.
J'ai eu beaucoup de plaisir avec quelques-uns de mes camarades de travail, ceux avec lesquels je me sentais « en intelligence », les radicaux qui avaient depuis belle lurette envoyé au diable le secrétaire syndical.

Nous nous sommes réunis hier soir après le travail dans un petit café et nous avons trinqué en discutant de choses et d'autres, c'est à dire du TRAVAIL ; car c'était bien notre condition d'ouvriers, de travailleurs et d'exploités qui nous réunissait, nous n'avons pas essayé de fausses évasions : cette condition, nous la comprenions tous les quatre de la même façon... L'un d'eux était un ancien syndicaliste actif, il avait été délégué, mené plusieurs grèves dans la métallurgie comme cégétiste pendant les années 50. Avant mai 1968, il avait déchiré sa carte syndicale. Aujourd'hui, il n'y a plus que le chef de service qui adhère au syndicat.

Ces camarades (chauffeurs-livreurs) restent les éléments / authentiques / de la classe ouvrière, ils ne se sont jamais reniés en cherchant « la bonne place » par le biais du Syndicat ou frottant les manches d'un quelconque pantin. Le plus vieux d'entre eux, d'une cinquantaine d'années, garde son esprit ouvert aux prochains changements révolutionnaires, à la disparition de la condition prolétarienne, au processus radical dont il s'accepte un élément, ce qui est sa justification et sa conscience.

Nous avons convenu de rester en relations, bien sûr. Ne sommes-nous pas du même bateau ?

Salut fraternel ! »

-XXII-

Dans leur bulletin de juillet 1969, les camarades d'Informations-Correspondances-Ouvrières publièrent une autre lettre que je leur fis parvenir pour tenter de leur expliquer mon départ, accompagnée d'une réponse. Voici :

LETTRE D'UN CAMARADE DE L'AISNE :

« Je suis en définitive contraint en ce moment de faire des heures supplémentaires : environ 56 heures par semaine. J'ai dû établir avec mon chef de service un compromis. Refuser catégoriquement de faire des heures supplémentaires en cette période de vacances où l'effectif est réduit de moitié aurait été, je crois, plus un acte d'individualisme qu'autre chose, vu que mes copains ne discutent même pas à un niveau sérieux cet état de fait qu'on leur impose. Ceux-ci pensent principalement à leurs vacances toutes proches. Cependant, je remarque chez quelques jeunes (des nouveaux) un état d'esprit très différent des « anciens » en face du boulot. Ils ont l'air de ne pas être d'accord pour accepter les mêmes conditions de travail que les autres. Cette combativité se traduit par un « je-m'en-foutisme » ou une sorte de « je-m'en-foutisme » pas du tout ordinaire. Bien sûr, leurs actes de rébellion anarchiques sont pratiqués « en solitaire ». Je veux dire qu'en face du désordre établi et officiel, ils prient chacun pour leur bonne étoile... Cette forme de combativité (larcins, petits sabotages) est le seul signe de vie que je discerne à l'heure actuelle.

D'autre part, mes rapports avec ICO me préoccupent assez pour que je vous entretienne de mes problèmes. En effet, je n'ai plus l'intention de rester longtemps dans cette Coopérative Ouvrière. Mon travail de manutentionnaire ne recoupe en rien ce que j'ai volontairement envie de faire ; je veux dire que je n'ai pas choisi ce travail. Continuer cette activité mécanique est pour moi vide de sens, m'apparaît de plus en plus comme une lâcheté. Bien sûr, les raisons économiques sont toujours déterminantes... Cependant, à un niveau vital, je me sens obligé de faire quelque chose, de sortir de mon cadre routinier, de briser cette contrainte latente, perpétuelle, qui existe spectaculairement dans le « travail forcé ».

Évidemment, j'ai conscience de la généralité de ma situation. Et de plus, je n'ai aucune solution, dans l'état actuel des choses que je connais, à proposer. Il s'agirait de ce que ce monde bourgeois appelle une instabilité... Très banal.

J'ai donc « poétiquement » décidé de partir à l'aventure en Amérique du Sud, parce que c'est vraiment loin et que ce continent est pour moi plein de réminiscence. J'ai envie de me promener, de voyager, de reprendre ce qui m'appartient : ma vie.

Je suis conscient de toutes les critiques et questions (voire menaces) que suscite ce genre d'expérience... Ces questions, je me les suis posées d'innombrables fois. 

citation-08

Mais j'estime que rester dans sa routine est une façon de se stériliser volontairement soi-même. Lorsqu'on ne fait pas quelque chose dont on a profondément envie, je crois qu'on finit par dégénérer d'une manière ou d'une autre, quelle que soit la conscience qu'on peut avoir de ces problèmes. Je ne veux pas faire, surtout pas, à travers ces réflexions qui s'appliquent à ma situation, une critique et un rejet de ceux qui restent où ils sont, qui refusent de sortir des chemins auxquels on les a assignés, car j'ai au contraire besoin de dialoguer avec ceux-là, la différence qui me sépare d'eux dans les actes n'est pas fondamentale. Je ressens moi aussi leur désir de sécurité, de tranquillité. Mais je refuse violemment de payer cette sécurité et cette tranquillité du prix de ce que je tiens de plus important chez chacun : ses idées et le besoin de les réaliser concrètement et pratiquement, de se réaliser soi-même. Je tiens profondément à explorer toutes les voies qui sont en moi, et pour l'instant, ce départ est une de ces voies. Remarquez aussi qu'il ne s'agit pas d'une volonté de jouissance égoïste de sa propre personnalité ; en ce qui me concerne, il ne s'agit pas de cela : je me sens du côté des faibles, des exploités, des misérables : je suis lié à eux dans mes racines. Je n'ai jamais été du genre conquérant.
Je pars avec pour seul capital ma force de travail, dans deux mois, pour l'Argentine. Je pense rentrer en France peut-être dans quelques mois ou quelques années.
Les problèmes qui me lient à ICO seront toujours les mêmes. Je voudrais que vous me disiez les quelques réflexions que vous inspirent cette lettre, sans ménagement bien sûr. Si cela était possible, j'aimerais rester en contact avec vous. En effet, il me semble maintenant avoir commencé un dialogue avec ICO, il me semblerait bête de l'arrêter, car mes convictions ne changent pas. Je ne fais qu'un voyage dans la pratique, si je peux dire. De toute façon, je devais vous rendre compte de mon projet, afin que vous sachiez où j'en suis. »

RÉPONSE À CE CAMARADE :

« Une des règles de nos relations au sein d'ICO, c'est de laisser un camarade ou un groupe de camarades faire leur expérience chaque fois qu'ils désirent avoir une certaine activité en pensant déboucher sur quelque chose.

Cela peut paraître contradictoire et critiquable, notamment pour ceux qui pensent que toute activité doit être « logique », c'est à dire pensée, cohérente, orientée vers un but et mûrement réfléchie. S'ils leur arrivent d'aider ceux avec qui ils ne sont pas d'accord, c'est le plus souvent par tactique, dans l'espoir de les amener par la confiance à glisser sur d'autres positions.
Ce n'est pas non plus une éducation. Là aussi, certains y verront un paradoxe, mais c'est plus l'expérience que la pensée qui apprend le vrai sens des choses. Finalement, c'est une question de tempérament et de manière d'appréhender la vie. Sur les problèmes que tu poses, on ne peut avoir que des réponses personnelles. En dehors du « Fais ton expérience » et de l'aide proposée dont nous parlions plus haut.
De l'exploitation, des vexations du travail, des routines, de l'immobilisme des autres, des murs auxquels on se heurte dans ses révoltes qui restent plus ou moins velléitaires, certains s'en accommodent, d'autres ne peuvent pas le supporter. C'est plus affaire de circonstance de la vie, de ce qu'on a à côté, bien souvent paraissant des dérivatifs. Tel supportera tout et soudain ne pourra plus tenir. Tel aura crû possible de vivre en marge et de ne pas supporter l'exploitation et un jour s'intégrera, parfois d'une manière bien moche par rapport à ses anciennes idées. Tout cela n'a apparemment que peu de rapport avec la lutte de classe qui est un phénomène collectif « conscient » au sens qu'on donne habituellement à ce mot ; cela se réfère plus à la révolte individuelle ; mais le total de ces comportements est une partie intégrante de la lutte de classe.

Tu signales au début de la lettre l'attitude des jeunes devant le travail qui traduit une combativité et un refus d'accepter l'esclavage salarié du capitalisme. C'est le même problème qui te pousse à partir, eux y donnent une autre réponse, chacun à sa mesure individuelle. Ce n'est pas un cas particulier. Actuellement et surtout depuis mai, on constate à peu près partout cette même attitude des jeunes et des moins jeunes. Elle inquiète pas mal les dirigeants car elle grippe leur machine économique et présage peut-être d'autres formes de lutte.

Quant au désir de sécurité, de tranquillité des autres, c'est une bien mince protection : le capitalisme ou plutôt ce qu'on appelle « sa dynamique » se charge bien de venir les chercher et de bousculer leurs routines et leur petit confort, et de les acculer à lutter. Quelles que soient les voies, choisies ou non, tout finit par converger vers la lutte parce que le problème central est l'exploitation de l'homme par l'homme pour extraire la plus-value du travail. Et cette lutte constante, soit égoïsme, soit arrivisme, soit ruse, soit routine, sois contrainte, soit je-m'en- foutisme, finit par se fondre dans le même creuset parce que, quelles que soient les motivations personnelles, c'est toujours sur les hommes qui refusent d'être des machines que butte le système.

Je pense que si tu as la conviction que tu dois partir, il faut que tu partes, mais fais-le avec le moins d'illusions possibles et dissipe les mirages de la distance ; les problèmes de la lutte en Amérique latine ne sont pas ceux d'ici / ce sont des pays qui s'industrialisent et, comme en Russie en 1917, le combat d'une minorité ouvrière est un combat isolé dont profitera une classe bourgeoise ou son équivalent bureaucratique pour faire l'industrialisation contre l'impérialisme dominant - ici les USA. Ça ne veut pas dire non plus que tu doives jouer les globe-trotters et te promener en spectateur. L'internationalisme ne doit pas être un vain mot, si tu as le désir de partir parce que cette société te pèse – et que tu retrouveras là-bas avec un même et pourtant autre visage – autant que tu établisses le plus de liens possibles, autant que tu en apprennes le plus possible. Ce n'est pas ICO qui est en cause, mais la solidarité anonyme de tous. Tu apprendras des autres et tu apprendras aux autres. On espère seulement que le véhicule pourra être ICO.

Ce n'est donc pas seulement le contact qu'on espère garder avec toi, mais discuter de tout cela avant ton départ et garder un lien étroit lorsque tu seras là-bas : car cela nous intéresse tous de connaître une réalité qui nous échappe à peu près entièrement. »

Annexe au « Bilan d'une adhésion au P.C.F. - 1966/1969 » de Gérard Lemaire

Publié par I.C.O. - mars/avril 1970 n° 91

Un camarade hollandais -

En lisant ce «Bilan d'une adhésion au P.C.F.», involontairement j'ai été obligé de penser à un article que j'avais eu sous les yeux, il y a je ne sais plus combien d'années, et qui était intitulé : « L'Internationale communiste en marche vers le vide ». Car c'est surtout « le vide », régnant partout dans les cellules, caractérisant toutes les soi-disant « activités » du PC, pesant lourdement sur les esprits des militants bolchevistes, intoxiquant leur vie de tous les jours, qui frappe celui qui, avec l'auteur, suit semaine après semaine ce qui se passe à l'intérieur de cette organisation qui – une fois de plus – s'est montrée vraiment un frein à n'importe quelle lutte prolétarienne.

Il y a sans doute plusieurs façons de critiquer le PC : du côté de la théorie marxiste qu'il a, suivant l'exemple de Lénine, transformé dans une sorte de schématisme formel ou mieux dit même superficiel, adapté spécialement pour justifier l'action ou l'absence d'action d'une bureaucratie politique, bornée, de caractère parlementaire et petite-bourgeoise ; du côté de la pratique réelle de lutte quotidienne qui montre de plus en plus clairement la divergence profonde entre la vie des masses dans un pays moderne et industriel de l'Occident d'un côté, et une organisation qui a ses racines dans une société complètement différente (comme était la Russie au début de notre siècle) et qui est devenue par la logique des choses un instrument de soutien pour l'idéologie du capitalisme d'état (ce qui veut dire en France pratiquement en faveur du Gaullisme !) de l'autre.

Ce que fait l'auteur du « Bilan » est encore autre chose. En mettant sur le papier exactement les petits faits de la vie intime du PC tels qu'ils sont, sans les faire suivre des commentaires théoriques, en les laissant raconter leur « propre histoire », il remplace une critique du type indiqué ci-dessus, par une critique de la réalité elle-même. Le résultat qu'il obtient en faisant ainsi, est saisissant et touchant et ne manque pas à convaincre n'importe qui, qui comme l'auteur lui-même, estime que la vie réelle vaut plus que les slogans et les tracts abstraits.

Moi, j'ai lu le « Bilan » qui m'a fasciné dès la première page jusqu'à la fin, par son style personnel, avec un intérêt profond. Il y avait peu de choses que je ne sache pas depuis longtemps par ma propre expérience ; il y a eu peu de cas vraiment où je les ai vues décrites d'une telle façon directe et vivante. Voilà un exposé bien précis de la manière par laquelle le PC transforme des adhérents en « objets ». On ne s'étonne pas lorsqu'on voit dans le cours du récit dans quelle mesure « les événements » ont démasqué en même temps, subjectivement pour l'auteur une sorte de libération personnelle qui l'a débarrassé des chaires bolchevistes, objectivement pour la classe ouvrière française une rupture plutôt pratique que consciente avec un passé d'immobilisme. C'est pour cette raison que je voudrais en recommander vivement la lecture à tous ceux pour qui la lutte prolétarienne signifie plus qu'un slogan obligatoire et qui se trouvent effectivement devant la réalité de l'exploitation et de l'aliénation capitaliste, laquelle est évidemment inconnue aux grands chefs communistes et qui ne les intéresse pas du tout.

Octobre 1969

Ce texte a été publié anonymement par I.C.O., Informations Correspondances Ouvrières, en supplément du numéro 91 de mars-avril 1970.

Dépôt légal : 4ème trimestre 2019

ISBN 978-2-9562786-2-7

Epitaphe :

« L’adhésion à un parti répond à une peur, à un vide personnel. Mais l’embrigadement n’est pas la solution à ce vide. Comme d’autres prennent un engagement dans la Légion parce qu’ils ne trouvent rien de mieux ni d’autre à faire, parce qu’ils s’ennuient, j’ai donné mon adhésion à un Parti qui, je le croyais, pouvait transformer la société ». (Gérard Lemaire)

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