Perspectives pour un aménagement du territoire low-tech (2/4)

(Partie 2/4) L'idée de low tech peut offrir un cadre théorique intéressant pour repenser le rapport à l'aménagement du territoire. Dans cette seconde partie, il s'agit de préciser comment l'idée d'un aménagement conçu pour agrader l'environnement pourrait se traduire.

Cette série de 4 articles explore les enjeux et traductions concrètes que pourrait prendre un aménagement du territoire low-tech ou convivial. 

Partie I : introduction - L'aménagement du territoire peut-il être convivial ?

Partie II : un nouvel objectif pour l'aménagement du territoire : aménager pour agrader l'environnement

Partie III : vers l'utopie, quelques déclinaisons concrètes de l'aménagement dans une société conviviale : travailler, produire, se nourrir, se loger, se déplacer, s'amuser...

Partie IV : 9 mesures concrètes à mettre en place dès à présent

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 Image : le projet de renaturation de Tamera au Portugal met en pratique les principes de permaculture pour agrader l'environnement. A gauche, le site à son état initial, à droite après la création de plans d'eau, potagers, plantations d'arbres...

Aménager pour agrader l’environnement en limitant les consommations d’énergieS (fossile, renouvelable et humaine)

Agrader, sans s’épuiser

La notion d’agradation de l’environnement s'est construite comme l’antithèse de celle de dégradation de l’environnement. Elle postule qu’il est possible et nécessaire de créer des projets qui génèrent une plus-value environnementale, qui améliorent un état initial d'un point de vue environnemental.

Pour qu’une agradation de l’environnement soit pérenne et réellement utile, elle doit se faire à solde énergétique positif. Par exemple, si l’agroforesterie (sur laquelle nous reviendrons) permet une agradation importante de l’environnement tout en produisant biomasse et nourriture, une implantation massive (industrielle) de zones agroforestières gérées à la manière dont l’industrie gère aujourd’hui la forêt (par destruction de tout le milieu forestier une fois qu’il est considéré mature, c’est-à-dire rentable économiquement pour la revente du bois d’œuvre), n’aurait pas d’intérêt environnemental. A contrario, creuser à la main des milliers de mares et planter des milliers d’arbres, en plus de tout ce qu’il faudrait entreprendre à côté, aurait tôt fait de nous épuiser.

Il est important d’avoir en tête quelques ordres de grandeur sur nos « capacités énergétiques ». Jean-Marc Jancovici en fournit sur l'énergie théorique qu'un être humain est capable de produire. Une personne de 70 kg grimpant 2000 mètres de dénivelée dans la montagne, avec 30 kg sur le dos fourni un travail de 0,5 kWh. Un litre d'essence fournit quant à lui un travail 20 fois plus important, de 10 kWh. Un mineur travaillant avec pelle et pioche extrait 100 fois moins de minerai ou de charbon par jour qu’un mineur devenu un conducteur d’engin de chantier.[1]

L’objectif de l’aménagement du territoire dans une société low tech serait de réussir à améliorer radicalement la manière avec laquelle nous dépensons l’énergie, qu’elle soit renouvelable ou humaine. Ce critère est essentiel : toute action, tout dispositif, tout objet technologique, doit avoir en ligne de mire la quantité d’’énergie qu’il va nécessiter ; et faire en sorte que celle-ci soit la plus faible possible.

Biorégionalisme ou critique de la modernité occidentale ?

La notion de biorégionalisme est intéressante pour replacer l’importance de prendre soin de ce qui nous environne. Sans revenir ici sur sa genèse ou ses contours précis, on peut retenir l’enjeu posé par Mathias Rollot[2] : « l’hypothèse biorégionale n’est pas qu’il y a sur Terre des superpositions conceptuelles ou spatiales entre « nature » et « culture » (quoi que cela puisse signifier), mais plutôt qu’il y a un intérêt à ce que les sociétés humaines se définissent, se travaillent, se fondent – disons-le comme on le souhaite – sur des compréhensions plus fortes des singularités naturelles locales, et cessent enfin de se penser comme entièrement autonomes vis-à-vis d’elle ». Selon les critères qui seront retenus, le contour de chaque biorégion pourra être différent. Bassins versant, climat, relief, nature des matériaux géologiques de surface, végétation, installations humaines[3]… définissent quelques-uns des critères délimitant des biorégions qui, parfois, se superposeront et parfois non. Cette définition floue des contours de la biorégion, revendiquée par les initiateurs de cette notion, permet aussi d’éviter de retomber dans l’écueil actuel de la frontière, qui n’a d’intérêt ni pour l’humain, ni pour l’environnement.

Ce nouveau rapport à ce qui nous environne suppose un renversement cognitif radical. Mathias Rollot cite un quizz biorégionaliste[4] qui, de façon amusante, illustre assez bien ce nécessaire renversement :

  • Tracez le chemin de l’eau que vous buvez, depuis la précipitation jusqu’à votre robinet
  • Sur quel type de sol vous trouvez vous ?
  • Quelles sont les précipitations moyennes là où vous vivez ?
  • Nommez 5 plantes comestibles de votre lieu de vie et la saison où elles sont disponibles.
  • D’où vous lisez ce test, pointez le Nord.

Si le concept de biorégion est séduisant et pertinent vu le degré de déconnexion de la société occidentale à son environnement, et vu la nécessité qu’elle a à s’y reconnecter pour prendre au sérieux l’enjeu de la sauvegarde de la planète, son caractère novateur est à limiter. De nombreuses sociétés non occidentales sont structurées en biorégion, et sont tout à fait capables de vivre dans leur environnement en l’agradant plutôt qu’en le dégradant. Croire sur ce sujet que le salut pourrait venir des sociétés occidentales est pour le moins audacieux sinon indécent, tant la modernité occidentale a œuvré, à l’échelle mondiale, à la destruction des communautés qui disposaient des connaissances nécessaires à la transmission d’en environnement viable pour les générations futures.

"Regardez, mes frères, le printemps est venu ; la terre a reçu les baisers du soleil et nous verrons bientôt les fruits de cet amour ! Chaque graine est éveillée et de même tout animal est en vie. C'est à ce pouvoir mystérieux que nous devons, nous aussi, notre existence et c'est pourquoi nous concédons à nos voisins, même à nos voisins animaux, autant de droit qu'à nous d'habiter cette terre. Cependant écoutez-moi mes frères, nous devons maintenant compter avec une autre race - petite et faible quand nos pères l'ont rencontrée pour la première fois, mais aujourd'hui devenue tyrannique. Fort étrangement, ils ont dans l'esprit la volonté de cultiver le sol et l'amour de posséder est chez eux une maladie. Ce peuple a fait des lois que les riches peuvent briser mais non les pauvres. Ils prélèvent des taxes sur les pauvres et les faibles pour entretenir les riches qui gouvernent. Ils revendiquent notre mère à tous, la terre, pour eux seuls et ils se barricadent contre leurs voisins ; ils la défigurent avec leurs constructions et leurs rebuts. Cette nation est comme un torrent de neige fondue qui sort de son lit et détruit tout sur son passage. Nous ne pouvons vivre côte à côte. Il y a sept ans seulement nous avons signé un traité qui nous assurait que les terrains de chasse aux bisons nous seraient laissés pour toujours. Ils menacent maintenant de les reprendre. Mes frères, devons-nous nous soumettre ou devons-nous leur dire : "Tuez-moi d'abord avant de prendre possession de ma patrie !" Tatanka Yotanka dit Sitting Bull, 1877[5]

Sitting Bull (Tatanka Yotanka) - UNHCR Central Europe

Charles Hervé-Gruyer raconte plusieurs anecdotes[6] basées sur des voyages qu’il a fait qui mettent assez bien en lumière ce savoir biorégional - dans son cas chez les amérindiens - et son impact sur leur capacité à prendre soin de la terre. Les enfants kalina qui connaissent par cœur les plantes sauvages comestibles et qui, « lorsqu’ils cueillaient une plante comestible d’un coup de machette, tout naturellement, comme une évidence, ils en replantaient une bouture le long de la piste ». Ou encore cette famille Wayanas de deux adultes et trois enfants et dont le père, une tasse d’eau chaude à la main, s’exclame un matin en se levant « Rien à manger ce matin ! ». La connaissance de leur environnement les fait appréhender cette nouvelle sans aucune panique : « Mikilu charge son katouri et part chercher du manioc dans son jardin clairière. A dix heures, la marmite fume. Les enfants ont pêché à la main des yayas, curieux poissons recouverts d’une épaisse carapace. Yoïwet a pour sa part fléché un aymara, magnifique poisson de 60 centimètres de long. Mikilu râpe le manioc pour en faire une grande galette. Elle a aussi rapporté du koumou, lourde grappe de fruits violets cueillie d’un coup de machette sur un palmier. Les Wayanas en font une boisson rafraîchissante ».

L’aménagement enfin utile ? Organiser les ressources pour la société

L’aménagement du territoire low-tech poursuivrait donc l’objectif d’organiser les ressources pour la société, à des échelles variées et pertinentes. En simplifiant, il s’agirait que chaque société produise au maximum ses biens de première nécessité localement et que l’aménagement aide à l’efficience de cette production. Néanmoins, il serait nécessaire de tisser un réseau d’échanges visant à « optimiser » les productions essentielles selon les avantages comparatifs des territoires. Dans un monde low tech, la quantité de travail sera très importante, même si l’on réduit radicalement les inégalités. Aussi, il est crucial de chercher une forme d’efficience écosystémique.

Ainsi, par exemple, certaines cultures seront plus adaptées à certains territoires :  les vignes sur des coteaux ; les pêchers dans des climats méditerranéen ; la production solaire électrique sera plus efficiente dans le sud de la France que dans le Nord ; la production éolienne sur la mer que sur la terre ; etc. Pour autant, cela ne veut pas dire qu’il faut spécialiser des territoires. Il est essentiel que chaque territoire commence par se doter d’une structure résiliente capable d’assurer à sa population un minimum vital, qui puisse fonctionner même en cas de phénomène non prévu (notamment climatique ou sanitaire, la crise du COVID l'a bien démontré). Une fois cette base vitale posée, chaque territoire peut disposer de spécificités qui lui sont propres basées sur ses atouts écosystémiques.

Un exemple concret des enjeux que poserait un aménagement du territoire qui poursuivrait ces objectifs est donné dans une étude canadienne très intéressante des années 1970s : "L’inventaire du capital-nature. Méthode de classification et de cartographie écologique du territoire". Les auteurs ont notamment réalisé des cartes sur la production différenciée de bois (lignine dans l’illustration ci-dessous) au Canada, montrant qu’elle va de 7,8 m3 par hectare à 0,8 m3.

productivite-bois

Image : critères permettant de définir la productivité potentiel en biomasse d’un territoire (Jurdan et al., 1977)

A rebours de l’urbanisme contemporain, presque exclusivement consacré à l’exclusion radicale des fonctions productives des territoires urbains, l’aménagement low-tech suppose de saisir le potentiel des fonctions productives, et nécessite d’interagir fortement avec l’enjeu agricole. 

 

[1] Tous ces chiffres et plusieurs autres sont explicités dans cet article (aux comparaisons plus que douteuses) : https://jancovici.com/transition-energetique/l-energie-et-nous/combien-suis-je-un-esclavagiste/

[2] Rollot M., 2018, « Les Territoires du vivant. Un manifeste biorégionaliste », Paris, Editions François Bourin, 248 p.

[3] Sur la définition de critères environnementaux et sociaux pour l’analyse cartographique des territoires, une étude canadienne de 1977, « L’inventaire du Capital-Nature, méthode de classification et de cartographie du territoire », par Jurdan, Bélair, Gerardin et Ducruc, offre d’intéressantes perspectives

[4] Plusieurs versions, plus ou moins longues, existent, celle-ci notamment : https://dces.wisc.edu/wp-content/uploads/sites/128/2013/08/Where-You-At-Quiz.pdf

[5] Propos recueilli par T.C. McLuhan et publié dans « Pieds nus sur la terre sacrée », Denoël, 1974

[6] Permaculture, guérir la terre, nourrir les hommes ; Perrine et Charles Hervé-Gruyer ; Domaines du Possible, Actes Sud

 

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