"Sallam alleikoum"

"Ou Maleikoum Sallam" me répond un impressionnant choeur d'hommes.

 La tente est remplie. Face à la porte, mon beau père, imperturbable, se roule une cigarette. A sa droite j'entraperçois très rapidement une moue indéfinissable sur le visage de mon époux. Mes beaux-frères servent respectueusement le café  aux différents visiteurs qui murmurent, assis tout le long du bord de la tente.

 Ça ne parle pas beaucoup par rapport à d'habitude.

 Il y a une ambiance bizarre. Franchement bizarre. Déjà d'ordinaire, à cette heure là, ma belle mère reçoit avec mon beau père. D'autre part on entend toujours un vague brouhaha. Là, chacun parle un peu mais....mais....je perçois quelque chose de différent. 

 Par un signe de tête mon beau père fait signe à son voisin de se décaler afin que je puisse m'installer à sa gauche. Je souris à l'aimable déplacé et m'installe. On me sert du café. 

 Un ange passe.

 "Tu devrais lui dire "mabrouk  (félicitations)" me déclare cérémonieusement mon mari, dont je sens qu'il n'en pense pas moins mais s'applique à rester de marbre. Il désigne son père rapidement du menton

 Mon beau père n'en finit pas de rouler sa cigarette, par contre il vient d'y avoir une violente étincelle entre ses yeux.

"Mabrouk?  Avec plaisir.... mais pourquoi donc?"

 "C'est ce que l'on dit à un homme qui va se marier non?" renchérit notre cousin Abed, les yeux fremissants

 "Vous marier , cher beau père? Quelle surprise..." articulais-je aussi prudemment que maladroitement, sentant bien bien que l'ambiance est trop lourde pour être honnète.

 "Pfff, encore une idée de ma femme" déclare l'impétrant en allumant sa cigarette

 Je sens que le regard de mon mari me supplie de ne pas lâcher l'affaire. 

OK, OK...On m'envoie à la quête aux infos. C'est clair.....

Yallah

 

"Mais...Avons-nous le bonheur de connaître l'heureuse élue?" demandais-je avec un sourire

 Mon beau père me jette un regard noir. " Une idée de ma femme" repète-t-il, bougon.

 L'affaire s’avérant de plus en plus inattendue, soyons stratégique.

 "Ah Ah...Est-elle jolie au moins?" continuai-je en espérant réveiller quelques mâles complicités dans le cercles des hommes qui est devenu totalement muet maintenant

 "Aucune idée. Surement, surement"

 Je sourie franchement. Mon mari n'en peux plus "C'est une idée de maman, c'est vrai en plus! Moi ça m'a choqué mais maman dit qu'elle est fatiguée. Il y a beaucoup de travail à la maison. Et puis là, si elle se l'est mis dans la tête...On ne peut rien faire, là..." Sa stupeur à l'air tellement sincère que je baisse la tête.

 J'ai envie de rire mais je vois bien que ce n'est pas du tout  le moment ,étant donné la solennité nerveuse avec laquelle mon beau père tire sur sa cigarette. Je me tourne vers Abed, avec qui j'ai toujours eu une certaine complicité. "Mais d'ou vient....?"

 "C'est une cousin d'un cousin" m'arrête mon beau-père d'un ton docte "elle est très sérieuse"

 "Ah ah...Et les noces, sont.....pour dans longtemps?" 

 "15 jours probablement. Là, nous faisons les modalités" 

Les modalités dans l'Islam, correspondent souvent à des affaires financières, en particulier les dons argent liquide et en  bijoux en or que l'épouse garderait en cas de divorce (rappelons à ce propos que l'Islam, par opposition à la chrétienté,  envisage pragmatiquement ce cas et de surcroît toujours en imposant une compensation financière pour la femme) 

 

Mue par je ne sais quelle folie, je finis par commenter "Vous n'avez pas l'air très heureux..."

 "Bah, moi j'étais très bien comme ça. J'ai rien demandé. Nous avons plus de 10 enfants, elle est très bien ma femme......mais enfin bon, si elle y tient ..." me répond mon beau père avec, enfin, un vague sourire amusé.

 Maintenant, notre entourage est hilare  et je sens qu'un abcés vient d'être crevé, ce qui me laisse un peu perplexe mais je n'en suis plus à ça près.

 

"Et comment s'appelle-t-elle, alors, cette élue?" dis-je histoire de reprendre un ton plus léger.

 Mon beau père arrête précipitamment de boire son café, me regarde longuement, légèrement ennuyé et fini par se tourner vers le plus jeune de mes beaux frères qui, signe de bouleversant happening , en a arrêté de servir le café

 

"Au fait Hassan, comment s'appele-t-elle déja?"

 

 

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