Syrie: la triste rencontre du Village Global et de ma belle-mère...

Ma belle mère est tatouée sur tout le bas du visage.

A l’époque dans le désert, c’était un peu une façon de signaler son origine, or ma belle-mère est fille et sœur de Cheick. Chez les bédouins, le Cheick représente l’autorité tribale par excellence.

Actuellement dans le désert syrien, le pouvoir tribal est encore tellement énorme que les autorités officielles ne s’y sont pas trompées et essaient de donner des titres administratifs aux personnes reconnues par la communauté bédouine. Ainsi ces dernières cumulent plusieurs postes (maire et Cheick par exemple) et cela permet d’harmoniser la justice.

Dans les endroits reculés, c’est prudence et en général, l’autorité tribale est toujours plus suivie que l’autorité administrative.

Donc ma belle mère est née notable. Puis elle à épousée un cousin, qui par la suite est devenule maire de sa localité (à peu près 4000 personnes.) Elle a toujours vécu dans le désert, « al bari » comme on dit ce qui veut dire sous la tente la moitié de sa vie et depuis qu’Assad-père a sédentarisé tout le monde en leur offrant des terres, elle à aussi une grande maison à côté de la tente, ce qui est bien pratique l’hiver (même si mon beau père a toujours eu de mal à l'idée de dormir entre quatre murs)

Ma belle-mère est une femme que je respecte profondément. Habitant à 70 km de la première ville, elle a accouché au moins 4000 femmes dans des conditions toutes plus stupéfiantes les unes que les autres, a élevé 11 enfants, s’occupent encore maintenant d’une pléthore de petits enfants. Mon beau père m’a raconté qu’un jour elle est partie ramasser du bois pour la tente et est revenue avec son tas sous le bras gauche et…..un nouveau né sous le bras droit.

C’était mon mari, c’était il y a 40 ans. « Elle a allumé le feu en expliquant qu’il n’y avait pas de temps à perdre parce que sinon le bébé allait avoir froid. C’était le numéro six et comme j’étais beaucoup avec les moutons, je n’avais pas vraiment suivi sa grossesse, tu vois comment… » .

Elle connaît les 1001 secrets de la survie dans le désert et m’en a enseigné quelques uns avec une patience qui l’honore.

Dans les principes qui on toujours gouverné sa vie, il y a cette idée intangible du respect de dialogue. Cela vient directement del’Islam, des trois jours de respect que l’on doit à l’étranger qui demande à être reçu, et cela même si c’est le fils de votre pire ennemi. On doit le nourrir, l’héberger et garantir sa sécurité. Cela laisse le temps de parler, on devrait bien finir par se comprendre…

Quand je vivais à côté d’elle, ma belle-mère répétait souvent cette phrase « nous sommes tous humains, … »

En 2001, quand je suis revenue de France avec les mauvaises nouvelles du World Trade Center elle m’a dit « Le gars qui a fait ça est fou. Il n’a pas vu que c’était très dangereux ? » Elle parlait de la taille des immeubles.

J’ai expliqué les attentats, et son regard s’est perdu dans le vague. Un monde de dingues. Je revenais d’un monde de dingues. Sans point commun avec elle. Elle était très loin d’imaginer que beaucoup de gens pensaient que si ce n’était pas elle, c’était son frère, "enfin l’un des siens" qui avait fait le coup. Quand j’ai essayé de lui dire qu’en Occident, d’aucun pensait que le coupable l’avait fait au nom de l’Islam, elle s’est mise à rire… « Mais pourquoi donc ? » m’a-t-elle rétorquée, hilare. J’ai laissé tomber.

Inutile de dire qu’il m’a été très difficile de lui expliquer l’invasion de l’Irak, d’où vient toute la famille (« Ramlat » ça ne s’invente pas, on vient du sable….).

Quand ses fils, et ses petits-fils ont commencé à lui expliqué le miracle internet, elle en a profité pour nous demandé d’envoyer en échange un message aux américains pour les prévenir qu’ils ne trouveraient rien en Irak, que c’était bien évident.

Quand, après que l’on ait rien trouvé en effet, les réfugiés irakiens ont déboulé en Syrie car le grand programme démocratique du SieurBush ne se déroulait pas exactement comme présenté, elle m’a demandé si « avec leurs ordinateurs » ils n’auraient pas pu prévoir cela.

On en a ri ensemble en faisant sécher la menthe et le piment.

C’était la période où le désert devient tout vert avec la pluie. Il fallait que l’on travaille sous les oliviers et puis que l’on dégage un peu les pierres sur un bout de terre, pour y mettre une autre tente.

Mon beau père devait recevoir des kowetis pour leur vendre un faucon, nous avions de l’ouvrage et c’était tant mieux parce qu’avec tous ces irakiens en ville, il n’y avait plus de boulot…

 

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