Dans les villages du désert tout le monde est plus ou moins cousins.

D'une part les mariages co-sanguins sont encore très présents et d'autre part, le lien de sang est tellement sacré dans le monde bédouin qu'à partir du moment où un vague lien de famille, anecdotique pour la culture occidentale, peut être trouvé entre deux personnes, chacun se fera fort de consolider l'esprit de clan.

 

En attendant j'avais pris l'habitude que l'on me présente des cousins. C'est bien simple, sous la tente quand on me présentait des gens du coin, c'était toujours des cousins. 

Un coup à prendre, dirons-nous...

 

Et puis un jour, alors que j'avais succombé à la sieste avec mes fils sous une chaleur accablante, une certaine hiérarchie a commencé de pointer son nez dans ce paradis de cousinage charmant. Alors que je partais vers la salle de bain, j'ai remarqué que mon beau frère était assit à côté de la tente alors que le soleil nous avait tous transformé en éponge. Attendait-il quelqu'un?

Un peu plus tard, je décidais moi même de rejoindre la tente, mes enfants ayant beaucoup de mal avec la chaleur . Mon beau frère était toujours là et se leva précipitamment pour venir à ma rencontre puis m'attraper doucement par le bras. Il m'arrêta et me déclara d'un trait "Le monsieur avec moustache, à gauche, que l'on va te présenter comme un cousin n'en est pas un."

Voyant mon air interloqué il reprit "Enfin.... c'est un cousin trop éloigné pour être un vrai cousin, .....Tu as compris?". Il sourie avec un regard d'une étrange densité et augmentant ma stupeur, s'en fut.

 Bien.

 Je n'eu bien évidemment pas le temps de poser des questions, car les enfants soulevèrent le pan de la tente et mon beau père leur fit   signe de rentrer. Pas beaucoup de monde, sauf à gauche un petit groupe où je connaissais à peu près tout le monde sauf en effet un monsieur à moustaches, à la gallabiyyé blanche impeccable et au keffieh rouge de rigueur. Je salue et vais m'occuper de mes fils. 

 

Après un certain temps, j'observe que mon beau père a entamé une partie de tric-trac avec l'homme à moustaches. 

Je m'approche pour récupérer un lange.

"La femme de mon fils "dit mon beau père dansun vague geste, sans quitter le jeu des yeux "Monsieur est un cousin". Je pose la main sur mon coeur, comme il se doit.

"Tu es donc pas  une étrangère.....mais ma cousine!" lâche l'homme à moustaches comme un blague un peu osée. Je sourie.

 

Ils reprennent leur jeu.

Un temps

Mon beau père se lève pour sortir. S'arrête. Fait demi tour vers moi et me demande assez fort: "Hassan est parti il y a une petite heure à Hama, vous avez eu le temps de vérifier si tu avais besoin de quelque chose?" Son ton n'a rien à voir avec l'homme que je connais.

Est-ce dû à son hésitation,  j'ai eu le réflexe de baisser les yeux quand il m'a adressé la parole. Hassan n'ayant jamais fait la moindre course pour moi à Hama ou ailleurs, j'hésite quant à la réponse.

Je réponds "Oui oui, merci. C'était pour les enfants"

Il sourie et sort.

 

Le cousin se retrouve comme par magie assis à côté de moi. "Quel bonheur que d'avoir une cousine étrangère! ça te plait le désert? Que penses-tu de la vie en plein air?"

Bon sang ne saurait mentir, mon fils  décide de filer à quatre pattes de la tente et je bondis derrière lui. En soulevant la porte je comprends qu'il est attiré par deux chiens qui réclament à manger à 10 mètres devant nous. Ils ont surtout l'air très apeurés, comme tous les chiens du désert....

 

Mon autre fils nous suit main dans la main avec le cousin. Ce dernier voit les chiens, lâche sans ambage  mon fils et re-rentre dans la tente pour en ressortir illico presto avec une carabine. Je m'arrête, interloquée.

 Avant même que j'ai eu le temps de dégager mon premier fils de la trajectoire, il tire sur l'un des chien, provoquant un hurlement de la bête et une attaque dans les règles de sa part sur le bébé. Je bondis, hurle à mon tour en voyant l'animal rendu fou de douleur qui attrape Ebnak. Je cours. Cet andouille de cousin continue en riant,de tirer je ne sais trop où, mais je m'en moque. Je tape comme une folle sur le chien. J'arrache mon fils qui hurle et le colle à moi. Donne des coups de pieds au chien qui fini par fuir puis s'ecrouler

Ebnak a le visage en sang. Les deux enfants sont terrorisés. Je me retourne vers le cousin pour lui dire son fait, mais mon beau père arrive en courant avec mes belles soeurs. Il entraîne l'homme dans la tente et je porte Ebnak dans la salle de bain alors que ma belle soeur nous suit en essayant de calmer l'autre neveu.

 Rien de grave et plus de peur que de mal sur la joue de mon bébé, mais il est très choqué. Son frère est inconsolable et terriblement effrayé.

 Avec la panique , c'est une colère incontrôlable qui monte à l'intérieur de moi. 

Je laisse mes enfants à ma belle soeur et fonce vers la tente.

Mon beau père en sort

 

"Mais il est malade ou quoi ce mec!!!" hurlais-je moitié en français moitié en arabe " c'est lui qui a fait peur aux chiens. Il est dingue!! C'est lui qui a provoqué le problème!!!! Mais qui c'est ce cousin? Le chien aurait pu tuer le petit!" J'articule mal. Je suis en larmes. Je m'éffondre sur mon beau père qui ne s'écarte pas et me chuchote avec une voix blanche de rage: "On ne peut rien faire ma fille, alors s'il te plait, calme-toi. Je vais soigner ton fils qui est le sang de mon sang et le sang de mon âme. Je réglerai cette histoire de merde, tu  as ma parole.Mais pour l'instant, laisse ce (grave insulte) de cousin seul. Il est pire que les chiens, tu as raison. Tellement pire qu'eux, que tu vas rentrer avec moi maintenant" et retrouvant sa  prestance, il se dégage et m’entraîne calmement mais fermement vers la maison.

 

Par la suite j'ai croisé sous la tente, pas mal de cousins "trop éloigné pour être de vrais cousins".

La tradition bédouine nous interdisait absolument de ne pas les accueillir correctement.

Avec le temps, j'ai appris à les reperer toute seule et en plus, ils étaient plus ou moins malins, ce qui aidait.

Au minimum, il en passait  un par 15 jours.

 

Merci à Dominique Vidal.

 

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