Collapse Acte 2: optimisme, résilience et négationnisme

Face au collapse qui vient, avec les inondations et les incendies géants dans le monde entier, au dérèglement climatique et aux extinctions d’espèces, il est temps de se départir de l’« injonction d’optimisme » qui prévaut actuellement et de la propagande pour la « résilience », et de cultiver notre colère pour nous préparer à arracher le pouvoir à ceux qui nous ont menés dans cette galère.

Les inondations en cours en Allemagne, Belgique, nord de la France et bientôt ouest de l’Autriche n’ont rien de nouveau dans leur principe mais leur ampleur en termes de décès humains a causé un choc dans la population, les médias et même certains responsables politiques, qui finissent par admettre qu’il « faudrait faire quelque chose » contre de telles catastrophes, ainsi que contre les incendies géants, les dérèglements climatiques, les extinctions d’espèces et autres catastrophes désormais inéluctables. Gageons qu’ils passeront vite à autre chose et que tout ce qu’ils feront sera, comme d’habitude, de parler, mais tout de même, le choc marque une date, et mérite d’être considéré comme l’Acte 2 du prologue à l’effondrement généralisé de notre civilisation, dont l’Acte 1 fut l’émergence de la pandémie de coronavirus [https://blogs.mediapart.fr/alaindubois/blog/230220/collapse-acte-1-le-coronavirus-et-le-capitalisme-1], pandémie qui n’est pas près de s’arrêter à l’échelle mondiale.

 Face à ces catastrophes répétées, qui n’en sont qu’à leur début, il devient de plus en plus difficile à tous les sectateurs de l’« optimisme » de stigmatiser les « collapsologues » qui annoncent ces catastrophes depuis des décennies (Rachel Carson, Printemps silencieux, 1963; Barry Commoner, Quelle terre laisserons-nous à nos enfants?, 1963; Jean Dorst, Avant que nature meure, 1965), analyses confirmées depuis par des centaines de milliers de travaux scientifiques dans de nombreux domaines (Ian Angus, Face à l’anthropocène, 2016; Graham Turner, Aux origines de l’effondrement, 2021). L’« injonction d’optimisme », consistant à nier ces analyses, a prévalu jusqu’ici dans tous les domaines, y compris scientifiques : il y a encore quelques années, il était « interdit » aux chercheurs travaillant sur la biodiversité (dont je fais partie) d’affirmer que les extinctions massives d’espèces en cours sur la planète ne seraient pas significativement ralenties par les actions de « biologie de la conservation » ne remettant pas en cause le système capitaliste, responsable de ces extinctions, tout comme il était « interdit » d’annoncer que l’industrie nucléaire « civile » (qui est étroitement liée au nucléaire militaire) verrait d’autres catastrophes comme celles de Tchernobyl et Fukushima, et surtout bien plus graves (en termes de nombres de victimes), ou que l’agriculture productiviste s’appuyant sur des molécules de synthèse mènerait à des catastrophes écologiques, alimentaires et sanitaires. Et il en va de même pour tous les risques de pandémies, de dérèglement climatique, d’incendies, d’inondations, etc., qui font l’objet du même négationnisme.

 Ce que le terme de « collapse » recouvre, ce n’est pas un phénomène, c’est un ensemble de « sous-collapses » qui vont aller en se multipliant et en se combinant: corona-collapse, climato-collapse, écolo-collapse, écono-collapse, nucléo-collapse, cyber-collapse, etc. Il est impossible aujourd’hui de formuler des prédictions plus précises, car le nombre de paramètres en cause est trop élevé, sans parler du nombre de combinaisons possibles de ces paramètres entre eux. La seule certitude c’est que, si l’humanité ne met pas fin très rapidement au système capitaliste et impérialiste mondial, fondé sur la loi du profit pour une minorité, pour le remplacer par un système au service des besoins humains, elle n’échappera pas au collapse ‒ et que sera même très vraisemblablement le cas si elle met fin à ce système maintenant, c’est-à-dire déjà bien trop tard. Ce que la raison commande, c’est que l’urgence aujourd’hui est de se préparer à l’« après-collapse », pour mettre en place une société « humaine » afin de faire face à ses conséquences, et ne pas laisser les rênes à ceux qui nous ont menés là. Il ne s’agit ni de s’en remettre aux technophiles invétérés qui tentent de nous faire croire que la technisation aveugle des dernières 50 années, imposée par la recherche toujours plus effrénée de la plus-value, pourra résoudre les problèmes qu’elle a créés, ni de prôner une société « écolo et citoyenne » utopique et bisounoursienne, où tout le monde sera beau et gentil, comme le font les illuminés de toute sortes qui prolifèrent de plus en plus, mais de préparer une société socialiste où le pouvoir ne sera plus entre les mains des profiteurs et exploiteurs sans vergogne et saura défendre les populations contre eux.

 Dans ce qui ne pourra ne pas être un combat, et non pas un débat, il faudra régler leur compte aux sectateurs de cette nouvelle religion pernicieuse, celle de la « résilience » qui, sous couvert de la maxime stupide « il n’y a pas de risque zéro », tente de détourner la colère des peuples et individus victimes de notre civilisation dégénérée pour leur faire accepter leur sort sous le prétexte de son inéluctabilité. A cet égard, une saine lecture que je saurais trop recommander est celle du livre Contre la résilience, à Fukushima et ailleurs, de Thierry Ribault (2021). Enfin un intellectuel qui ne se résoud pas à notre condition actuelle d’esclaves d’une société sans foi ni loi et qui ne plie pas devant le TINA (« there is no alternative ») tchatchérien consensuel et paralysant.

  

Alain Dubois

19 juillet 2021

 

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