«Pourquoi t’es féministe ? L’égalité homme femme, en France, elle est acquise!» #2

En France - et plus largement dans le monde occidental - l’égalité n’est pas acquise, elle n’a jamais été atteinte. Mais si vous me demandez pourquoi je suis féministe, vous êtes persuadés du contraire. Plutôt que de m’échiner sur 25 tweets ou commentaires pour me faire traiter de féminazie, j’ai décidé de commencer ce blog en répondant à votre question, en trois billets. Voici le deuxième.

Dans un premier billet, je dressais une liste presque interminable des principales inégalités subies par les femmes, pour en arriver à la conclusion que dans la vie privée comme publique, elles sont nettement désavantagées par rapport aux hommes. Ce à quoi l'antiféministe - à moins qu'il ou elle ne considère que les statistiques sont mensongères et que les députées se déguisent en homme au nom du complot-féministe-pour-l'éradication-des-zoms - me répond généralement : "certes, mais les femmes dominent les hommes dans d'autres domaines". Somme toute, chacun de ces genres apporterait son lot d'avantages et de désavantages. Pour reprendre la conclusion de mon premier billet, et avant toute chose : quels que soient ces domaines, pensez-vous sincèrement qu’ils suffisent à compenser tout ce qui est évoqué dans ledit billet, loin d’être exhaustif ? Pensez-vous qu’ils confèrent le même pouvoir dans la société que les domaines dominés par les hommes – la politique, l’économie, les médias et la culture, notamment ? Qu’ils offrent la même reconnaissance sociale ? Qu’ils permettent le même épanouissement personnel ?

Sans prétention à l'exclusivité (qui me semble relever d'une mission impossible pour la blogueuse du dimanche que je suis), je vais essayer de passer en revue les domaines que l'on me cite le plus souvent.

LE TRAVAIL

L’on pourrait considérer que s’occuper des enfants et travailler moins sont des avantages que les femmes ont sur les hommes – beaucoup de personnes, me semble-t-il, apprécient de passer du temps avec leurs gosses. Mais s’occuper de ses enfants, ce n’est pas passer la journée à s’amuser avec eux ou leur lire des histoires. C’est surtout accomplir un certain nombre de tâches, certes réalisées pour ces chers trésors mais qui n’en sont pas moins des corvées, auxquelles s'ajoutent le ménage, la cuisine, les courses... Un travail, en réalité, mais qui n’est pas considéré comme tel et ne s’accompagne guère de reconnaissance sociale : notre société valorise bien plus les individus qui réussissent professionnellement que ceux (surtout celles) qui « font le choix » de rester à la maison (à temps plein ou partiels), parfois considéré comme l’option de facilité. Au passage, une BD sympa "pour tous ceux qui croient qu'un congé maternité ressemble à des vacances".

Pour le dire simplement : les femmes travaillent plus à la maison, et les hommes plus dans le monde professionnel. Il me semble appercevoir des yeux s'écarquiller devant leur écran : où est l'inégalité alors !? D'abord, dans les couples hétérosexuels dont les deux membres travaillent à temps plein, surprise ! les femmes effectuent toujours la majeure partie des tâches domestiques et parentales. Source : Insee.

 © Chaunu © Chaunu

Ensuite, les hommes disposent logiquement de plus de temps libre que les femmes : ils consacrent en moyenne 3h20 par jours à leurs loisirs, contre 2h45 pour les femmes. Source : Observatoire des inégalités. Enfin, réfléchissons aux avantages du travail à l'extérieur de la sphère domestique : plus d'argent, de relations, d'accès aux positions hiérarchiquement élevés dans les entreprises comme en politique et donc, entre autres, moins de difficultés à rebondir en cas de séparation et plus de pouvoir de décision à l'échelle de la société. Pour faire court, n'est-ce-pas.

On me glisse dans l'oreillette que les hommes sont plus souvent victimes d'accident du travail que les femmes. C'est vrai, mais celles-ci sont plus touchées par les maladies professionnelles. Les hommes travaillent dans des conditions plus pénibles (selon les critères de "pénibilité du travail"), les femmes dans des conditions plus précaires. Sources : cet article et l'Insee.

Bref, il me semble qu’il faut être de mauvaise foi pour nier qu’à l’échelle de la société, le fait que les femmes « restent à la maison » plus que les hommes est un désavantages pour celles-ci. En outre, on ne peut trop le rappeler : la sphère privée est parfois un lieu dangereux pour les femmes (beaucoup plus souvent que pour les hommes).

Il me semble important de préciser que le but de mon féminisme n'est pas d'interdire aux femmes de rester à la maison et de forcer les hommes à mettre leur carrière de côté, mais de déconstruire les attentes sociales liées au genre pour que femmes et hommes puissent choisir aussi librement que possible.


LA SÉDUCTION

Beaucoup d’entre vous me soutiennent que les femmes dominent les hommes s'agissant de la séduction : ce sont à eux de faire le premier pas, et en plus, ils payent.  Et ils tiennent la porte, aussi. Scoop : les féministes sont dans leur grande majorité hostiles à la galanterie. Je n’ai pas besoin d’être entretenue, ni que quelqu’un actionne une poignée pour moi. Ce qui signifie que vous n’avez pas besoin de dépenser double au restaurant, ni de manquer de vous casser une jambe en courant pour empêcher une main trop délicate de se poser sur une poignée. Ni de laisser votre place dans un métro bondé (sauf si c’est justifié pour d’autres raisons, bien sûr). Et oui, soit-dit en passant, le féminisme, en déconstruisant et rejetant toutes les contraintes imposées et intériorisées de par notre genre, bénéficie à toutes et tous !

Vous ne voyez pas le problème (à part pour votre portefeuille si vous êtes un homme) ? Les problèmes, plutôt, d’être perçue (que cela soit ou non conscient) comme une petite chose fragile dont il faut prendre soin. Comme incapable de s’assumer financièrement – rappelez-vous l’adage : « si c’est gratuit, le produit, c’est toi ». Payer, ça donne des droits, non ? Perçue comme ne pas être censée aborder un homme qui nous intéresse, sous peine d’être catégorisée « salope » ou de faire peur car trop sûre de soi. Pour en savoir plus sur la galanterie comme forme de sexisme : cet article, qui mentionne une étude montrant "que des femmes soumises à un comportement sexiste bienveillant [galanterie] voient leurs performances à un test baisser drastiquement car, occupées qu'elles sont à déterminer si ce comportement est hostile ou non, elles ne s'occupent plus du test mis en place" (citation issue de l'article, non de l'étude elle-même).

Sans doute sera-t-il plus facile pour une femme hétéro que pour un homme hétéro de trouver une personne avec qui coucher si l’envie lui en prend (c'est du moins ce que nous dit la sagesse populaire, admettons). Mais il y a un prix à payer : la femme qui couche le premier soir – ou à n’importe quel moment ou dans n’importe quelles circonstances qui ne sont pas jugés « acceptables » – se le verra reprocher. Elle, la fille facile ; lui, le Don Juan. Vous noterez au passage que l’homme qui couche facilement n’est pas un « garçon facile » ; juste un garçon. Bien entendu, ces jugements inégaux ne s’arrêtent pas à la porte de la chambre à coucher, mais concernent tous les aspects du jeu de séduction. Si les femmes dominent les hommes dans ce domaine, pourquoi ce sont eux qui peuvent séduire librement, tandis que leur comportement à elles est sans cesse scruté, analysé et critiqué ? Pourquoi, pour une même action, les hommes échapperont au jugement de leurs pairs, voire seront gratifiés par ces derniers, quand une femme se fera traiter de « pute » (terme qui, soit-dit en passant, ne devrait rien avoir d’une insulte) ?

 © Hayley Lim © Hayley Lim

 


LA GARDE DES ENFANTS

Les femmes ne sont pas censées batifoler quand l’envie leur en prend notamment parce qu’elles sont considérées comme faites pour la maternité (le fameux « instinct maternel », la sacralisation du rôle de mère, vous voyez l’idée). Autrement dit, il pèse sur les femmes des attentes sociales relatives aux enfants, qui font que les juges ont tendance à leur confier plus facilement la garde de ceux-ci en cas de conflit avec le père. Cette « injustice » a parfois fait la une des médias et est utilisée comme une preuve que les hommes sont désormais les grands perdants de la « guerre des sexes ». Mais la réalité est bien plus nuancée que ce que certains voudraient nous faire croire. Si les mères se voient en effet attribuer la garde des enfants dans environ 70% des cas, c’est avant tout parce que les pères ne la demandent pas dans la majorité des litiges.

D’après ce rapport (2013) du ministère de la Justice, les deux parents sont d’accord pour fixer la résidence des enfants chez la mère dans 71% des cas. Dans 19% des cas, ils choisissent la garde alternée, et dans 10% la résidence chez le père. Les parents sont en désaccord quant à la garde dans seulement 10% des cas – ce qui ne signifie pas forcément que les deux demandent la garde exclusive : l’un peut souhaiter une résidence alternée et pas l’autre, par exemple. Dans les cas où les parents demandent tous deux la garde exclusive, environ 62% des enfants sont confiés à leur mère, contre seulement 36% à leur père (2% sont donc placés en garde alternée). Lorsque l’on regarde l’ensemble des statistiques, l’on constate que 93% des demandes des pères et 96% des demandes des mères sont satisfaites. Il y a donc bien des injustices contre les pères dans ce domaine, mais elles sont largement surestimées. Est-ce que l’on parlerait d’inégalités de salaires si les femmes étaient moins bien payées que les hommes dans seulement 3% des cas ? En outre, ces injustices sont également dues au sexisme. Le rôle joué par les attentes sociales envers les femmes a déjà été souligné, ainsi que le fait qu'elles effectuent la majorité des tâches parentales. Or, le juge statue « dans l’intérêt de l’enfant » : il parait logique qu’il le confie plus facilement au parent qui s’en occupe le plus (et a adapté ses horaires de travail en fonction, par exemple, ce que les femmes font bien plus souvent que les hommes). En combattant cette vision qui enferme les femmes dans leur rôle de mère et qui, par ricochet, nie que les pères puissent être d’aussi bons parents, le féminisme bénéficie à tous et à toutes ! (bis).


LA NON-MIXITÉ

Si vous pensez que les lieux réservés aux femmes (salles de gym, groupes de discussions…) représentent un avantage sur les hommes, vous prenez le problème à l’envers : ils sont une réaction à la situation, un moyen de se défendre ou de faire avec. Sachez que lorsque la non-mixité est adoptée par des groupes militants, il s'agit d’un outil, d'un choix « stratégique », notamment pour libérer la parole. Et oui, dans les groupes, les hommes tendent à la monopoliser, notamment en interrompant les autres plus souvent que les femmes. En outre, il y a des femmes qui ne veulent tout simplement pas parler de certaines choses en présence d’hommes. Pour au moins quelques-unes d’entre elles, c’est parce qu’elles ne se sentent pas en sécurité. Je vous vois déjà bondir ! Je sais bien que tous les hommes ne sont pas des prédateurs (la preuve, j’en ai un dans mon salon). Utilisons une analogie : la peur des requins est généralement perçue comme compréhensible. En tout cas, je n’ai jamais vu internet se déchainer contre quelqu’un qui affirmait son refus de se baigner pour cette raison – alors que les réactions face aux personnes réclamant des espaces non-mixtes sont parfois extrêmement virulentes. Pourtant, un être humain a une chance sur 650 millions de se faire tuer par un requin. Rappelons-le, une femme a une chance sur sept de se faire violer ou subir une tentative de viol par un homme. Une femme décède tous les 2,5 jours sous les coups de son conjoint. Encore une fois, pour être sûr de ne vexer personne : si tous les hommes ne sont pas des violeurs/assassins en puissance, le risque est présent. La peur des hommes est donc bien plus rationnelle que celles des requins. Il n’est pas question de les éradiquer pour autant (ni les uns, ni les autres), mais simplement d’arrêter de blâmer les femmes qui ressentent cette peur. Au vu des statistiques, est-ce vraiment si incroyable, si difficile à comprendre, que des femmes souhaitent, parfois, généralement temporairement, évoluer dans des espaces où les hommes ne sont pas admis ? 


LES AVANTAGES INDÉNIABLES DES FEMMES SUR LES HOMMES

Il y a bien un domaine où les femmes ont un avantage net et indiscutable sur les hommes : les sentences criminelles. Toujours du fait des perceptions genrées, les femmes reçoivent des condamnations moins lourdes que les hommes pour des crimes similaires et sont donc moins nombreuses dans les prisons. Elles sont également moins susceptibles de commettre les dits-crimes. Source : La Croix.

Les femmes bénéficient également d'une espérance de vie supérieure. Mais enfin, personnellement, je préfère la qualité à la quantité.

Est-ce que cela vous semble sincèrement suffisant pour compenser tous les désavantages auxquelles elles font face au quotidien ? Quoi qu’il en soit, le féminisme – mon féminisme, tout du moins, car en réalité il y a plusieurs tendances, dont certaines s’opposent avec virulence – se bat contre les inégalités de genre en général. Il est de toute façon impossible de s’attaquer à certaines sans toucher aux autres : à la base de ces inégalités se trouvent tous les stéréotypes – positifs ou négatifs – qui font que des rôles définis sont attribués à un genre ou un autre. On pense que les hommes sont plus combatifs, plus ambitieux ? Dès lors, est-ce étonnant qu’ils réussissent mieux dans des domaines plus compétitifs ? On pense les femmes plus douces, plus maternelles ? Dès lors, est-ce étonnant que les juges aient tendance à être plus cléments avec elles ? Je ne pense pas que, dans la majorité des cas, des raisonnements conscients soient à l’œuvre : une juge ne confie pas des enfants à leur mère en pensant « c’est une femme, elle s’en occupera mieux ». Elle considère sans doute qu’elle base sa décision sur des critères rationnels, mais si tel est le cas, pourquoi les femmes se voient-elles plus souvent attribuer la garde ? Soit les pères sont réellement moins à mêmes de s’occuper de leurs enfants, soit le conditionnement social des juges fait qu’ils et elles sont biaisés en faveur des mères. Pour de plus amples développements sur des considérations similaires, voir le dernier billet de cette série (à venir).

Pour résumer : quelques avantages dans des domaines restreints ne suffisent pas à compenser les inégalités majeures en défaveur des femmes. Il ne s’agit pas de dire que les hommes ne sont pas également victimes d’injustices, mais qu’ils en subissent beaucoup moins que les femmes. Ce qui signifie que le système désavantage plus les femmes que les hommes.

A ce stade, à part pour celui ou celle qui s’entête à nier la situation, il me semble qu’il n’y a que trois façons de voir les choses :

  • Les femmes sont désavantagées par rapport aux hommes parce qu’elles leur sont inférieures : moins intelligentes, moins fortes, etc. Si vous pensez cela, je suis sûre que vous pouvez comprendre que votre existence justifie celle du féminisme.
  • Notre société avantage les hommes par rapport aux femmes, de manière « consciente » ou non. Donc VIVE LE FEMINISME.
  • Les femmes sont certes désavantagées par rapport aux hommes d’un point de vue global et en termes de pouvoir, mais cette situation n’est pas injuste car elle est librement choisie par les femmes (et les hommes). Autrement dit, les femmes préfèrent rester à la maison que de diriger le monde.

Cette dernière position se teinte de déterminisme biologique – si tant de femmes optent pour une option et tant d’hommes une autre depuis si longtemps, et que les normes sociales n’y sont pour rien, c’est donc qu’il y a des différences innées entre les deux genres qui expliquent la disparité entre leurs choix.

Évidemment, je suis en désaccord : je pense que s’il existe effectivement des différences comportementales entre les femmes et les hommes – encore une fois, je généralise – ces différences sont socialement construites. Je pense que les normes sociales qui pèsent sur les individus expliquent les différents "choix" opérés par les femmes et les hommes. Puisque ces choix amènent à une situation d'inégalité et qu'ils restreignent les chances de chacun et chacun de s'épanouir, ces normes sociales doivent être combattues. Plus de précisions à ce sujet dans mon troisième billet.

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