Coronavirus (tentative de récit)

Le 23 janvier, Wuhan et deux grandes villes alentour sont confinés (sur la base de 17 morts, il est bon de le rappeler). Peu après, ce sera au tour de l'ensemble de la province de Hubei (60 millions d'habitants). Le 17 février, le confinement est maximum à Wuhan, on ne peut plus sortir faire ses courses, les provisions sont déposés devant la porte des habitations.
Fin février, les premiers cas de covid sont diagnostiqués en Italie. Le 10 mars, l'Italie est entièrement confinée. Le 12, elle compte plus de 1000 mort du covid. Ce même jour, Martin Hirsch n'est pas inquiet, c'est seulement le lendemain que ce brave petit gars, accessoirement directeur des hôpitaux de Paris, sera convaincu par deux de ses collègues. Quatre jours après, la France est confinée.

Est-ce que c'est pour rire qu'on confine 60 millions de personnes pendant deux mois ? C'est en tous cas ce qu'ont semblé penser les autorités françaises. Sans doute y ont-elles vu une méthode moyenâgeuse les confortant dans l'idée que ces bridés ont encore du boulot pour en arriver à notre stade de civilisation. A l'époque pourtant, ils auraient pu apprendre de l'expérience chinoise, regarder tout ça de près. Mais non, l'occident se voit au dessus de ça. Il y en a malgré tout au moins deux en France qui ont pensé autrement : Raoult pour qui la Chine est en avance en matière d'hôpitaux, d'équipements voire au niveau scientifique ; et la chère Agnès Buzyn, dont le mari avait inauguré l'hôpital de Wuhan, et qui s'est forcément aperçu que c'était pas exactement ce qu'on peut appeler le moyen-âge en matière d'équipements.


La peste

La vanité de l'occident a donc encore fait des siennes. Et la panique y a succédé. La panique ne fut que la conséquence de l'arrogance et de l'incompétence de ceux qui auraient pu et auraient du se préparer à l'épidémie : il leur aura fallu prendre les choses en pleine figure pour qu'ils daignent s'y intéresser (les gens de pouvoir ne comprennent que la force). Le maître-mot a été "exponentiel". Ils avaient tous une exponentielle de retard et ça sentait la catastrophe. Et soudain, retour aux vieilles méthodes, celles-là mêmes considérées hier comme moyenâgeuses : confinement donc. La guerre, ça a été la panique des dirigeants face au caractère exponentiel des chiffres. On n'avait d'un coup plus le temps, la peste menaçait, et chacun voyait bien la responsabilité qui pouvait lui sauter au visage face à la catastrophe à venir. Pris de panique, les dirigeants n'ont tout simplement pas eu le temps de se poser la question du soin, et ils ont confiné quelques jours seulement après avoir joué les bravaches.

Mais ça encore, c'était au début. Le problème c'est que le temps, quand ils l'ont eu, ils ont regardé ailleurs. Sans doute avaient-ils déjà pris le pli de penser en terme de guerre et non de santé. C'était en tous cas pour eux plus tant des gens qu'il fallait soigner qu'un pays auquel il fallait éviter une catastrophe, une catastrophe qui n'aurait été que le fruit de leur désinvolture et de leur arrogance.

Deux formes de réaction correspondent donc aux deux stades de pénétration du virus. La désinvolture avant, la panique après (à l'exception de l'Allemagne qui a fait les choses intelligemment). La désinvolture, ça a été a priori au Royaume-Uni ou en Suède (comme aux USA et au Brésil)... enfin à condition de penser (comme moi ) que le confinement a aidé, ce qui - c'est à noter - n'est pas le cas de tout le monde. La panique, ça a été l'Italie, qui avait certes l'excuse d'être le premier pays touché en Europe ; l'Espagne, qui avait elle celle d'une croissance brutale des hospitalisations etc ; et la France enfin, où les pontes se sont contentés d'observer tout ça de haut sans rien faire, se pensant au dessus de toute cette vulgate.


Mise en équation de l'incertitude

La panique a en outre été entretenue par des experts en modélisations qui jouaient avec les exponentielles. Un jeu qui pourrait bien en avoir arrangé certains. C'est que face aux chiffres, on peut réagir : c'est autrement plus confortable de s'attaquer à des chiffres que de faire face à l'incertitude (on se souvient encore du matraquage quotidien de Jérôme Salomon).

Au départ certes, les choses étaient donc trop grandes pour eux. Le "trop grand" avait un double visage, celui de la peste et celui de l'incertitude. Le virus convoquait une telle dose d'inconnu et de complexité que ça rentrait pas dans leurs cases. Quant à leur expérience de l'incertitude, c'était tout au plus choisir entre trois ou quatre possibilité. Mais là on ne savait rien, et des possibilités il y en avait de partout. Bref, le seul levier qu'ils ont trouvé, ça a été les chiffres, là ils pouvaient se raccrocher à quelque chose, ils pouvaient agir. Ils ont donc basculé dans un monde dématérialisé où il n'était question que de se battre avec des chiffres et non de gérer la maladie. Ils ont réduit le problème à des chiffres : sauver le pays était devenu une équation. Sauf qu'une équation pour résoudre une incertitude, ça n'a pas de sens.

On peut comprendre la difficulté qui nous submerge face au "trop grand pour nous". C'est difficile de juger. Sauf qu'assez vite est intervenu un événement qui a tout changé : on s'est aperçu que la covid, c'était pas la peste. Il ne touchait même qu'une petite catégorie de personnes (vieilles et affaiblies). Et là, les dirigeants avaient toutes les cartes en main pour reprendre les choses à l'endroit. Or tout s'est passé comme si, pris en otage par les décisions hâtives du début, ils en aient été incapables ; comme si, dès que l'idée de peste ait été derrière eux, leurs ego surdimensionnés aient aussitôt refait surface et que plus rien n'ait importé. Et plutôt que de reconnaître leurs erreurs et de réajuster la mire, ils n'ont rien fait. Et l'erreur s'est transformée en faute. Ça pourrait d'ailleurs bien être ce qui a coûté la tête de Philippe, qui commençait à parler sérieusement juste avant son départ. Au point de reconnaître les erreurs ?


La "science" et les soins

Le problème a donc été pris sous l'angle du collectif au détriment de l'individuel, en terme de chiffres et non de soins. Les chiffres, c'était du concret, du solide, là au moins ils savaient pouvoir agir, peser sur les choses. En outre, l'enfant-roi en a là encore profité pour vouloir tout gérer, tout contrôler. Sauf qu'en même temps qu'il s'attelait aux chiffres, il a semble-t-il oublié le reste, et en particulier l'incertitude concernant le problème des soins. Tout s'est en fait passé comme si on avait cherché les clefs sous le lampadaire parce que c'est là qu'il y avait de la lumière. Les autorités semblent même arrivés à se convaincre qu'elles représentaient la science et se sont mises à parler en son nom. En même temps, la science est au dessus des erreurs des hommes et ça les arrangeait bien : elle les protégeait de leurs décisions, ils pouvaient se cacher derrière en cas d'erreur. Les choses devenaient presque faciles...

Sauf que personne ne peut parler au nom de la science. La science c'est pas un point de vue, c'est une démarche. Par définition, la science ne sait pas, elle doute. Ce n'est que par expérience qu'elle sait, c'est seulement après coup qu'elle peut affirmer, une fois que le réel a entériné ses conclusions. Et là on était tout sauf dans "l'après coup". La science leur a donc permis de se dégager de leurs responsabilités tout en se posant au dessus des problèmes, dans une sphère dématérialisée où l'on peut prétendre agir sur les choses (ici donc le collectif). Et agir, outre d'être une philosophie en Occident, c'est d'abord et surtout la spécialité de nos technocrates suractifs ; agir c'est ça qu'ils connaissent, ça qu'ils sont supposés savoir faire. C'est ça, les "premiers de cordée".

Dans un article très intéressant, ce que masque l'affaire raoult : l'infantilisation des patients (1), Philippe Pignarre suggère que le problème politique actuel serait celui d'une montée de l'incertitude (avec les problèmes écologiques par exemple), et la méfiance envers les autorités qui va avec. Pour le résoudre, il pense que celles-ci miseraient sur la science pour sauver "l'idée de progrès", idée qu'elles voudraient remettre au centre du débat : à leurs yeux, c'est elle qui devrait "triompher des hésitations et nous remettre sur le droit chemin". C'est plausible, mais je ne suis pas sûr que dans notre cas de figure, les choses aient été aussi calculées que ça. J'avais de mon côté parlé de récit (2) : d'un récit historique officiel (où l'idée de progrès est effectivement centrale) dans lequel on baigne, un récit qui fait inconsciemment consensus. C'est donc pas seulement que la science serait "du solide", mais surtout que le récit fait qu'on est habitués à penser que les choses avancent et ne peuvent qu'avancer, et qu'on est en outre imbibés par l'idée que c'est nos actions qui font qu'elles avancent. Bref, ne pas agir ne fait pas partie de notre façon de penser. Ils ne pouvaient donc tout simplement pas ne pas agir. Alors ils ont agi... et là où il se trouvait qu'ils pouvaient agir. 

Tout ça non pour dire qu'il ne fallait rien faire, mais que se pencher sur la science des chiffres n'était qu'une part du problème, et ne miser que sur la science un pari. En fait, ils ont déplacé le réel pour se mettre en position d'être apte à le résoudre. Ils avaient trouvé un levier d'action et ont semblé arrivés à se persuader que si ce n'était pas forcément le bon, c'était en tous cas le meilleur (un raisonnement du type : la science est forcément la meilleure solution donc c'est la bonne, ce qui est intellectuellement très faible en regard de la complexité des choses). Face à l'incertitude, ils n'ont donc rien trouvé de mieux à faire que de répondre par des certitudes : ils ont occulté la dimension d'incertitude au point de le réduire à une affaire de chiffres, à une équation d'où la maladie, la souffrance, la part humaine donc, n'était plus au cœur des choses, au cœur de l'actualité. Et ça leur a suffi. Et de cette erreur toutes les autres ont découlé.


HCQ vs Remdesivir

Si l'on adhère à ce diagnostic, la question de la querelle HCQ vs Remdesivir prend une autre dimension. J'ai pour ma part toujours été dubitatif face à ceux qui en ont fait la clef de voûte de l'histoire. Sans doute que trois quidam ont à un moment chanté les vertus du Remdesivir aux autorités et qu'elles se sont laissés convaincre, mais je crois que c'est surtout parce que c'est cette autre échelle, celle donc du pays, qui les préoccupaient. Cette querelle a pu par exemple amener les dirigeants à faire face à des choix simplistes, mais c'est parce qu'on les a amené à ce genre de choix, à se positionner face à ce type de problème supposé concret, et donc qu'il fallait bien traiter. Qui peut par exemple affirmer avec certitude que la visite de Macron à Raoult à grand renfort de médias ait été beaucoup plus qu'une opération de com destinée à montrer aux français qu'il était préoccupé par le problème des soins ? Mais peu importe, la faute aura en tous cas été de ne jamais avoir été capable de se déjuger, comme certains ne sont par exemple jamais revenu sur leur décision d'interdire l'HCQ (suivez mon regard). Ne jamais reconnaître ses erreurs. Dans le même ordre d'idées, quand les vilains dictateurs chinois avançaient en faisant régulièrement remonter l'expérience des médecins et en travaillant empiriquement dessus, nos arrogants promoteurs de la démocratie se sont cru au dessus de ces balbutiements et n'ont pas daigné s'en inspirer. Eux préféraient savoir. Des certitudes, rien que des certitudes (ils ne comprennent rien d'autre, c'est au delà de leurs capacités). 


Confinements et vaccins

Le confinement, qui était une méthode archaïque quand les chinois le pratiquaient (comme les masques et les tests d'ailleurs), est donc devenue leur seule arme ensuite, en dehors des vaccins bien sûr, auréolés du label scientifique et donc approuvés à grand bruit (d'autant qu'ils avaient mis le reste à la poubelle). Les vaccins éviteront-ils la contagion ou seront-ils une sorte de nouvelle ligne Maginot que les variants contourneront ? On n'en sait rien. Peut-être. Drôle de guerre.

En tous cas d'autres façons d'agir étaient possibles, d'autres façons de voir les choses, de poser les problèmes, d'autres façons qui elles, n'oubliaient pas l'humain, l'échelle humaine pour être vraiment précis. Mais ils ont fini par en faire une affaire personnelle, ils ont décrété un jour que toute autre façon de penser que la leur était "complotiste". Et même s'il et possible qu'il n'y ait pas eu d'erreur dans leur équation, celle-ci n'était que leur façon d'envisager les choses. Ils racontent aujourd'hui que voir les choses autrement, c'est contester leur calcul. C'est faux. C'est pas leur calcul qui est contesté (la réponse collective devait bien être traitée), c'est leur façon de poser le problème. L'erreur, c'est d'avoir cru pouvoir mettre l'incertitude en équation. Ils ont raisonné en terme de solutions et non de problème, sans jamais prendre en compte la dimension réelle du problème.

Mais ils tenaient leur réponse, et une réponse, c'est la seule chose qui pouvait les délivrer de cette chape de plomb du "trop grand pour eux". Sauf que celle-ci n'a aujourd'hui plus que la forme d'un vaccin, puisqu'ils ont écarté tout le reste. Et le reste, c'est en particulier le soin, l'empirisme des tâtonnements du soin, ses erreurs, ses avancées. Leur équation fut une erreur de diagnostic, le fruit de leur panique et rien d'autre. Et cette erreur est d'autant gênante qu'ils se sont crus autorisés à en imposer un autre, de diagnostic, médical cette fois. Dans leur mégalomanie, l'État et les têtes enflées réunies autour ont décidé que les soins devraient plier face à la pseudo science issue des modélisations ; que seules deux armes étaient aptes, aptes et surtout autorisées (!) à lutter contre le virus : les vaccins et le confinement. Et toute autre mise en perspective est depuis qualifiée de "complotisme".

Avec le confinement, Macron avait l'arme absolue. Fort bien. Sauf que c'était pas la parade au covid, mais l'arme contre la peste. C'est une histoire d'autisme. L'arme en question est surtout ce qui l'a délivré de sa propre panique. Ensuite, sous prétexte d'éviter que les gens ne se relâchent, on a continué à les balader, comme si les données du problème n'avaient jamais changé. Je veux bien accepter la communication anxiogène, mais pas sous ces conditions, et pas non plus jusqu'aux mensonges incessants, au trafic de chiffres etc. La covid c'est pas la peste. Ces types prennent les gens pour des imbéciles, ne leur parlent pas comme à des êtres humains. Leurs mensonges sont pourtant bien évidemment anxiogènes, à se demander s'ils s'en rendent seulement compte, ou s'ils sont tellement déconnectés des gens que ça aussi leur passe au dessus de la tête.

Mais quand un rebond a eu lieu, nouvelle vague ou variant peu importe, tout le monde s'est rendu compte que notre glorieux général avait été infoutu de préparer la suite : pas même de lits de réanimation supplémentaires, rien. Vautré dans le petit salon fermé des conseils de défense, l'enfant-roi n'a alors pas pu se dépêtrer des choses qu'en répétant ce qui avait semblé marcher. Retour au confinement ! Et puisque rien ne fera jamais revenir tout ce petit monde à une politique de soins sous peine de se déjuger, ne reste que le vaccin pour tenter d'endiguer une succession de confinements sans fin comme seule prise en charge de l'épidémie, jusqu'à ce que celle-ci daigne s'éteindre toute seule. Ils diront alors qu'ils ont gagné la guerre. Enfin ils diront "nous", communication oblige.


Épilogue

Petit à petit, les verrous sautent. Les gens se seraient réveillés. Est-ce la peur qui les avait fait se taire ? Des consignes ont-elles été données ? A la presse en particulier ? Sûrement. Il semble en tous cas que bon nombre de gens en aient eu marre de cet amateurisme, et que ça les ait fait retrouver l'usage de la parole. Sauf que là encore, ça va pas. Si la gestion de ce qu'on appelle "la première vague" m'a fait hurler, les choses me semblent quand même mieux gérées aujourd'hui... enfin, dans la mesure où elles suivent la même logique (plutôt débile) du confinement ou rien, celle choisie au départ par les autorités. Mieux gérées donc mais sans pour autant jamais prendre en compte cette horreur qui consiste à ne pas soigner, ou plutôt à ne pas laisser aux gens le droit de tenter d'agir sur leur destin, et peu importe de quelle façon (je ne leur pardonnerai jamais ça). Les gens se sont réveillés ? Pas sûr. Le chapitre de la peste étant maintenant derrière eux, c'est surtout le train-train qui a repris son cours, et aujourd'hui les types de s'écharper parce que les vaccins seraient trop lents ou... ou sur n'importe quoi d'autre en fait. Ils causent, ça ils causent. Mais ne répondent à rien. Et ce qu'ils objectent n'a pas plus de sens que ce contre quoi ils objectent. Chacun recommence surtout à donner son opinion sur tout, bref le cinéma habituel a repris ses droits. La peste est derrière nous, ils ont déjà tout oublié.

On a vu en place au printemps une véritable dictature sanitaire (3). Ça a duré des mois sans que personne ne moufte, voire peut-être ne s'en rende compte ! Ils disent voir aujourd'hui, sauf que la dictature, c'était il y a un an. A la prochaine peste, on saura donc jusqu'où le politique est capable d'aller, jusqu'où les médias aussi sont capable d'aller, dans leur infinie putasserie. Cet épisode aura en outre dévoilé l'opacité totale des milieux médico-scientifiques. Et là et au moment même où l'opacité tente de reprendre ses droits, quoi qu'il en soit de son fameux protocole, il est clair que les interventions de Raoult (qui éclairent sur le sujet) devraient être connues de tous, pour le bien des malades en premier lieu, et donc de vous et de moi.



Pour rappel, les statistiques du nombre de morts en Extrême-Orient au 1° février 2021

Philippines : 10.807
Japon : 5654
Chine : 4.636
Corée du Sud : 1425
Malaisie : 760
Hong-Kong : 181
Thaïlande : 77
Vietnam : 35
Singapour : 29

(la Thaïlande a le même nombre d'habitants que la France, le Vietnam est une fois et demi plus peuplé)


(1) https://www.nouvelobs.com/idees/20200919.OBS33542/ce-que-masque-l-affaire-raoult-l-infantilisation-des-patients.html

(2) https://blogs.mediapart.fr/aldo-b/blog/250520/la-presse-sous-dictature-sanitaire

(3) https://blogs.mediapart.fr/aldo-b/blog/200520/dictature-sanitaire

 

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