Maternelle : ce ne sera plus une « option » mais dans quelles conditions ?

L’école maternelle ne sera pas plus une option a déclaré le Chef de l’Etat aux Assises de la Maternelle qui se sont ouvertes ce mardi 27 mars, mais en-a-t-elle les moyens alors que de nombreux médias et un syndicat (SNUIPP) annoncent déjà 850 suppressions de postes en maternelle pour assurer le dédoublement des CP/CE1 en REP et REP+ ?

Emmanuel Macron l’a annoncé ce 27 mars aux Assises de la Maternelle, il abaissera  l’âge de l’instruction obligatoire de 6 à 3 ans pour la rentrée 2019. Une révolution comparée aux autres pays de l’OCDE qui ne rendent l’instruction obligatoire qu’à partir de 5 ou 6 ans, à l’exception du Luxembourg (4 ans). Une non-révolution en France par contre, diront les plus critiques. En effet, plus de 97% des enfants de trois ans, soit la quasi-totalité, sont aujourd’hui scolarisés en maternelle. « Mais cette moyenne cache des pratiques très différentes, des disparités territoriales (seulement 80% dans certains TOMS, 70% à Mayotte) et des inégalités » a rappelé Emmanuel Macron, qui a martelé sa volonté de faire de cette école de la bienveillance et du langage non plus une option mais bel et bien un fondement de la réussite scolaire de tous les élèves.

Investir dans la petite enfance : une « bonne affaire »

Et tout porte à croire en effet, que l’enseignement dès le plus jeune âge peut agir sur les inégalités sociales qui pèsent aujourd’hui si lourdement sur le parcours scolaire de nos enfants. Ce n’est pas un hasard, si les pays nordiques ont développé un enseignement pré-élémentaire, non obligatoire certes, mais accessible dès l’âge de 1 an en Suède et de 9 mois en Finlande. « Eux ont décidé qu’investir dans la petite enfance c’était une bonne affaire » a rappelé Boris Cyrulnik au tout début des Assises de la maternelle.  « Résultat, ils ont 1% d’illettrés, alors qu’il y en a 8 à 15% en France. A la différence des écoles en Asie, qui privilégient les sprinteurs et le travail intensif, les pays du Nord ralentissent les enfants, leur donnent le temps de grandir et à 15 ans ils finissent numéro 1 au classement international PISA. Comme les pays asiatiques, certes, mais les troubles psychopathiques et le nombre de suicides en moins ».

Les enfants devant l’école sont inégaux

Le décor est posé : oui, investir le plus tôt possible serait l’une des solutions les plus efficaces pour lutter contre les inégalités et les difficultés d’apprentissage.  Spécialistes et experts se sont succédé en ce 27 mars aux Assises de la Maternelle pour le démontrer à un public d’enseignants, déjà largement convaincus. « Des études internationales ont montré qu’une stimulation précoce entre 0 à 5 ans est positif, notamment pour les enfants des familles défavorisées. C’est un puissant outil de progrès social »,a rappelé Jean-Michel Blanquer en ouverture. « Les années de maternelle, c’est là où tout se joue », a souligné Emmanuel Macron, « c’est encore plus vrai si l’on vient de certains milieux ». Les enfants arrivent en effet inégaux à l’école comme l’a expliqué Boris Cyrulnik. « 1 enfant sur 3 est dit insécure,», a expliqué le pédopsychiatre. « Il est en difficulté soit parce qu’il est plus lent que les autres, soit parce qu’il a  été confronté à une négligence affective, à une précarité sociale ou à des violences conjugales ».

Que faire face un enfant en difficulté ?

 « Les études internationales montrent qu'il y a bien une marge d'action possible pour réduire les inégalités par 1 intervention précoce et ciblée pour renforcer les compétences qui font défaut » a expliqué Franck Ramus, professeur attaché à l'École normale supérieure et directeur de recherche avant d’ajouter : « Intervenir sur les apprentissages du langage dès le plus jeune âge permet d’améliorer l’apprentissage de la lecture et de compenser les effets du milieu d’origine, de réguler les comportements er de prévenir les troubles. Mais il faut agir le plus tôt possible, on ne peut pas attendre, si on retarde le diagnostic, cela va nuire aux élèves des milieux défavorisés », a-t-il martelé.  Les experts semblent unanimes : seul un accompagnement précoce et individualisé de ces enfants, engageant les parents et reprenant les théories de l’affect, peut influer sur le parcours scolaire de ces enfants, voire leurs destins sociaux.

Instruction obligatoire à 3 ans, pourquoi pas 2 ?

Alors pourquoi dans ces conditions n’avoir pas rendu l’instruction obligatoire le plus tôt possible, dès l’âge de 2 ans par exemple, comme nous, Aide et Action, le demandons? « Porter une obligation en deçà de 3 ans est aujourd'hui presque intenable et pas toujours souhaitable, parce qu'avant 3 ans, cela dépend de la progression de l'enfant, cela dépend de la situation, mais ce qui est vrai, c'est que dans les quartiers les plus défavorisés, dans certaines conditions, il est parfois bénéfique de pouvoir ouvrir l'école avant 3 ans aux jeunes enfants, et cela, c'est précisément aux élus locaux, aux professionnels de l'Education nationale, de l'apprécier, et au gouvernement de donner les moyens de pouvoir le faire partout où c'est utile.», a expliqué Emmanuel Macron qui a « en même temps » souligné le rôle fondamental des crèches et leur travail, en partenariat avec l’Education nationale, sur les innovations pédagogiques.

Flou et incertitude pour les moins de 3 ans

Le Président n’a donc pas tranché, laissant ainsi un flou et une incertitude planer sur la scolarisation des moins de 3 ans, qui,  au cours des 20 dernières années, a déjà chuté de 30% à 10%. Jean-Michel Blanquer a confirmé sur Europe 1 qu’"il serait possible de scolariser les enfants de 2 ans au cas par cas, quand les conditions familiales ne sont pas bonne set que le temps passé à l’école est de meilleure qualité que celui passé à la maison ».  Mais qui jugera de ces conditions ? Qui se mobilisera pour faire entrer un enfant de 2 ans dans des écoles qui accueilleront en priorité les enfants de 3 ans ? Est-il garanti que les enfants de 2 ans auront toujours de la place à la rentrée 2019 ou bien seront-ils exclus pour privilégier les plus de 3 ans ? En tout cas, s’ils sont admis, ils seront intégrés dans des classes multi-niveaux  sans enseignement spécifique à leur âge. Si leur admission n’est pas possible, ils n’auront d’autres choix que l’école privée ou la crèche. Reste cependant qu’obtenir une place en crèche ou à l’école privée n’est pas à la portée de tout le monde, contrairement à l’école maternelle, qui elle est gratuite, accessible à tous et qui propose un véritable encadrement par des professionnels de l’éducation. On ne pourra donc s’empêcher de se demander si cet abaissement de l’âge de l’instruction obligatoire à 3 et non à 2 ans ne résulte tout simplement pas d’une logique économique et comptable ?  A l’heure où plusieurs médias et le SNUIPP annoncent déjà la fermeture de plus de 850 postes en écoles maternelle pour assurer les dédoublements des CP et CE1 en REP et REP+, Emmanuel Macron aurait eu bien du mal à recruter de nouveaux enseignants et à ouvrir de nouvelles classes pour les moins de 3 ans.

Une annonce, mais quels moyens ?

A dire vrai, l’abaissement de l’instruction obligatoire pose déjà de nombreuses questions : y aura-t-il suffisamment de professeurs, de classes, voire même d’écoles ouvertes pour accueillir en continu tous les enfants de 3 ans ? Il semble légitime d’en douter alors que les professeurs manquent déjà à l’appel. Et quid des conditions d’accueil et d’apprentissage ?  A l’heure actuelle, une classe de maternelle en France compte en moyenne 27 à 30 enfants contre 14 en moyenne dans les pays de l’OCDE. Comment enseigner dans ces conditions et aider ceux qui en ont le plus besoin ? La situation de l’enseignement pré-élémentaire en France semble bien loin du modèle d’un accompagnement individualisé par des enseignants hautement qualifiés et formés qui plus est. Car à l’heure actuelle, experts et professionnels de l’éducation sont unanimes sur un point : les enseignants en école maternelle ne reçoivent pas du tout la formation appropriée pour prendre en charge les plus jeunes enfants. Et malheureusement le rendez-vous des Assises de la Maternelle n’a pas permis d’apporter d’éclairage sur le type de formation, les modules et modalités que devraient recevoir les enseignants pour accueillir et accompagner les futures générations de demain. Peut-être aurait-il fallu tout simplement commencer par cela.

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