Perspectives pour un aménagement du territoire low-tech (3/4)

(Partie 3/4) Imaginer un aménagement du territoire qui soit au service de l'agradation de l'environnement offre de désirables perspectives. Dans cette troisième partie, il s'agit d'expliciter concrètement la manière avec laquelle nous pourrions vivre - et organiser le territoire - de façon soutenable.

Cette série de 4 articles explore les enjeux et traductions concrètes que pourrait prendre un aménagement du territoire low-tech ou convivial.

Partie I : introduction - L'aménagement du territoire peut-il être convivial ?

Partie II : un nouvel objectif pour l'aménagement du territoire : aménager pour agrader l'environnement

Partie III : vers l'utopie, quelques déclinaisons concrètes de l'aménagement dans une société conviviale : travailler, produire, se nourrir, se loger, se déplacer, s'amuser...

Partie IV : 9 mesures concrètes à mettre en place dès à présent

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Mise en image par Initial Paysagistes du scénario prospectif Afterres2050 pensé par SOLAGRO et visant à imaginer un futur agricole et alimentaire. 

 

Vers l’utopie : l’aménagement dans une société conviviale

 

Travailler, ça pollue !

Aménager le monde des low-tech implique de révolutionner l’organisation actuelle du travail. Il ne s’agit pas ici de développer les enjeux de réappropriation des moyens de production par ceux qui les utilisent ou d’organisation collective et démocratique du travail, mais plutôt de donner quelques enjeux propres à la limitation de la consommation de ressources non renouvelables.

Ainsi, le travail devra être moins spécialisé et beaucoup plus basé sur les aléas climatiques. Autrefois, le meunier organisait son travail en fonction des vents. Il pouvait avoir à travailler très intensément pendant plusieurs jours d’affilée puis s’arrêtait. Les moissons, avant l’industrialisation de l’agriculture, procédaient de la même façon : elles vidaient les usines et l’on observait, pour quelques semaines, un retour massif des urbains vers la campagne. Un travail low-tech, qui s’adapterait aux contraintes et potentialités climatiques, serait plus intense l’été pour une partie importante de la production alimentaire (récoltes, conserves, etc.). A l’inverse, il serait peut-être plus intense l’hiver pour les activités requérant une force mécanique, profitant des vents plus importants.

Il va de soi que le travail serait moins tertiarisé, et qu’il serait nécessaire d’aménager le territoire de sorte à retrouver des lieux de production (alimentaire, artisanale, industrielle notamment) au cœur des villes. Un projet urbain résilient devrait donc comporter les espaces de production nécessaires à la vie de la collectivité qu’il accueille. Ce qui supposerait donc d'être en mesure d'identifier ce dont à besoin ladite collectivité, en faisant évoluer le métier de programmiste vers une programmation des besoins réels des usagers d'un territoire. Pour ne pas reproduire les erreurs de l’histoire, une différence majeure avec l’urbanisation du XIXème siècle serait la prise en compte du respect de l’environnement et de ses populations dans l’aménagement, en tenant compte des externalités liés à nos besoins. Ceci supposerait donc de renoncer à certains biens qui génèrent trop de dommages collatéraux, et ainsi d'éviter les activités générant des pollutions. De sorte, les fonctions productives d'un territoire pourraient plus aisément se superposer aux fonctions classiques de la ville (comme le logement).

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Le bâtiment "Mozinor" à Montreuil (93) est un des rares outil productif en cœur de ville et pensé de façon verticale afin de pouvoir être inséré dans un territoire dense. Réalisé dans les années 1970s, il incarne l'idéologie du tout voiture / camion. En transformant ce modèle à une logique de logistique à vélo, cela donne une idée de ce que pourrait être un bâtiment productif urbain. 

Mais plus largement, c'est bien d'un changement de paradigme face au travail qu'il faudra envisager. André Gorz notait qu’aménager autrement la ville nécessite d’en révolutionner la manière d’y travailler. Dans « Misères du présent Richesse du possible »[1] il consacre une partie à « Changer la ville » : « Il faut comprendre la garantie d’un revenu social de base et l’extension du temps disponible non comme des réducteurs mais comme des multiplicateurs d’activité ; non comme des dispenses de faire quoi que ce soit mais, au contraire, comme la possibilité offerte à tous de déployer mille activités individuelles et collectives, privées et publiques qui n’ont plus besoin d’être rentables pour se développer. Il faut que chacun, dès l’enfance, soit entraîné dans et sollicité par le foisonnement tout autour de lui de groupes, groupements, équipes, ateliers, clubs, coopératives, associations, réseaux cherchant à le gagner à leurs activités et projets. Activités artistiques, politiques, scientifiques, écosophiques, sportives, artisanales, relationnelles ; travaux d’autoproduction, de réparation, de restauration du patrimoine naturel et culturel, d’aménagement du cadre de vie, d’économie d’énergie ; « boutiques d’enfants », « boutiques de santé », réseaux d’échanges de services, d’entraide et d’assistance mutuelle, etc. (…) Une politique de la ville peut donner des impulsions décisives à cette fermentation d’auto-activités, dans lesquelles prend corps et conscience le projet d’une société autre. Par l’organisation de l’espace et des temps sociaux ; par les aménagements, équipements, lieux, etc. , qu’elle met à leur disposition, la politique de la ville appelle les auto-activités à se développer, leur en donne les moyens, les reflète à elles-mêmes comme étant non pas des improvisations éphémères ni des palliatifs subalternes adoptés faute de mieux, mais bien ce qu’une société qui demande à naître attend de tous et de chacun : projet commun proposé à tous, porteur de liens sociaux nouveaux. ».

Produire : le juste nécessaire, au bon endroit…

Il est impératif de réduire la place de l'industrie. Sa généralisation, adossée au capitalisme, est une source majeure de la destruction de l'environnement du fait que ce mode de production est pensé pour servir à l'accumulation. C'est également une source majeure de "désappropriation" des technologies qui nous entoure et, plus largement, du travail. André Gorz résume bien cela à travers l'idée d'un travail hétéronome auquel il oppose les activités autonomes : le premier étant un travail imposé par une entité extérieure à nous et dont les fins nous échapperont toujours, quand les activités autonomes sont librement discutées et choisies.

Néanmoins, l’industrie peut permettre de fournir à la fois des biens nécessaires à notre épanouissement et réduire fortement le temps de travail et même, pour certains cas bien précis, être plus efficiente dans ses consommations de ressources. Mais cette nouvelle industrie « post-énergétique » devra faire la preuve de son efficience et de son faible impact sur l’environnement. Cela passera par une conception radicalement low-tech des objets qui y seront produits, par l’utilisation de matières premières sous des formes facilement réutilisables, avec des modes d’assemblage pouvant être facilement désassemblés, etc. Cela passera également par une radicalisation de la démocratie au travail, en permettant à ceux qui travaillent dans l'industrie d'agir sur leur outil de travail, d'avoir conscience des finalités de leur travail, de pouvoir l'organiser de façon autonome.

L’excellent ouvrage d’anticipation « Bâtir Aussi » (qui illustre de nombreuses thématiques concrètes de la vie dans un monde low-tech), détaille notamment le fonctionnement d’une usine de cycles (vélos mais pas uniquement), qui synthétise très bien les enjeux d’une production low-tech :

  • l’usine en question fonctionne sur la réutilisation des matériaux que nous accumulons aujourd’hui et qu’elle trie et valorise dans la conception des cycles (des vélos, mais aussi des bus à pédale, des outils à pédales, etc.) ;
  • elle poursuit l’idée de produire des objets dans un souci de simplicité et de sobriété énergétique : au maximum, les cycles sont assemblés mécaniquement (boulonnage…) et le moins possible soudés, les pièces ne sont fondues que lorsque c’est absolument nécessaire, conscient de la quantité d'énergie que cela requiert ;
  • le mode de travail mis en place évite la spécialisation : les travailleuses et travailleurs choisissent leurs tâches, ont tou⸱te⸱s réalisé un cycle en entier, … mais l’outil de travail est également collectif en dehors de la seule entreprise : la fonderie est réservée à l’entreprise de cycles 5 jours par mois, d’autres collectifs peuvent l’utiliser s’ils ont des besoins spécifiques, en contrepartie ils doivent contribuer à des tâches pénibles (ici, aider à la production de charbon nécessaire au fonctionnement des fourneaux) ;
  • l’usine intègre une forme d’autolimitation : plutôt que reposer sur une maximisation de l’efficience économique, son développement n’a pas reposé sur la seule demande (très importante dans le cas du livre) mais sur la quantité de travail que es travailleuses et travailleurs avaient envie de faire, leurs désirs de développement, … et cela a été décidé de façon collective et démocratique ;
  • l’objectif poursuivi par l’usine et d’avoir une diversité de production autour de la valorisation de « l’énergie des jambes » : outils basés sur un entrainement par pignons, bus à vélo, … ce qui illustre des pistes possibles d’innovations low-tech ;
  • enfin une anecdote intéressante sur la nécessité de changer de paradigme cognitif : un jeune homme n’ayant pas connu « l’antémonde » (le monde actuel) et reprochant à une de ses aînées l’ayant connu et aimant voyager (à vélo) son appétence pour le voyage et lui disant « les humains ne sont pas faits pour autant voyager » ; ce qui illustre un revirement intéressant de mentalité, n'étant plus basé sur une mobilité sans limite (et ce, même si les mobilités évoquées dans ce chapitre du livre sont essentiellement à vélo…).

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Image : l'excellent ouvrage "Bâtir aussi" donne de belles pistes de projection dans un monde écologiquement responsable.

Mais il n’est pas besoin d’aller si loin dans l’utopie pour trouver des exemples concrets de production low-tech compatible. L’entreprise Aezeo (Ploemeur, 56) organise des formations à l’autonomie énergétique et à l’auto fabrication de poêle-cuisinière bouilleur (permettant de produire chauffage et eau chaude sanitaire) et de panneaux solaires thermiques. Quoique les systèmes produits nécessitent encore un peu d'électronique et des petites pompes et disposent de quelques éléments soudés, la majeure partie est assemblée par vis et rivets et l'ensemble peut être très facilement réparé.

Poêles Hydro - aezeo, formation à l'autonomie énergétique

Autre exemple : la coopérative l’Atelier Paysan (basée à Renage, 38) ambitionne de redonner de l’autonomie aux paysans en concevant et réalisant leurs outils de travail dans une logique low-tech. Elle se base notamment sur :

  • Une structuration qui se base sur la collaboration plutôt que la compétition : les plans des machines sont tous mis à disposition de la communauté, avec l’objectif que leur appropriation permette d’enrichir les propositions initiales, et de mieux les adapter aux différents contextes.
  • Une ambition « low-cost + low-tech » : l’objectif est que les machines coûtent le moins cher possible et soient le plus simple possible à utiliser et, surtout, à réparer. Le résultat est des outils qui répondent à des besoins précis, utilisant peu de matières et le plus possible dans leur forme brute, avec des assemblages réversibles, en réduisant la complexité de la conception pour faciliter la maintenance et le démontage éventuel, etc.
  • L’autonomisation maximale des communautés pour réduire leur dépendance à des systèmes complexes et faciliter la production de manière locale, avec ce dont on dispose à proximité et surtout en donnant des savoir-faire qui peuvent ensuite être rediffusés localement. Cela permet de réduire fortement les consommations d’énergie liées aux flux (acheminement des matières premières, transformations parfois à plusieurs endroits différents, acheminement des produits transformés sur leur lieu de consommation, etc.).

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Prendre au sérieux la question énergétique : placer l’économie des ressources au cœur de l’aménagement

Un approvisionnement énergétique low-tech impliquerait l’utilisation de ressources renouvelables de façon la plus directe possible :

  • La biomasse (essentiellement bois mais aussi d'éventuels co-produits issus de l'agriculture) pour produire de la chaleur (et partiellement de l’électricité avec des dispositifs type « moteur Stirling ») tout en sachant qu'elle entrera en concurrence avec la construction (qui devrait être limitée dans un monde low-tech) et surtout la rénovation et notamment la production de matériaux d'isolation. 
  • Le vent pour produire une force mécanique (moulin…) ce qui implique à la fois de repenser les systèmes industriels et l’organisation du travail en fonction de la disponibilité des ressources ;
  • L’eau pour produire une force mécanique ou électrique, utilisable directement : avec les limites posées par les questions d’échelles : les barrages de grandes tailles ne sont pas vraiment low-tech, et leur maintenance parait peu évidente dans un monde sans énergie abondante…
  • L’électricité intermittente : utilisée quand elle est disponible pour éviter d’avoir à la stocker. Le stockage de l’électricité est aujourd’hui fortement dépendant des hautes technologies et de matériaux rares et demandant beaucoup d’énergie pour être extraits, mais des avancées pourraient permettre d’utiliser les low-tech, par exemple le stockage à air comprimé (voir sur ces sujets l'excellent site Low Tech Magazine, par exemple sur le stockage à air comprimé) :
  • En dernier recours, l’utilisation d’électricité de façon indirecte, c’est-à-dire soit transportée depuis des lieux de production plus important (les barrages existants par exemple, si on parvient à les entretenir, des solutions de concentration solaire, éventuellement quelques panneaux photovoltaïques dans le Sud de la France où ils produiraient davantage…)

Les systèmes d’énergies renouvelables industrielles requièrent des métaux rares qui auraient tôt fait de s’épuiser s’ils devaient se généraliser. Les payer à leur juste coût (humain et environnemental) ne serait pas viable dans une société qui ne serait pas basée sur l'exploitation de populations sur d'autres continents[2].

Dans une phase transitoire, et si la collectivité est prête à accepter d’extraire des minerais pour assumer localement les conséquences de ses modes de vie (donc par exemple en réouvrant des mines en France), des solutions de production d’énergie renouvelable industrielles pourraient permettre la transition, bien que cette idée paraisse saugrenue face à celle de directement construire un monde qui soit durable pour tou⸱te⸱s (et pas uniquement pour l'Occident), et pour les générations futures également (sans limite à une ou deux générations). A l’heure actuelle, l’éolien industriel répond surtout à des impératifs financiers et économique propre au capitalisme : le repowerment par exemple consiste à changer les nacelles des éoliennes alors que celles-ci fonctionnent, dans l’optique de tirer un meilleur revenu de l’installation et sans avoir à repasser par les processus de contrôle citoyen… Mais d'autres modèles existent, les éoliennes Piggott par exemple intègrent peu de matériaux non disponible localement (et qui pourraient être issus du réemploi), sont facilement autoconstructibles donc réparables. Leur utilisation passerait au préalable par une réduction drastique de l'électricité aux seuls usages auxquels on ne peut répondre autrement. 

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Image : exemple d'éolienne low-tech, l'éolienne Piggott, réussit à produire de l'électricité de façon modeste mais importante au regard des matériaux qu'elle met en oeuvre. Elle est de plus assez simple à réparer du fait de sa simplicité constructive.

L’aménagement devra donc tenir compte de ces enjeux. A l’échelle macroscopique, il s’agira :

  • d’organiser la production énergétique pour les usages sortant du quotidien (en conservant l’idée que les usages basiques sont assurés par chaque territoire, avec des équipements low-tech de proximité),
  • d’aider à la structuration d’une production très intensive de biomasse (aménagement forestier notamment, trognes, …),
  • de garantir la préservation des milieux selon leur richesse ou leur potentiel d’aggradation et d’assurer leur cohérence globale (gestion des corridors écologiques, gestion de l’eau, etc.).

 

L’aménagement agricole : une priorité

L’aménagement dans le monde des low-tech reposerait donc bien moins sur un aménagement des espaces bâtis, qui ont vocation à se stabiliser ou à se réhabiliter (et non plus à s’étendre), mais beaucoup plus sur l’aménagement des zones non construites, qui sont celles qui pourront donner à la société à la fois ses moyens de subsistance et ses moyens récréatifs et qui ont jusqu'alors été peu pensées dans une optique d'agradation de l'environnement et de contribution au bien-être des humains et des non-humains, en tout cas à une échelle macroscopique.

A petite échelle en effet, il existe déjà de nombreux exemples concrets sur lesquels s’inspirer et qu’il faudrait généraliser. On peut imaginer de plus que, dans un monde low tech, on approfondirait très vite notre connaissance des mécanismes naturels. En témoignent par exemple les dernières découvertes au sujet des mycorhizes, le réseau de champignons qui se développe dans les sols non labourés, qui permet à la fois de nourrir les plantes, de communiquer entre elles, de s’adapter à des prédateurs ou des changements climatiques, etc.

Sortir du labour pour développer une agriculture sur sol vivant, outre les intérêts en termes de consommation d’énergie fossile, est également un bon dispositif pour agrader l’environnement : un champ labouré engendre par exemple 150 fois plus d’érosion qu’un champ travaillé en sol vivant (ceci expliquerait notamment la désertification de nombreux sols en méditerranée, qui ont été lessivés car ils étaient très productifs pour l’agriculture et donc surlabourés)[3].

L’agroforesterie s’accommode bien de système de culture sur sols vivant, et permet des interactions entre les mycorhizes des arbres et de ce qui est planté. Elle multiplie également les possibilités de production sur une même surface, en permettant une production de biomasse et une production agricole classique.

Pour réduire le travail tout en disposant de ressources alimentaires, la paraculture, qui consiste en une manipulation sociale des plantes sauvages pour favoriser leur renouvellement, pourrait également se développer et faire l’objet de recherche et d’expérimentations. Un relevé sur 1 hectare de forêt de la production d’ignames spontanés comestibles « cultivés » en paraculture a montré une multiplication de la productivité par 3,6, avec une augmentation de la taille des tubercules"[4]. De façon plus large, tendre vers des systèmes nourriciers davantage basés sur les arbres que sur le sol (maraîchage classique) est un levier intéressant à explorer. C'est par exemple le pari des jardins-forêts, dont des bons exemples sont donnés par les associations Forêt Gourmande ou la Forêt Nourricière.

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L’application de ces principes et d’autres pourrait permettre de créer des paysages productifs capables d’agrader l’environnement. Charles Hervé-Gruyer s’est notamment employé à en faire une proposition chiffrée [5], résumable – pour une surface de 100 ha – en :

  • 5 hectares consacrés à la protection de la biodiversité, plantés d’espèces locales et disposant d’un étang, cet espace est sanctuarisé (il est interdit d’y entrer) ;
  • 40 hectares sont plantés d’arbres dans une logique de forêt comestible : la canopée donne des fruits à coques, l’étage intermédiaire est planté d’arbrisseaux intéressants pour l’artisanat et la nutrition (par exemple des noisetiers), des clairières permettent le développement de petits fruits (groseilles, framboises…), la forêt permet la production de champignons, peut accueillir de l’élevage en semi-liberté, donne du bois de chauffage, du bois d’œuvre, de la biomasse pour couvrir les sols ailleurs (broyat de bois notamment) ;
  • 20 hectares sont dédiés à la production céréalière produite en agroforesterie, sous couvert permanent, avec des tractions animales ou des outils « cyclables » … ;
  • 20 hectares sont consacrés à l’élevage bovin pour la production de lait associé à des moutons (dont l’alimentation est complémentaire) et à des porcs ou volailles qui bénéficieront du petit lait ; le tout planté d’arbres fruitiers et de haies comestibles pour nourrir les animaux ;
  • De l’aquaculture se développe dans les mares, qui sont creusées partout où cela est possible
  • Sur les 15 hectares restants, de microfermes de maraîchage sont installées, en se basant notamment sur la manière dont la ferme du Bec Hellouin (de Charles Hervé-Gruyer) fonctionne, c’est-à-dire en densifiant fortement les plantations (production 10 fois plus intense sur la même surface que le maraîchage traditionnel).

Un tel système associerait beaucoup d’activités annexes (vannerie, potier, menuisier, traction animale…). Evidemment, il ne s’agit pas d’un plan d’aménagement agricole pour le territoire, mais bien de donner des pistes concrètes sur des façons d’aménager cet espace en réduisant le travail humain, et en agradant l’environnement.

 Agroforesterie • Les Horizons

Image : l'agroforesterie est une des rares solutions "miracles" à la destruction actuelle du vivant, sa massification sur tout le territoire devrait être une priorité enclenchée depuis longtemps !

Une architecture au service de l’intérêt général

Si l’aménagement des territoires low-tech sera largement moins axé sur le bâti neuf que ne l’est l’aménagement actuel, l’architecture, en se réinventant, pourrait apporter beaucoup en concrétisant dans l’espace les enjeux politiques sous-tendus par le low-tech.

La déconnexion de l’architecture avec son environnement naturel est beaucoup liée à l’énergie abondante et bon marché : c’est économiquement plus intéressant de construire en béton plutôt qu’avec des matériaux locaux. Sans énergie abondante et bon marché, toute la réflexion architecturale est à reprendre. On va ainsi utiliser pour ses cloisons et ses enduits la terre que l’on vient d’extraire du sol pour ses fondations, car on aura conscience du travail et de l’énergie que cela implique. Récupérer l’eau de pluie au plus proche d’où elle tombe devient une évidence quand on a plus de pelleteuse pour creuser des tranchées. Faire l’expérience concrète de tout cela devrait être une nécessité dans toute formation d’architecte ou de praticien de la construction.

L’architecture d’avant l’industrialisation l’avait bien compris : les matériaux utilisés étaient issus de ce qu’il y avait à proximité, on réutilisait les déblais (la terre, les pierres) pour les remplir les murs ou réaliser joints et enduits. L’architecture vernaculaire pouvait aussi avoir une fonction productive. Les maisons du Queyras en sont un bel exemple : les poutres en mélèze en façades servaient à sécher le foin et le seigle l'été offrant ainsi d'astucieux brise-soleil évolutifs protégeant climatiquement la maison des rayons du soleil l'été mais laissant le soleil y entrer l'hiver. Dans tous les cas, cette architecture était facilement réparable et assemblée de façon low tech : soit les constructions étaient biodégradables (maison en torchis), soit elles pouvaient être démontées et réutilisées facilement (maison en pierre). Le béton ne présente aucun de ces deux intérêts.

Appartement de vacances à Saint-Véran, en Provence-Alpes-Côte d ...

L’architecture préindustrielle était aussi beaucoup moins spéciste que l’architecture actuelle : non seulement les bâtiments à destination des animaux étaient beaux (et utilisant sensiblement les mêmes modes constructifs que pour les humains) mais en plus ils étaient localisés à proximité des lieux de vie, de sorte que les échanges entre humains et non humains permettaient une réduction des consommations d’énergie (les animaux chauffant l’espace des humains).

Cet enjeu d’un aménagement qui ne soit plus (ou radicalement moins qu’actuellement) spéciste s’exprime à la fois pour les enjeux de continuités écologiques au cœur des territoires construits, mais aussi car dans un monde post-pétrole, l’animal retrouvera un rôle concret au quotidien (chauffer l’habitat, retourner la terre à la place de l’humain, créer de l'engrais, etc.). Et pourquoi pas également un rôle social (présence, affection, soin...) !

Les enjeux formels associés à l’architecture semblent néanmoins secondaires tant – comme le dit notamment Mathias Rollot – l’architecture exprime avant tout l’éthique de nos vies. En ce sens, un monde low-tech s'exprimerait par de nouvelles formes sans que quiconque ne les dicte à priori... L'architecture et l'urbanisme doivent donc avoir à cœur de suggérer (représenter) et d’intégrer ces nouvelles éthiques, et également de se tenir à l’écoute de celles-ci.

Aussi, on pourrait attendre des concours publics d’architecture qu’ils soient les figures de proue de ces enjeux. Les (Ré-)Inventer Paris devraient se transformer en « Inventer la Nature & la Production du Grand Paris », si le secteur public reprenait son rôle d’œuvrer à l’intérêt général plutôt que de servir les intérêts financiers des acteurs de la construction. En région parisienne, on pourrait voir se développer de l’agroforesterie dans le bois de Vincennes, une ferme autogérée en permaculture avec serres et mares dans le parc de la Courneuve, des productions en terrasses sur les Buttes Chaumont, des toits qui valorisent in situ les déchets organiques des parisiens … et autant de micro espaces de culture dans les interstices. Et "le Grand Paris" d’envisager sereinement la nécessité qu'il a de décroître et de subvenir localement à ses besoins et de rediriger les richesses qu'il capte actuellement vers le reste du territoire national.

Au vu de la croissance démographique en France, il y aurait au final peu de besoins de nouveaux logements avec une réoccupation de ceux existants et aujourd'hui non habités (ou sous habités), même si ce constat est à nuancer au regard de la nécessité d'accueil des réfugiés climatiques qui ne serait que justice et réparation. Pour l'habitat neuf et sous réserve d'en limiter sa densité, une autre solution miracle qui devrait déjà être généralisée serait de contraindre toute nouvelle construction à être réalisée en paille : c'est le mode constructif le plus performant pour un impact environnemental presque nul. Et accompagner cela d'un système de péréquation pour faciliter la rénovation des maisons et bâtiments existants, rénovation qui reste aujourd'hui plus coûteuse que l'achat d'une maison de constructeur neuve (quoique de piètre qualité).   

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Image : enduit à la terre sur une maison en paille, qui présente aujourd'hui le mode de construction le plus performant en termes de confort (qualité de l'air, thermique...) et le moins impact sur l'environnement, tout en générant de l'argent localement.

Se déplacer moins mais mieux… et en tout cas pas tous les jours !

Il faudrait davantage que quelques lignes pour évoquer les enjeux d’aménagement autour des déplacements dans un monde low-tech. Ceux-ci représentent actuellement une part très importante de nos consommations de ressources, historiquement fossiles avec la mobilité à essence, maintenant en termes de métaux rares et de déchets nucléaires avec la mobilité électrique qui se dessine.

La relocalisation de la production permettra une réduction drastique des besoins de déplacements contraints liés au travail. La fin de la monoactivité professionnelle et l’idée que chaque biorégion produise ce dont elle a besoin pour ses usages élémentaires, facilitera également cette réduction des déplacements.

La généralisation des pistes cyclables, conçue pour être réellement confortables et agréables (paysagées, à l’ombre des arbres, à l’abri des vents, …), sera évidemment de mise.

Si dans un premier temps le ferroviaire est une bonne alternative à la consommation de ressources non renouvelables, une vision de long terme imposerait d’en réduire drastiquement son usage, pour des besoins qui auront été jugés essentiels par la communauté. De même, de petits véhicules légers (et non bourrés d’électronique) pourraient exister pour certaines fonctions essentielles du fonctionnement de la société (notamment médicales). Ces véhicules pourraient fonctionner avec des biocarburants ou des réserves de pétrole, si l’on s’est orienté dans le choix des low-tech à temps.

Evidemment, il ne manquera pas d’y avoir des tas d’expérimentations pour innover sur le sujet. L’expérience du TGV-vélo (ou vélotrain) est en ce sens amusante, elle offre une façon de se déplacer plus rapide et moins fatigante que le vélo, et illustre concrètement une innovation low-tech pour la mobilité. Le vélotrain (images ci-dessous) pourrait atteindre 100 km/h et demanderait une énergie de l'ordre de 1 à 1,5 Wh/km par personne, contre 5 à 10 Wh/km pour les trains actuel et 45 Wh/km pour le TGV «classique».

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Source : site personnel d'Eric Souffleux

La traction animale sera également à revaloriser, en lien avec l’aménagement agricole vu ci-dessus.

Les voyages seraient moins nombreux, mais ils pourraient être bien plus épanouissants. Une répartition plus égale des ressources pourrait permettre de visiter une partie du monde à plusieurs moments dans sa vie, si tel était le choix collectif souhaité par la société. Ces voyages, plus lents et donc beaucoup plus longs, pourraient se faire à vélo, à bateau à voile, en traction animale, voir même en train sur certaines portions… Il est important d'insister sur ce dernier points : un monde low-tech n'est pas forcément synonyme de ne pouvoir connaître que sa biorégion, au contraire il doit être l'occasion d'offrir à toutes et tous, si cela est désiré, la possibilité de voyager par une redistribution du droit à voyager.

 

S’amuser à l’âge des low-tech, plus d’intensité sociale, moins d’intensité énergétique

Les divertissements low-tech sont fort heureusement largement majoritaires à l‘heure actuelle. L’enjeu essentiel sera leur démocratisation, qui passera par une réduction des inégalités, une meilleure organisation du temps libre et des transports conçus en conséquence. L’objectif sera de disposer de loisirs plus nombreux, avec plus d’intensité sociale et moins d’intensité énergétique.

La réorganisation du travail et l’aménagement des biorégions permettra de disposer d’une plus grande intensité de loisirs à proximité de chez soi. Il s’agira également de faire évoluer des loisirs qui actuellement ne sont pas du tout low-tech mais pourrait le devenir. L’informatique, en réorientant la course actuelle à la puissance d’une part, et à la consommation d’importantes données en temps réel d’autre part (streaming de manière générale, généralisation du format vidéo…), pourrait devenir bien plus low-tech. Cela voudra peut-être dire de remettre au goût du jour les cybercafés, de partager la possession soit en mutualisant les ordinateurs, soit en limitant la fréquence avec laquelle on peut le changer…

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Image : le site Low Tech Magazine dispose d'une version "solaire" conçue pour être low tech et entièrement alimentée par de l'énergie solaire

 

[1] Gorz A., 1997, « Misères du présent Richesse du possible », Paris, Editions Galilée, 240 p.

[2] Voir à ce sujet l’ouvrage « la guerre des métaux rares »

[3] Données citées par Hervé Coves dans la conférence "Mycorhizes dans nos systèmes cultivés", les Rencontres du Maraîchage Sol Vivant 2017 (captation vidéo sur Youtube)

[4] Dounias E., 2001, « Les tarières à ignames sauvages des Pygmées Aka et Baka d’Afrique centrale », Techniques & Culture 37, p 127-154.

[5] Lisible dans l'ouvrage "Permaculture : Guérir la terre, nourrir les hommes de Charles et Perrine Hervé-Gruyer"

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