Perspectives pour un aménagement du territoire low-tech (4/4)

(Partie 4/4) Les enjeux sont multiples et complexes pour se projeter dans une société low-tech. Dans cette dernière partie, il s'agit de proposer, en synthèse, 9 mesures concrètes qui pourraient être mises en place dès à présent. Elles ne sont pas exhaustives et perfectibles, mais proposent une première ébauche d'un ambitieux et nécessaire programme politique.

Cette série de 4 articles explore les enjeux et traductions concrètes que pourrait prendre un aménagement du territoire low-tech ou convivial.

Partie I : introduction - L'aménagement du territoire peut-il être convivial ?

Partie II : un nouvel objectif pour l'aménagement du territoire : aménager pour agrader l'environnement

Partie III : vers l'utopie, quelques déclinaisons concrètes de l'aménagement dans une société conviviale : travailler, produire, se nourrir, se loger, se déplacer, s'amuser...

Partie IV : 9 mesures concrètes à mettre en place dès à présent

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Il est évident que l’avènement d’un monde low-tech suppose de renverser les structures de pouvoir existantes, L’objet de cet article n’est pas d’exposer les enjeux stratégiques pour imposer à l’Etat cet agenda politique. On pourra citer, à titre d'exemple, sur ce sujet l'ouvrage "Comment la non-violence protège l’État : Essai sur l’inefficacité des mouvements sociaux" de Peter Gelderloos, récemment traduit en français et qui illustre bien les rapports de force à l'oeuvre et le caractère inoffensif de l'écologie politique dès lors qu'elle se refuse à les affronter. 

Dans tous les cas, il y a urgence :

  • plus on attend, moins on aura de ressources que l’on pourra consacrer à l’invention d’une société qui en consomme peu ;
  • plus les effets du changement climatique seront importants, moins il y aura de ressources renouvelables disponibles à l’échelle de la planète… donc plus il y aura de pression sur celles restantes et moins il sera aisé d’en produire un nombre satisfaisant.

S’il est compliqué d’agir dans l’état actuel des choses, dans un contexte de violence d’Etat important, adossé à un néolibéralisme radical ; des initiatives existent déjà. D’autres pourraient être assez facilement mises en œuvre. Elles ne seraient pas suffisantes, mais permettraient d’initier un changement allant dans le sens d’un monde low-tech, et plus largement d'un monde soutenable, pour toutes et tous.

 

Voici donc en synthèse quelques leviers pour tendre vers un aménagement low-tech. Ces mesures ne sont pas particulièrement innovantes, elles sont une proposition non exhaustive de ce qu'il serait nécessaire de faire pour massifier le développement de solutions réellement écologiques et durables dans le temps. Cela suppose donc une action politique importante et ambitieuse, et des moyens financiers associés. Il serait néanmoins intéressant de faire un chiffrage économique de ces mesures et du gain en termes d'émission de gaz à effet de serre qu'elle permettrait, car il y a de forte chance qu'un tel bilan se montre plutôt efficient (notamment comparativement à la diffusion massive d'aides publiques aux grandes entreprises en espérant qu'elles daignent créer de l'emploi).

  • 1 / Généraliser les études de résilience de territoire, consistant en des diagnostics déterminant le niveau de dépendance de chaque territoire et des pistes d'actions pour la relocalisation des productions nécessaires à répondre à ses besoins, à l’échelle des communes ou communautés de communes. En profiter également pour disposer d’une connaissance approfondie des ressources écosystémiques de chacun de ces territoires (diagnostics écologiques, climatiques, natures des sols, de gestion des eaux…). Ces études doivent s'envisager en concertation avec les habitant·e·s du territoire et peuvent permettre de créer une culture commune autour de sa biorégion. 
  • 2 / Déployer des démonstrateurs d'utilisation d'énergies mécaniques renouvelables (essentiellement le vent ou l’eau). Cela passe par la remise en activité des moulins par exemple, mais aussi par de la recherche afin de concevoir de nouvelles structures et de nouveaux outils valorisant l'énergie sous forme mécanique. Actuellement, de tels systèmes sont bien évidemment non rentable au regard des critères capitalistes et doivent donc être soustraits à cette logique. 
  • 3 / Créer au moins un démonstrateur de paysage agricole durable par région, dans des caractéristiques à définir au regard de chaque contexte mais la proposition de Charles HERVÉ-GRUYER. reprise dans la partie sur l’aménagement agricole (partie III) est une bonne base de réflexion. Diffuser les pratiques de ce démonstrateur largement, l'envisager de façon suffisamment scénographiée pour qu'il puisse être inspirant, notamment pour les enfants. Ces démonstrateurs seront également utilisés pour la formation des futurs agriculteurs, pour la formation continue, pour rendre visible aux citoyens les enjeux auxquels répond cette forme de paysage.
  • 4 / Réaliser au moins un « pavillon du low tech » par intercommunalité, pour présenter les technologies existantes pouvant être appliquée pour une maison, un bureau, une école… L'exemple de l'habitat pilote du low tech lab est une bonne source d'inspiration, mais chaque territoire aurait à coeur d'exprimer ses propres solutions car de nombreux bricoleurs inventent des solutions low tech partout. Ces pavillons auront un rôle de sensibilisation par la manipulation du concret, et pourront être utlisé comme les démonstrateur de paysage agricole, pour l'enseignement, la formation continue, etc.

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  • 5 / En lien et potentiellement au même endroit : développer les ateliers d’autoconstruction de formes d’énergies renouvelables low-tech : éolienne Pigott, panneaux solaires thermiques, poêle bouilleur, four solaire, séchoir solaire, etc. Le site du low-tech lab propose d'ores et déjà de nombreux tutoriels qui pourraient composer une ressource intéressante. 
  • 6 / Développer à l'échelle des intercommunalités des dispositifs d’aide aux particuliers pour développer chez eux des jardins en permaculture : construction de mares, mise à disposition de ressources pour produire du paillage (un broyeur à végétaux prêté gratuitement), aide pour maîtriser l'association des cultures, aide à la constitution d’habitats pour les auxiliaires, service public de pépinière de plants locaux adaptés au terroir, ...
  • 7 / Intégrer des espaces dédiés au low-tech dans tous les projets d’aménagement (ZAC, lotissement…) accueillant des fonctions utiles au quotidien : ateliers de réparation, ressourcerie, zone d’apprentissage des productions essentielles du quotidien (fabrication de produits sanitaires, conserverie des aliments, etc.). Sur ce point, de nombreuses ressourceries qui se créent aujourd’hui en France sont déjà des exemples concrets qui pourraient être mises à contribution.
  • 8 / Généraliser les zones éco-aménageables pour l’habitat autonome, léger et/ou biodégradable... Cette mesure pourrait compléter une mesure esquissée dans la loi ALUR (qui permet aux élu·e·s de classer certaines zones du PLU de leur commune en zone éco-aménageable). Elle permettrait à des personnes qui refusent de s’insérer dans le système capitaliste de ne pas être hors-la-loi. Rapidement, elle devrait évoluer vers un soutien plus actif (et économique) à ce type de projet qui répondent pleinement aux enjeux environnementaux : ils ont la capacité d’agrader l’environnement sans dépendre de ressources exogènes au territoire. A titre d'exemple pour se donner une idée plus concrète de ce que pourrait donner l’agradation de territoires par touches successives, on pourra consulter la chaîne Youtube de Damien Dekarz, « Permaculture, agroécologie, etc. ». Dans sa série "Le Potager de A à Z", il montre comment en très peu de temps (à peine deux ans) il est possible de produire une quantité très importante de nourriture tout en accueillant énormément de biodiversité à partir d’un site en jachère, par la création de mares, la plantation de plusieurs centaines d'arbres fruitiers essentiellement depuis de noyaux, etc. En 2 ans, il parvient ainsi à couvrir l'ensemble des besoins de sa famille de 4 personnes en fruits et légumes. 

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  • 9 / Même si cela sort des enjeux d’aménagement, la formation est essentielle pour mobiliser la société sur ce sujet. Au même titre qu’il faudrait que chaque acteur de la construction fasse l’expérience de l’énergie que son activité suscite, et expérimente le fait de faire son métier sans toute cette énergie, faire l’expérience concrète d’une vie sans énergie est une bonne solution à la fois pour prendre conscience que l’on doit vivre différemment et trouver d’autres moyens d’épanouissement : comprendre son environnement en est un, quasi infini (connaître les plantes, savoir construire sa maison, réparer ses équipements, savoir faire à manger, faire de longs voyages à vélo et à bateau…). Car la frugalité n’est pas synonyme d’ennui, au contraire : elle ouvre la porte à la reconquête de savoir-faire, à une démocratisation des processus créatifs, à un renouveau des sociabilités humaines et animales, etc. On pourrait ainsi imaginer dans un premier temps des "classes vertes low-tech" ou des "congés low-tech" pour se familiariser avec ce nouveau paradigme de vie. 

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