Le vocabulaire comme arme. 3. Vivent les clivants

Parmi bien d’autres comme ceux de “sociétal”, “activiste” ou “démocratie”, l'exemple du terme “clivant”, à la mode depuis peu, souligne le fait que le vocabulaire peut être une arme au service d’intérêts politiques. Le comprendre et le faire savoir est un premier pas indispensable pour pouvoir s’en prémunir.

Il est bien connu depuis longtemps que le langage peut être une arme: en donnant des ordres, en répandant des informations fausses, en manipulant les consciences, etc. Une manière subtile de le faire est simplement de banaliser l’utilisation de certains termes ayant une certaine connotation.

A notre époque où tout change très vite, le vocabulaire comme tout le reste est soumis à des modes dont certaines repartent comme elles sont venues tandis que d’autres ont une vie un peu plus longue. Certains termes qui avaient complètement disparu du langage “commun” depuis des décennies y réapparaissent de temps en temps comme de charmantes réminiscences. C’est le cas ces dernières années des formules “c’est benêt” ou “c’est ballot”, qui apparaissent comme des néologismes alors qu’elles étaient couramment employées du temps de nos grands-parents mais étaient tombées en désuétude. D’autres formules tout aussi inoffensives traduisent plutôt une réelle incompréhension de la signification des mots, comme le fameux “c’est compliqué” employé actuellement, notamment par les sportifs et journalistes sportifs, dans le sens de “c’est difficile”: “ça va être compliqué de gagner cette course / ce match”. D’autres encore traduisent simplement la vacuité de ceux qui les emploient, comme l’insupportable “voilà” qui remplace une phrase ou une fin de phrase sur deux dans le langage de certains animateurs radio et de leurs interviewés bobos fétiches.

Les politiciens et les médias à leur botte savent bien utiliser le vocabulaire pour détourner l’attention de problèmes réels lorsqu’ils sont gênés aux entournures, en lançant en pâture aux médias des “néologismes” comme le stupide et malvaillant “grévitude” qui n’est pas sans rappeler à cet égard le fameux “abracadabrantesque” de Chirac. La fonction de “chiens de garde” de certains médias est bien mise en évidence lorsqu’ils s’engouffrent dans des “polémiques” stériles sur l’emploi de ces termes, au lieu de les ignorer complètement.

Mais là ou l’affaire se corse vraiment c’est lorsque, à travers de l'emploi de certains mots ou certaines formules, on fait passer un message clairement idéologique ou politique, comme le firent en leur temps les régimes nazi et stalinien. Si ces exemples qui datent déjà sont extrêmes, ils ne sont en rien uniques. Dans toutes les sociétés, la terminologie, et de manière plus générale le langage, ont toujours fait partie des outils de domination et d’aliénation des dominés par les dominants—les soi-disant “élites”. Ceci a été remarquablement illustré par Orwell avec son invention de la novlangue. Mais il serait naïf de croire que celle-ci appartient au passé. Nous vivons actuellement une période où, à l’instar de toutes les autres formes de domination et d’oppression, celle véhiculée par le langage est particulièrement puissante et pernicieuse. Un euphémisme gentillet consiste à appeler la novlangue actuelle “langue de bois”, mais cela peut être aussi une langue de feu, de poison et de bombes. Eric Hazan l’a qualifiée de “Lingua Quintae Respublicae” (LQR), la langue de la 5e République, et l’a caractérisée dans son charmant petit ouvrage LQR, la propagande au quotidien (Raisons d’Agir, 2006). L’ouvrage collectif, sous la direction de Pascal Durand, Les nouveaux mots du pouvoir ‒ Abécédaire critique (Editions Aden, 2007), va plus loin, en présentant un glossaire de quelques termes importants de la novlangue actuelle. Un excellent exemple dans ce dernier livre est celui du terme “sociétal”, dont l’usage est pour le moins problématique: en effet, même si pour certains intellectuels parisiens ce terme a une signification fine renvoyant à des sous-catégories “spécialisées” du champ social (“écologie”, sexualité, “genres”, racisme, multiculturalisme, etc.), pour beaucoup d’utilisateurs le sociétal, c'est simplement une version édulcoré du “social” à connotation trop rouge, c’est le social sans les inégalités, les conflits, les intérêts divergents et contradictoires de différents secteurs de la société (les industriels, les actionnaires, les journalistes, les consommateurs, les “simples citoyens”, etc.), c’est le social sans la lutte des classes, donc une utopie bisounoursienne, une abstraction d’inspiration chrétienne des rapports sociaux fort éloignée de la réalité.

J’ai déjà eu l’occasion ici de commenter deux exemples de manipulation des esprits et de la fameuse (quoique labile et insaisissable) “opinion publique”, concernant d’une part le remplacement récent en français du terme traditionnel de “militant” par le terme anglo-saxon d’“activiste”, à connotation nettement plus péjorative (https://blogs.mediapart.fr/alaindubois/blog/150315/le-vocabulaire-comme-arme-1-militants-ou-activistes), et d’autre part le dévoiement actuel de l’emploi du terme “démocratie” (https://blogs.mediapart.fr/alaindubois/blog/051215/le-vocabulaire-comme-arme-2-democratie-ou-demolalie). Cette fois-ci je souhaiterais attirer l’attention sur l’apparition depuis une dizaine d’années, tout d’abord dans le langage des journalistes, mais qui s’est ensuite banalisée et répandue, du terme “clivant” pour désigner toute personne qui ne pense pas comme il faut, et surtout qui le dit.

Comme l’a rappelé Didier Pourquery dans son billet consacré à ce mot dans le Monde (http://www.lemonde.fr/idees/article/2012/02/04/clivant_1638963_3232.html), le verbe “cliver”, dérivé du néerlandais, est un terme de lapidaires qui initialement s’appliquait à des corps minéraux (comme des diamants) et signifiait “fendre”, “diviser”, mais selon les lignes de séparation naturelles de leurs couches lamellaires au lieu de les scier, donc fendre selon ce qui était déjà séparé. L’emploi actuel du mot “clivant” en politique signifie précisément le contraire: il s’agit de prétendre que les personnes ou pensées “clivantes” créent des divisions là où elles n’existaient pas au sein de notre corps social merveilleux et homogène qui suit avec consensus, fascination et délectation, comme dans Une journée particulière d’Ettore Scola, les injonctions de la classe dominante et de ceux qui l’incarnent.

Le fait même de prononcer ce terme est une condamnation. Dans notre société où il n’existe plus de lutte de classes, plus d’intérêts particuliers, seulement un intérêt commun partagé, penser différemment du “troupeau”, c’est à dire de la “majorité”, ou du moins du pouvoir, est un acte anti-citoyen. Une fois qu’on a traité quelqu’un de clivant, il n’est plus nécessaire d’examiner sa pensée, ses opinions, ses arguments. Peut-être même serait-il bon de le faire taire à tout jamais. Et le plus intéressant dans cette affaire c’est que dans les conversations, les débats, cette “évidence” stupide (comme beaucoup d’“évidences”) est généralement acceptée comme tout à fait valide. Mélenchon est clivant, donc tout qu’il dit ne mérite pas qu’on s’y arrête.

Il est peut-être utile alors de rappeler une vérité fondamentale: c’est que la Déclaration des Droits de l’Homme et du Citoyen, tout comme la Constitution française, garantissent à chaque citoyen le droit inaliénable d’avoir ses propres opinions, sa propre pensée, de les exprimer et de les défendre publiquement. Cela s’appelle “la liberté d’opinion” et “la liberté d’expression”. Et elles doivent être garanties à tous, même à ceux qui (aujourd’hui) peuvent exprimer un point de vue tout à fait minoritaire. Pas seulement pour des raisons de “principes”, mais aussi pour une raison bien plus profonde : c’est que ce sont toujours ceux qui ne pensaient pas comme les autres qui ont fait avancer les sociétés.

La stigmatisation systématique de toute personne qui n’est pas dans le rang est anti-démocratique et inacceptable. Il serait bon qu’à chaque fois que quelqu’un qualifie une personne ou une pensée de “clivante” il se lève quelqu'un pour dire: “ce terme ne signifie rien et devrait être banni du vocabulaire”.

Vivent les clivants!

 

Alain Dubois

7 avril 2018

 

 

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