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Pour mater la rébellion, les autorités sénégalaises ont fait appel à des pratiques qui rappellent étrangement celles utilisées en France à l’encontre des prétendus « écoterroristes » et autres « ultragauchistes » : la violence et le mensonge.
Les troubles qui ont éclaté jeudi à l’annonce d’un verdict controversé, dont l’unique but semble être d’empêcher le principal opposant politique de présenter sa candidature aux présidentielles de 2024, se sont poursuivis tout le weekend, dans un déchaînement de violence inédit : véhicules brûlés, attaques de banques, supermarchés, stations-services, bâtiments administratifs, et même du réseau hydraulique de Dakar, privant la capitale d’une partie importante de ses ressources en eau, mais surtout 16 vies humaines et 400 blessés, dont environ 80 dans un état grave. Depuis jeudi, tous les réseaux sociaux ont été occultés, ainsi que l’unique chaîne de télévision d’opposition (Walf TV, voir mon billet précédent). Dimanche, le gouvernement a décidé de franchir une étape supplémentaire dans cette dérive totalitaire en coupant purement et simplement l’accès à l’Internet, une mesure tellement décriée dans tous les médias, même les plus favorables au régime, et dénoncée par les opérateurs, qu’elle a dû être corrigée dès ce matin.
Dimanche soir, le chef de la police, après avoir très brièvement déploré le bilan humain du weekend, a expliqué devant les caméras que les manifestants n’étaient qu’une bande de terroristes armés, étayant son affirmation en produisant quelques secondes de deux vidéos sur lesquelles on peut voir un individu isolé, habillé en civil, brandir une arme (un pistolet dans un cas et un fusil d’assaut dans l’autre). Le hic, c’est que ce vidéos sont tronquées, comme le montre la photo publiée par la plateforme d’information Senenews.com ce matin (début de la vidéo de l’homme en rouge au fusil d’assaut, que la police n’a montré que seul au milieu de la rue). Cette photo (la vidéo ne peut pas être visionnée car Youtube est bloqué), montre clairement ce même individu s’éloignant d’une voiture de police, manifestement sans être inquiété. La présence de nervis armés aux côtés des forces de l’ordre, dénoncée ce matin dans cet article, n’est pas une nouveauté et a même été reconnue par le ministre de l’Intérieur lors des événements tragiques de mars 2021, qui avaient déjà fait 14 morts (voir ce billet : « certes, parmi les forces de l'ordre, il y a des civils, mais jamais dans la corporation, la police ne permet certaines sortes d'infiltration autres que jugées nécessaires pour faire le travail qui est de faire régner l'ordre »). Comme en France, cette tentative de diabolisation de l’opposition visant à dresser une partie de la population contre l’autre ne peut que détruire la cohésion sociale au Sénégal, pourtant si fier d’être ce beau pays de la Teranga (hospitalité) qui n’a jamais connu de coup d’état.
Les appels au calme se multiplient, bien entendu, mais quel calme espérer sans solution concrète ? Les jeunes ne vont probablement pas se calmer juste parce que des gens aux intentions louables le leur demandent (responsables religieux, artistes et sportifs, dont Youssou Ndour et Sadio Mané). La demande de la jeunesse sénégalaise est claire : respect de la démocratie, c’est-à-dire en premier lieu annulation des procès politiques visant à écarter, entre autres, le candidat Sonko, fin de la censure, libération des journalistes embastillés pour cause de « fausses nouvelles » et renonciation du président à briguer un troisième mandat contraire à la constitution. Les Sénégalais ne sont pas rancuniers, ils ont juste soif de justice et de perspectives. Ils ont juste envie de pouvoir vivre dignement chez eux au lieu d’être forcés à s’exiler pour que leur famille survive.