Quand nous vivions  là-bas dans le désert, mon premier fils avait 15 mois et le second 3 mois.

 

On avait acheté au grand un youplala avec lequel il fonçait dans la cour au grand bonheur de la famille qui était bien d’accord avec moi sur le fait que ce n’était pas plus mal qu’il soit un peu cadré par l’engin à roues. Il avait moins de possibilités d’accès aux endroits suspects genre le dessous des jolies pierres, où souvent se nichent des petits animaux très dangereux…

« Mais non mais non, disait mon mari, Ne t’inquiète de rien ! On va lui apprendre à marcher sur la queue et non sur la tête . Pas de souci ! » mais moi, je restais un peu dubitative et ma belle mère se rangeait toujours de mon côté en répétant « Jamais ! Les hommes ! Ah les hommes … ». Elle a du vécu ma belle-mère.

 

Pendant ce temps là le petit étant très petit comme on le voit, il dormait ou attendait son lait. Il était couché dans une superbe balancelle-berceau en fer forgé déniché au souk, avec un énorme cœur forgé au dessus. Sur toutes les photos, ce que l’on voit c’est ce cœur qui se détache sur le mur blanc ou la toile de tente et franchement ça donne une dimension très poétique à l’exotisme du tableau.

 

Pour comprendre la suite, il faut vous représenter la situation. J’avais mes deux pièces donnant sur la  grande cour commune à côté de la pièce de ma belle sœur, puis celle de ma belle mère (avec Télé et foule de femmes toute la journée), puis la cuisine et toutes les resseres. Dés que l’on sortait de la cour, on tombait sur le désert avec, à 200 mètres de là, un site archéo. Entre les deux, majestueuse, l’immense tente blanche que des kowetis avait offert à mon beau père, à la suite d’une chasse mémorable, si j’ai bien compris. Les kowetis venaient en Syrie pour chasser, ça donnait lieu à des arrivées incroyables et des départs encore plus stupéfiants, je vous raconterais une autre fois. Mon beau père avait beaucoup de contacts kowetis puisqu’il organisait des chasses pour eux avec ses cousins et parce qu’il avait une réputation indiscutable en matière de santé de faucon. Par ailleurs, mon beau père était le maire des cinq villages autour de nous. Au départ je ne me rendais pas du tout compte de la population que ça représentait parce que dans le désert on ne se serre pas, mais en fait, on parlait au moins de 3000 personnes qui devaient passer par lui pour toute les opérations administratives officielles, ce qui n’est pas rien, surtout en Syrie. Par ailleurs, dans la mesure où il avait épousé la fille du Cheichk, au sens tribal bédouin du terme, et qu’il était lui-même fils du Cheichk précédent, c’était un homme d’un pouvoir inégalé dans le coin.

Il avait donc sa tente, dans lequel il recevait toute la journée, assit sur ses coussins, avec, sur sa droite, l’unique ligne téléphonique à 20km à la ronde. La tenture intérieure de la tente était un genre de tissu indien vert profond magnifique et le sol était recouvert de tapis, et on a même eu parfois,un poêle à bois, en hiver. D’ailleurs c’était une tente d’hiver fermée (Kheïmé) par opposition à la tente d’été ouverte, qui correspond plus à la version de l’imaginaire collectif, avec son pan entier ouvert vers le désert (Beit Char). Bon, là aussi je vous expliquerais les détails plus tard par ce que c’est très riche, l’univers des tentes….

 

A gauche, à l’extérieur devant la porte de la tente, sur un support toujours un peu improvisé, le faucon blanc et beige saluait les visiteurs, de son œil pourtant peu avenant. Inutile de dire qu’il avait presque plus de succès que le site byzantin derrière, pourtant fort beau.

 

Toute la journée mon beau père recevait des visites et n’aimait rien tant que je m’assois à côté de lui pour recevoir et bavarder. Il faut dire que nous avions un horrible jeu quand les touristes (peu nombreux mais quand même), ou les kowetis (pas souvent mais par grand groupe par contre) qui parlaient en anglais, ou français ou allemand devant lui.

D’autant que, quand les kowetis le faisaient avec un air « mine de rien » c’était évidemment pour que les syriens et donc, lui, ne comprennent pas. Généralement c’était au cours des négociations. Et moi, qui m’installais en tenue bédouine à côté de lui, je ne disais rien et baissait les yeux avec suffisamment de conviction pour qu’ils ne suspectent rien de mes occidentales origines. L’idée du jeu étant que je traduisais tout, avec le même petit air mine de rien, en lui parlant sur le ton de la confidence familiale, qui implique tacitement que chacun nous laissa parler dans la plus grande des discrétions.

Qu’est-ce que j’ai pu rire être complice avec lui dans ces moments là !

 

Généralement, aux kowetis, il finissait par glisser dans la conversation que j’étais étrangère, ce qui laissé présumer que je parlais peu ou pas l’arabe et personne ne s’intéressait plus que ça à la question, car ma position même de belle-fille à ses côtés aurait décourager d’éventuelles hardiesses masculines.

Pour ce qui était des touristes, c’était moi qui jugeais. S’ils étaient sympas, je finissais par dire en souriant que je comprenais ce dont ils parlaient. Une phrase folle, du type : « je parle le français »…. Un coup sur deux d’ailleurs, ils en restaient tellement abasourdis qu’ils me répondaient le plus poliment du monde « I don’t speak arabic, sorry ». Souvent j’ai été obligée de répéter trois fois en français, « mais je comprends le français ( l’anglais) » pour qu’il finissent par s’écrier« Aaaaah mais oui ! Vous parlez même plutôt bien … » et mon beau père en pleurait de rire car leur stupeur était internationale.

S’ils ne me plaisaient pas, je les laissais dire des bêtises, ou des horreurs, voire les deux, et je n’en traduisais que ce qu’il me semblait bon à mon beau père, dont je voyais dans l’œil un rien de suspicion à mon égard, mais dans le fond, nous nous comprenions fort bien.

 

Tout ça pour dire qu’avec les deux petits c’était tout un brindezingue parce qu’il y en avait un qui n’aspirait qu’à galoper à fond les roulettes au grand air et l’autre qui restait dans un seul lieu , calme si possible.

 

C’est dans ce contexte, que mon beau père, s’est mis a regarder le faucon avec un œil nouveau….

 

 

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