Entrer en résistance pour répondre à l'urgence climatique

Il n’aura fallu que 24 heures à la presse pour enterrer le nouveau rapport du GIEC et lui faire perdre la compétition face au transfert de Messi ou au passe sanitaire appliqué par les restaurateurs. Dans un espace médiatique saturé, ce document scientifique d’une valeur inestimable pour l’ensemble de l’humanité s’est transformé en coup de tonnerre dans l’eau, face aux vanités de notre actualité.

 © Konstantinos Tsakalidis © Konstantinos Tsakalidis

Difficile alors de ressentir autre chose qu’un mélange de tristesse, de colère et de honte, lorsque l’on sait qu’il en va tout simplement du futur de la planète. Face à cela, nombre de politiques de droite et de gauche ont réagi avec un cocktail ahurissant d’hypocrisie et de mauvaise foi. Et comme à chaque fois que l’actualité les y oblige, ils ont fait semblant de s’époumoner d’un air grave, jurant leurs grands dieux qu’ils n’y étaient pour rien, que leurs actions servaient l’écologie et qu’ils allaient bientôt, vous allez bien le voir puisqu’on vous le dit, mettre en place d’ambitieux plans pour répondre à l’urgence climatique.

Ainsi donc, le défilé incluait tour à tour Barbara Pompili et son très attendu satisfecit sur la loi climat, Emmanuel Macron et sa déclaration solennelle sur la COP 26 à venir, ou encore Xavier Bertrand qui, malgré le score déplorable de sa région en matière d’écologie, jurait ses grands dieux que s’il était président, lui au moins s’attaquerait à ce problème crucial. Dans tous les cas, plus personne n’y croit. Empêtrés dans un greenwashing assassin et une communication qui fait pâlir de honte, tous nos élus ont traité le rapport du GIEC comme une simple irruption de l’actualité, qui allait bientôt être souverainement balayée par l’arrivée de Lionel Messi au PSG, ainsi que le bourbier des débats autour du passe sanitaire.

Pour celles et ceux qui se soucient du climat, qui travaillent et militent d’arrache-pied afin de faire avancer cette cause historique, la douche est glaciale. La seule instance scientifique internationalement reconnue, qui produit cette année un rapport déterminant pour la suite de l’histoire de l’humanité et de tout le vivant, a vu le fruit de plusieurs années de travail s’échouer lamentablement dans les égouts d’un traitement médiatique et politique totalement irresponsable. Comment ne pas éprouver de la rage face à un naufrage aussi injuste et inique ?

Pourtant, on sait que l’écologie est, désormais, un sujet total. C’est bien l’écologie qui déterminera le futur de notre agriculture et de notre capacité à nourrir les populations. C’est aussi l’écologie qui permettra de répondre dignement aux populations déplacées qui vont devoir migrer de région en région. C’est encore l’écologie qui montrera à quel point le changement climatique génèrera d’inquiétantes instabilités politiques et militaires dans plusieurs endroits du globe. C’est toujours l’écologie, enfin, qui viendra questionner tous les pans de notre vie quotidienne : de nos choix en matière de santé et d’éducation jusqu'à nos emplois, sans parler de l'effondrement et de l'irruption de secteurs économiques entiers et d’incertitudes financières à l’échelle planétaire.

Nos femmes et hommes politiques actuels n’y feront rien : de convention citoyenne en sommet international, leur intention n’est jamais de mener de front les actions courageuses qui assureront la survie de milliers d’espèces (dont la nôtre), mais de déclamer doctement des déclarations historiques et vaines, dans un ballet diplomatique entendu et absurde. Non moins grotesque que celles et ceux que nous élisons, notre rôle consiste à évacuer la question climatique au profit de sujets de société qui font honte au débat démocratique, ou encore à faire du combat écologique un concours de surveillance de la meilleure action individuelle.

La question n’est pas simplement celle d’une économie capitaliste néolibérale et extractiviste, mais également de l’impossibilité, pour les démocraties contemporaines, de répondre à un défi aussi crucial et aussi complexe. La crise climatique représente un bouleversement systémique majeur qui nécessite des réponses coordonnées des Etats, sans plus attendre, et dans un esprit de parfaite coordination. Mais les espoirs paraissent hélas bien maigres : en tant d’incertitude et de crise intense, les peuples ont tendance à se renfermer sur leurs fantasmes nationaux, espérant ainsi que l’illusion d’un entre-soi de terroir suffira à éviter, surmonter ou repousser les changements à venir. Dans cet esprit, il n’est pas impossible qu’à court terme, le tressautement démocratique bascule d’abord vers l’extrême-droite, dans un réflexe de réassurance – comme un enfant inquiet se tourne vers son doudou.

Tout cela doit cesser. Parce que l’écologie est un sujet total, et parce que l’écologie est un sujet qui concerne le vivant tout entier, il est désormais de la responsabilité des écologistes de changer de stratégie. Comme le soulignait assez justement la députée Delphine Batho, il est temps pour l’écologie de sortir de l’adolescence, et pour cause ; longtemps traitée comme un sujet annexe, parfois avec un brin de curiosité, souvent avec un insondable mépris et toujours avec le vernis coupable de la communication faussement vertueuse, l’écologie ne peut plus être une thématique parmi d’autres, ou se cantonner à un ministère rompu à produire du greenwashing à échelle industrielle.

A l’aube d’une ère nouvelle, il est temps pour celles et ceux qui luttent pour l’urgence climatique de changer de méthode. Nous avons marché tant que nous avons pu. Nous avons signé et partagé des pétitions. Nous avons fait de la pédagogie, souvent contre vents et marées. Nous nous sommes organisés pour militer, faire essaimer nos idées et tenter de faire avancer les sujets, progressivement – parfois avec succès. Mais ce que nous montre le rapport du GIEC, c’est que cet engagement, qui suit les règles du jeu du système économique et politique dominant, n’est plus suffisant face aux chamboulements qui s’annoncent. S'il a été efficace ou l'est encore à la marge, il faut maintenant renverser la table.

L’écologie doit changer de ton et doit désormais s’assumer comme une lutte radicale, avec tout ce qu’elle comporte de répertoires d’actions et de discours, afin de pouvoir faire en sorte de se battre contre un système qui nous emporte vers un avenir fortement perturbé. Nous savons que ce système n’a cure des mesures et des lois et qu’il ne se donne pas les moyens d’agir, tout simplement parce qu’il n’a pas (et n'a probablement jamais eu) l’intention d’agir – alors même que les solutions sont amplement cataloguées et que certaines pourraient être mises en place très rapidement. Il est temps de passer à un projet politique et économique d’un nouvel ordre, qui mette la question de l’écologie au centre des sociétés, afin de pouvoir faire face à l’urgence climatique. Tous les moyens devront être bons pour y parvenir.

Cette urgence doit désormais devenir LE sujet des prochaines décennies – pas simplement un sujet parmi tant d’autres. Elle doit nécessiter une coordination imperturbable, des actions particulièrement fortes, un renversement des pouvoirs, une lutte active contre les inégalités, et une reconquête citoyenne de la vie politique dans son ensemble. L’écologie ne pourra pas gagner au jeu d’un système dont les règles la disqualifient d’office. Il est temps d’agir avec de nouvelles règles, pour atteindre des buts qui doivent sauver le vivant dans son ensemble, y compris et surtout les plus fragiles. Il est temps de porter le combat d’une écoarchie, afin de limiter dès maintenant le nombre de morts et de déplacés, de terres brûlées, de laissés pour compte et de territoires défigurés. Si le rapport du GIEC peut avoir une utilité pour la postérité, en 2021, cela doit être celle de permettre enfin d’entrer en résistance face à tout ce qui nous précipite dans le mur du changement climatique.

 

Chercheur et expert en analyse de discours climatiques et en stratégies narratives, Albin Wagener est auteur de l’essai politique « Ecoarchie », paru en 2021 aux éditions du Croquant.

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