Dans les coulisses de la science, une guerre politique silencieuse est en cours

Vous ne le savez peut-être pas, mais depuis plusieurs années, de nombreux acteurs se livrent une guerre politique sans merci dans les milieux scientifiques et sur le web. Et l’objet de ce conflit est fondamental : la légitimé de la science, et son utilisation à des fins politiques.

Plaque de la sonde Pioneer 10, porteur d'un message pictural de l'humanité à destination d'éventuels êtres extraterrestres © NASA/HQ Plaque de la sonde Pioneer 10, porteur d'un message pictural de l'humanité à destination d'éventuels êtres extraterrestres © NASA/HQ
 

 

« Tout est politique, même la science », diront certains.

« Tout est politique, surtout la science », diront d’autres.

 

La différence de formulation est subtile, mais elle résume en quelques mots le fond de la querelle qui nous concerne aujourd’hui.

L’événement qui va servir de point de départ à notre propos dans ce très long billet est celui de la « shitstorm » ayant mis en confrontation deux vulgarisateurs français de l’association « le Café des Sciences » sur la plate-forme Twitter : Stéphane (Alias Homo Fabulus, vulgarisateur en biologie et en sciences cognitives)[1] et Laure (Alias Game of Hearth, vulgarisatrice en sciences politiques et sociales et en épistémologie critique)[2], dont j’invite au passage tous les lecteurs à aller consulter les chaînes, car ce sont de très bons supports de vulgarisation dans leurs domaines respectifs.

Le conflit est né de la publication de cette dernière le 23 février 2020 d’une vidéo de vulgarisation sur le dimorphisme sexuel chez l’humain[3] par l’angle particulier de la thèse de l’anthropologue Priscille Touraille, soutenue en 2005[4].

L’hypothèse de recherche présentée dans la vidéo est la suivante : selon Priscille Touraille, les raisons avancées par le monde scientifique pour expliquer la différence de taille entre les hommes et les femmes sont trop faibles pour valider complètement l’hypothèse d’une évolution exclusivement biologique par sélection naturelle de mâles plus grands et de femelles plus petites. Selon elle, il faut peut-être envisager cette différence de taille non pas simplement comme une des conséquences d’une évolution biologique « naturelle », mais également, dans une certaine mesure difficile à quantifier, comme l’expression d’un système environnemental social patriarcal, qui a pu intervenir dans le processus, notamment via l'alimentation différenciée selon le genre des individus. Le titre son ouvrage, directement issu de cette thèse, reflète ainsi très simplement le fond du propos : Hommes grands, femmes petites : une évolution coûteuse. Les régimes de genre comme force sélective de l’évolution biologique[5].

Vous avez peut-être entendu parler de cette thèse à travers différents médias il y a quelques années, tels que l’édito de Mathieu Vidard sur France Inter du 16 novembre 2017[6], la vidéo Facebook de France Info avec la journaliste Lisa Beaujour le 7 décembre 2017[7], ou encore dans un article de Slate de Peggy Sastre du 22 décembre 2017[8], une essayiste et journaliste sur laquelle nous reviendrons un peu plus tard, car cela a son importance dans la vue d’ensemble de la guerre qui se déroule actuellement dans les coulisses de la science.

 

Mais déjà, les lecteurs les plus attentifs auront remarqué qu’il y a une petite bizarrerie dans les dates indiquées : la thèse de Priscille Touraille a été soutenue en 2005, alors que les articles médiatiques n’ont repris cette information qu’en 2017, soit 12 ans plus tard, et pour être plus précis, entre novembre et décembre. Cette étrangeté s’explique tout d'abord par le décès le 15 novembre 2017 de l’anthropologue et ethnologue Françoise Héritier, qui avait consacré une partie de sa vie à la recherche sur la « valence différentielle des sexes », et avait d'ailleurs dirigé la thèse de Priscille Touraille, et par la sortie d’un livre à l’été 2017, « Faiminisme, quand le sexisme passe à table »[9], qui fait notamment référence à cette thèse. Cet ouvrage a été écrit par Nora Bouazzouni, une journaliste qui a notamment participé au lancement de France Info, et a accessoirement collaboré avec le média Slate, ce qui peut expliquer la mention de ce livre dans ces médias. 

La parenthèse semble anodine, mais elle a son importance. Car c’est par ces biais de ces informations que de très nombreuses personnes vont se faire un avis sur ce type de question, mêlant glanage d’actualités médiatique, idéologie personnelle et image du monde scientifique, et qui vont donc participer, parfois bien involontairement, à la bataille politique qui se joue en coulisse.

Mais revenons donc à notre conflit de youtubeurs vulgarisateurs.

 

Escalade ?

Il démarre par un mail, envoyé par Stéphane, youtubeur et ancien président du Café des Sciences[10], à Laure, la youtubeuse à l’origine de la vidéo de vulgarisation, et également membre du Café. Celui-ci fait un reproche particulier à la vulgarisatrice : celui de ne pas présenter la thèse de Touraille comme un travail isolé et en contradiction avec le consensus scientifique, mais simplement comme une hypothèse scientifique comme une autre.

Pour Stéphane, une note d’information sur le caractère non consensuel de cette hypothèse dans la communauté scientifique lui paraît nécessaire, afin de ne pas induire l’internaute en erreur. Car la communauté scientifique est selon lui formelle : le dimorphisme sexuel chez l’humain ne relève pas d’un phénomène propre à notre espèce, mais d’un processus évolutif commun à tous les primates, lié à la sélection sexuelle, un mécanisme découlant de la sélection naturelle intervenant dans le champ spécifique du choix de partenaire pour la reproduction sexuée. La manière de présenter le travail de Touraille par la vulgarisatrice le gène donc beaucoup, puisqu’il instille selon lui un doute sur l’équivalence de valeur scientifique des hypothèses en jeu.

Toujours selon lui, son intention est bienveillante : s’il intervient auprès de Laure en message privé, c’est pour tenter de l’alerter sur le caractère problématique de sa vidéo, rien de plus. Il se dit prêt à la discussion, insiste plusieurs fois sur le fait que son intention n’est pas malveillante, et s’excuse enfin à diverses reprises sur l’éventuelle maladresse de ses propos.

Des excuses qu’on pourrait cependant considérer à première vue comme un peu légères, voire de simple convenance. Car en lisant l’email en question, on voit très vite que si le ton n’est pas agressif, la condescendance est bien palpable : comparaison avec les théories extraterrestres des pyramides, supposition que la youtubeuse ne maîtrise pas son sujet, accusation de mensonge pur et simple de la part de Touraille, classement du « féminisme » dans la catégorie des questions « morales » en opposition aux questions « scientifiques », et surtout… une référence à la fameuse Peggy Sastre et un lien vers son article sur Slate, supposé « le mieux résumer » la situation. Si la forme est polie et respectueuse en apparence, l’attaque en légitimé est bel est bien là, que Stéphane en ait conscience ou non. Notons tout de même que dans un long fil Twitter, Stéphane est par la suite revenu sur ses propos, en s’excusant à nouveau sur les comparaisons maladroites qu’il a pu faire lors de ce premier mail, mais ne revenant pas sur son premier reproche de non-mention du consensus[11].

La réponse de Laure, elle, est beaucoup moins délicate : questions rhétoriques agressives : « Ça va ? Tranquille ? Tu as laissé ta rigueur quelque part ? », attaques très personnelles : « J’ai eu l’occasion de te voir interagir sur Twitter. Tu traites les SHS avec un mépris ahurissant. (…) Tu oublies les énormes biais qui sont les tiens », refus de poursuivre la discussion ou d’expliquer sa démarche « Est-ce que j’ai envie de t’expliquer Touraille par le menu ? Non. Non, vraiment pas. » procès en ignorance : « Cet article [de Sastre – NDLA] est un torchon de railleries qui se situe approximativement au même niveau d’ignorance que toi à propos de ce dont il parle. » Bref, à part les insultes verbales, tout y passe, dans un déchaînement de violence difficilement compréhensible à première vue[12].

Les mails échangés entre les deux vulgarisateurs publiés sur Twitter par Stéphane © Stéphane Debove

Ces échanges entre deux membres respectables d’une communauté de vulgarisateurs scientifiques pourraient aisément choquer un lecteur non conscient du conflit politique qui se déroule en coulisse, et dont cet échange n’est en réalité qu’une escarmouche parmi tant d’autres. Mais voilà, cet échange ne sort pas de nulle part. Il s’inscrit dans une guerre que se livrent des courants politiques au sein même des institutions scientifiques, et des cercles de vulgarisateurs qui diffusent leurs travaux.

Car le premier mail de Stéphane, s’il semble « maladroit mais bienveillant », possède en réalité tous les codes déclencheurs du conflit larvé qui oppose ceux qu’on peut appeler grossièrement les « conservateurs-réalistes » et les « progressistes-relativistes », Stéphane appartenant, selon les codes en vigueurs chez les parties prenantes de cette guerre, au premier camp, et Laure au second. La réaction violente de Laure est ainsi plus facilement compréhensible, sans être pour autant excusable : c’est un mécanisme de défense à la condescendance, volontaire ou non, de Stéphane.

Laure pourrait, bien évidemment, faire une supposition de bonne foi envers Stéphane. Après tout, il n’a peut-être pas voulu déclencher ce conflit, et se contentait, à ses yeux, de faire une critique constructive, comme il en fait d’ailleurs souvent sur ce sujet auprès d’autres youtubeurs[13]. Pourtant, celle-ci ne laisse aucune place à cette possibilité. Et pour cause.

Ce n’est pas que Laure soit violente ou incapable de comprendre ce qu’on lui reproche, très loin de là. C’est simplement qu’elle suit depuis longtemps Stéphane, et selon ses propres mots « écrase », à chaque fois qu’elle le voit critiquer, de manière qu’elle juge arbitraire, une partie du travail universitaire des Sciences humaines et sociales[14]. Et il est vrai qu'en relisant le mail de Stéphane, celui-ci semble bien cocher toutes les cases du conservateur qui se pose en gardien de la « vérité scientifique » comme d’un totem de légitimité, et qu’il se permet de juger avec dédain et condescendance tout ce qui ne passe pas par son « bullshitomètre pseudo-scientifique », qu’il pense universel.

 

Pour Stéphane cependant, la réaction violente de Laure est incompréhensible et dangereuse : elle remet en cause la méthode scientifique elle-même, celle-là même qui garantit la qualité des connaissances scientifiques produites, mais surtout l’indépendance de la science vis-à-vis des considérations politiques, religieuses ou marchandes. Une position qui peut parfaitement se justifier, au vu des nombreuses récupérations et utilisations à mauvais escient qui ont été faites de la science à travers l’histoire. Il semble donc que pour lui, c’est en quelque sorte la définition même de la science qui est en jeu.

Cette réaction le dérange au point qu’il va en référer en interne au Café des Sciences, mais surtout qu’il va prévenir Laure d’une forme de « sanction » qui va mettre le feu aux poudres : si aucune note ou modification n’est effectuée, il signalera publiquement sa vidéo en prévenant les internautes que celle-ci ne mentionne pas le consensus scientifique existant.

C’en est trop pour Laure, qui ne peut pas percevoir cette réaction autrement que comme une menace de la part d’une personne bien plus influente qu’elle, et en tant qu’ancien président du Café des Sciences, bien mieux implanté qu’elle dans la communauté des vulgarisateurs. Pour elle, il est évident qu’elle assiste là à une pression sociale et politique bien connue et documentée dans le milieu du militantisme progressiste : l’exercice de la domination.

Plus concrètement, cela signifie que pour eux, contrairement à ce qu’il prétend, voire à ce qu’il pense s’il n’est pas conscient de son acte, Stéphane n’est pas ici en train de défendre « la science », mais son idéologie conservatrice. Et il ne s’attaque pas seulement à Laure parce qu’il juge le travail de Touraille peu scientifique, mais parce qu’il considère que ce travail et sa médiatisation sont potentiellement dangereux pour la société. En bon gardien du temple scientifique, il veillerait ainsi selon eux à ce que le Café des Sciences, dont il a eu la présidence pendant longtemps, ne véhicule pas ce point de vue divergeant.

L’accusation de « harcèlement », un grand classique de la lutte contre les dominants, fuse alors d’un coup sur les réseaux sociaux. Stéphane se retrouve ainsi sous le coup d’une accusation très grave de la part de plusieurs vulgarisateurs plus ou moins proches des mouvements militants progressistes : il agirait comme un agent, une sorte de gardien conservateur sur le sujet du dimorphisme sexuel, intervenant systématiquement auprès des youtubeurs et youtubeuses qui l’aborde, usant même de harcèlement si besoin, afin que cette thèse ne percole pas trop dans le champ de la vulgarisation.

 

C’est généralement à ce moment que les militants politiques du camp diamétralement opposé à ces mouvements progressistes, très actifs sur la toile, entrent en jeu : les ultra-conservateurs, proches ou baignant directement dans les courants d’extrême-droite, qui défendent une vision généralement ethnocentrée, viriliste et conquérante de la société occidentale. Ces militants se mettent alors à défendre la personne incriminée, qui n’a la plupart du temps rien demandé, et qui se retrouve ainsi associée à la catégorie politique la plus « nauséabonde » et la moins fréquentable du monde du point de vue de la communauté scientifique : les climatosceptiques, complotistes, négationnistes, réactionnaires, anti-SHS purs et durs de la feuille, souvent extrêmement violents dans leurs attaques vers les chercheurs de ces disciplines.

Pour nourrir ces attaques, ces militants se basent sur un corpus de personnes-relais, telles que Peggy Sastre, docteure en philosophie et essayiste très connue pour ses positions antiféministes, et qui est régulièrement reprise par les milieux politiques conservateurs pour s’en prendre aux SHS. Ces dernières sont ainsi régulièrement accusées de faire de la pseudo-science, orientée moralement et politiquement, soit l’exact reproche que faisait Stéphane à Laure lors de son premier mail, en reprenant justement… Peggy Sastre.  

Tournure maladroite de Stéphane, ou preuve irréfutable de l’opinion conservatrice du youtubeur ? Peu importe au final, car à ce stade, la boucle est bouclée. La shitstorm est inarrêtable, et va éclabousser toutes les personnes qui ont le malheur de tenter d’intervenir dans le processus. Oubliez la science, chacun est sommé de choisir son camp politique, « progressiste » ou « conservateur », et pas de pitié pour les faibles ou les indécis : c’est la guerre, pas une partie de cartes entre amis.

La situation conflictuelle opposant les deux « camps » en présence © Alexandre Deloménie La situation conflictuelle opposant les deux « camps » en présence © Alexandre Deloménie

 

La situation est ainsi bloquée, sclérosée par l’imbrication personnelle, politique et scientifique des propos, et ne laisse que deux possibilités à l’ensemble des protagonistes, très bien résumées par Laure dans la conclusion de son tout premier mail, indiquant au passage qu’elle avait très justement anticipé l’inévitable escalade.

  • Option 1 : On laisse l’histoire se tasser toute seule, chacun garde silencieusement sa position et sa manière d’envisager la production et la diffusion des savoirs scientifiques.
  • Option 2 : On officialise qu’il y a deux camps scientifiques qui s’opposent politiquement et qui se font officiellement la guerre, et dans ce cas on oblige tout le monde à se pencher sur la question à choisir son camp.

 

Guerre ?

Ce qui est fondamental à comprendre dans cette histoire, c’est qu’elle s’inscrit dans un contexte bien plus large et profond que cet épisode particulier. Si vous voulez jeter d’aventure un gigantesque pavé dans la marre du conflit politique de certaines "SHS" dans le milieu scientifique, et plus spécifiquement sur leur lien réel ou supposé avec des combats politiques de gauche, comme l’égalité des individus et la lutte contre les discriminations, vous pourrez déclencher une shitstorm de ce style à volonté sur les réseaux sociaux en piochant dans les sujets suivants :

  • Vous êtes plutôt proche des milieux universitaires ? Choisissez entre l’affaire Sokal de 1996, les événements de l’Université d’Evergreen en 2017, ou le Grievance Studies Hoax de 2018, notamment à travers le média anglosaxon Quillette[15].
  • Vous suivez les GAFAM et le monde du numérique ? Replongez-vous dans le mémo controversé de James Damore intitulé « La chambre d'écho idéologique de Google » en 2017.
  • Vous êtes plutôt prompts à suivre les éditorialistes ou autres « experts » médiatiques ? Les échanges entre Rokhaya Diallo sur le racisme systémique et ses détracteurs seront des déclencheurs parfaits.
  • Vous suivez plutôt le milieu artistique et cinématographique ? La tribune de Virginie Despentes à la suite des Césars de 2020 et l’affaire Polanski, l’histoire des Suppliantes et du Blackface, ou encore les groupes de réunions et autres festivals non-mixtes sont des poudrières idéales.

On peut ainsi trouver un nombre incroyable de batailles liées à ce conflit larvé, dans les milieux universitaires, vulgarisateurs, artistiques, médiatiques, et enfin ponctuellement, lorsque la shitstorm reçoit une visibilité importante, politiques. Et c’est là, dans cette imbrication politique de ces événements que l’on peut faire deux observations extrêmement importantes.

La première, c’est que si chaque individu de la société a un avis, une position politique vis-à-vis de la défense des minorités qui peut varier ponctuellement selon la situation, il existe des militants radicaux de part et d’autre du spectre politique qui s’affrontent en permanence et qui sont invariablement et systématiquement dans des camps diamétralement opposés :

  • Les « progressistes » défendent une vision pro-active de la bataille pour la reconnaissance des souffrances que subissent les minorités, et multiplient les actions coup-de-poing dans le but d’atteindre l’égalité réelle, qui est, selon eux, loin d’être acquise aujourd’hui.
  • Les « conservateurs » vont rejeter ces considérations en bloc, considérant que la société cède par lâcheté à la position victimaire et faussement catastrophiste des premiers, qu’ils appellent péjorativement les « Social Justice Warriors », dont ils supposent une volonté d’inversion de la supposée domination des hommes-blancs-hétéro-cisgenre, en réservant aux minorités une discrimination positive permanente, des safe-spaces dédiés, bref, en institutionalisant une ségrégation inversée, favorable aux minorités.

 

La deuxième, c’est qu’au cœur de ces controverses, il y a toujours souvent une impression d'opposition entre certaines sciences dites « dures » (biologie, génétique, neurosciences) et certains travaux universitaires en SHS, et plus particulièrement des études culturelles ou de sociologie, liées à l'impact de l'environnement politique et social sur les opprimés du système : femmes, racisés, LGBT+, animaux non-humains, etc.

Au cœur de ces thématiques, une question : dans quelle mesure nos caractéristiques sont-elles déterminées par la biologie ou la physique, et donc potentiellement indépassables, et quelle part de ces caractéristiques est liée à notre environnement social, et se révèle donc modifiable par la mise en place de politiques publiques particulières ?

Mécaniquement alors, on assiste à un phénomène clivant, qui va être le terrain de la « guerre » qui se déroule aujourd’hui à l’interface science-société : les membres de chaque camp politique, progressistes et conservateurs, vont associer mentalement la recherche universitaire de telle ou telle discipline à un camp politique. Plutôt que de juger de la qualité du travail scientifique en lui-même, ceux-ci vont se mettre à juger le propos politique sous-jacent, réel ou supposé, du chercheur lui-même, puis trouver par la suite des arguments scientifiques pour contrer cette position par « cherry picking »[16].

En d’autres termes, si vous avez une opinion politique radicalement progressiste, vous allez valider a priori le travail de Touraille, puis trouver dans un second temps les éléments scientifiques soutenant votre position. A l’inverse, si vous avez une opinion politique radicalement conservatrice, vous allez a priori réfuter le travail de Touraille, puis trouver dans un second temps les éléments scientifiques soutenant votre position. Et tout ça alors même que vous n’avez probablement jamais lu ni le travail de Touraille, ni celui des scientifiques spécialistes du dimorphisme sexuel. C’est le fameux biais de confirmation, inhérent à la nature humaine, et difficilement contrôlable, même quand on est parfaitement au fait de son existence : on choisira toujours par réflexe les informations permettant confirmer ce qui va dans notre sens, et on négligera toujours par réflexe les autres.

Et c’est ce phénomène de transposition des convictions politiques sur le monde scientifique qui va être le sujet de l’analyse, toute personnelle, faite ici, autour de cette question : dans la lutte politique pour la défense des minorités, la recherche scientifique peut-elle être orientée, voir dévoyée, pour servir un camp politique particulier ?

 

Un point important que je voudrais signaler à ce stade, c'est que nous n'aborderons pas ici la pertinence du travail de Touraille en lui-même. D'une part parce je n'ai pas lu cette thèse, et d'autre part parce que d'autres vulgarisateurs, notamment du Café des sciences, se sont déjà lancés dans cette aventure, et en sont arrivés à la conclusion suivante : le consensus scientifique sur cette question du dimorphisme sexuel chez l'humain serait en réalité très loin d'être atteint, et la thèse de Touraille, qui pointerait relativement bien les angles morts de l'état actuel de la recherche dans ce domaine, et ne remettrait pas en question la part biologique et évolutionnaire de cette différence de taille entre les hommes et les femmes[17]. Le débat étant encore vif sur cette question, nous ne l’aborderons donc pas plus que cela.

Il sera ici question de la portée de ce type de conflit sur le vaste sujet de la place politique de la science dans la société. Nous allons donc dorénavant nous éloigner de ce débat spécifique du dimorphisme sexuel humain et de ses protagonistes, pour aborder le problème particulier de la perception que nous avons collectivement de la science et du monde scientifique, et des conséquences de cette perception sur la société. 

 

Séparation ?

Aux yeux du grand public, le monde scientifique semble à première vue plus ou moins détaché des questions politiques qui animent la société. Le principe de la science moderne est en effet construit pour être le moins politique possible : des spécialistes reconnus par tous lisent l’ensemble de ces travaux de leur domaine de spécialité, puis valident ou contestent ces travaux selon des critères reconnus comme objectifs par la communauté scientifique. Et lorsque l’ensemble de la communauté scientifique, des experts du domaine et des domaines connexes, quelles que soient leur origine, leur nationalité ou leur opinion politique, sont d’accord pour attribuer à une théorie scientifique la primeur de l’explication la plus vraisemblable à un phénomène physique donné, on obtient ce qu’on appelle un consensus scientifique.

Nous ne reviendrons pas ici en détail sur l’ensemble des mécanismes qui forment la méthode scientifique. D’abord car ce n’est pas le fond de notre sujet, mais surtout parce que d’autres vulgarisateurs le font avec talent et rigueur, comme la chaîne YouTube Hygiène mentale[18], ou celle de la Tronche en Biais[19].

Seulement voilà : tout « fiable » que puisse être un consensus scientifique, il n’en demeure pas moins impuissant pour convaincre les militants politiques radicaux de tel ou tel camp sur certains sujets.

S’il ne fonctionne pas dans ces cas particuliers, c’est tout simplement parce que rien n’empêche que cette évaluation scientifique ne soit pas à nouveau considérée par les militants de chaque bord comme une évaluation orientée politiquement. Personne ne peut se targuer d’être neutre politiquement, pas même les scientifiques les plus spécialistes d’un domaine donné. Et les enjeux politiques, économiques et sociaux sur certaines questions étant de toute façon beaucoup trop forts et brûlants, aucune analyse, aussi rigoureuse soit-elle, n’aura un quelconque effet sur les militants les plus acharnés. Ceux-là préféreront de très loin remettre en question le processus scientifique lui-même, plutôt que de gérer les effets de la dissonance cognitive en remettant leur opinion politique en question. On assiste régulièrement à ce phénomène outre-Atlantique, où les grands consensus scientifiques n’arrivent pas à modifier durablement la ligne de certains groupes politiques ou religieux particulièrement importants, mais également en France, où la position « antivax » est particulièrement implantée, malgré le consensus scientifique en faveur des vaccins.

Et on voit bien l’effet de cette priorisation de l’opinion politique sur le travail de recherche scientifique sur les sujets clivants de défense des minorités : comme ce se sont souvent des travaux universitaires en SHS qui mettent en lumière le caractère social, et non biologique, de certaines différences considérées comme immuables, les militants conservateurs s’opposent systématiquement à ces travaux, qu’ils considèrent comme de la non-science, et les militants progressistes les soutiennent tout aussi systématiquement, qu’ils maîtrisent les concepts développés par les chercheurs ou non.

Il semble donc pertinent de penser qu’il s’agit là, dans les sujets touchant aux minorités, d’une guerre politique qui a lieu à l’interface science-société. A première vue, vous ne trouverez jamais un militant de droite réactionnaire pro « féminisme intersectionnel », ou un militant de gauche radicale anti « racisme systémique » : qu’importe le travail des chercheurs, ces positions sont sclérosées politiquement, et un éventuel consensus scientifique n’y changerait d’ailleurs rien, puisqu’il est toujours possible pour des militants de contester la valeur même de ce consensus. Après tout, il existe toujours des suprémacistes racialistes, alors même que le concept de race a été acté comme scientifiquement inadapté pour décrire les groupes humains.

Que cela soit bien clair : cette tentation de contester le consensus scientifique n’est pas l’apanage d’un camp politique particulier. Elle est parfaitement universelle. Elle peut titiller tout un chacun, scientifique ou non, voire zététicien dans l’âme[20], pour peu que ce « quelqu’un » soit dans un processus conscient ou inconscient de défense d’une cause idéologique ou politique, et que celle-ci rentre en contradiction avec le consensus scientifique en vigueur. Et quand cette cause paraît essentielle ou même vitale, l’être humain peut alors devenir brutal, voire violent, et justifier ou nier totalement, le mépris, la condescendance, ou l’agressivité dont il fait usage sur ceux qu’il considère comme ses adversaires.

Gare alors aux gardiens du temple scientifique, qu’ils se considèrent de gauche, de droite, ou aucun des deux : les deux camps de militants politiques en jeu se livrant pour le coup une véritable guerre idéologique dans la société civile, avec invectives verbales, attaque sur la réputation, accusation de censure, menaces, escalade violente et affrontements physiques[21] pouvant aller jusqu’à la mort[22], ils ne font pas vraiment dans la dentelle quand ils doivent désigner leurs alliés et leurs ennemis, scientifiques ou non. Et dans certains cas, défendre mordicus le consensus scientifique apparaît aux yeux de ces militants non plus comme une décision rationnelle, mais comme un positionnement politique, donc attaquable. 

Mais alors, si l’existence d’un consensus scientifique ne permet pas de convaincre ces militants, pourquoi se saisissent-ils parfois de ce champ de bataille spécifique de la science, que ce soit dans sa production ou sa vulgarisation, et semblent si attachés à mener cette bataille politique à la porte, voire à l’intérieur de ce milieu particulier ?

Et bien parce qu’il faut comprendre ces militants ne cherchent en aucun cas à convaincre les militants du bord opposé, qu’ils savent incapables de changer d’avis, même face à un éventuel consensus. Ceux qu’ils cherchent à influencer, ce sont les personnes qui se situent entre ces deux camps, le « grand public », qui lui, n’a pas de position sclérosée : il se contente de suivre ce qui lui semble le plus juste, le plus « naturel », à un temps t.

Et si chaque espace d’expression de la société peut être légitimement utilisé comme une arme pour formuler des arguments d’autorité ou des instruments de propagande à destination du grand public, certains sont, du fait leur place particulière dans la société, des vecteurs absolument incontournables pour gagner la bataille des idées politique : le monde médiatique, le monde artistique, et évidemment, le monde scientifique, qui jouit d’une aura que tous les autres espaces sociaux lui envient, à savoir celle de la neutralité. 

 

Neutralité ?

En mars 2020, suite à la tribune de Virginie Despentes « Désormais, on se lève et on se barre »[23] publiée dans Libération, Claude Askolovitch publie sur le média Slate (décidément), un texte d’analyse très intéressant sur la violence de cette tribune, mais aussi sur son fond[24]. Social-démocrate et « modéré » assumé, l’auteur en convient pourtant : le lien entre la domination économique des bourgeois, la domination politique des capitalistes et la domination sexuelle des hommes a le mérite de la cohérence.

Le désir de posséder et de s’approprier tout ce qui existe dans le monde, que ce soient des objets, des animaux ou même des personnes, donne effectivement à la tribune de Despentes une portée politique d’une grande limpidité : la domination s’exerce dans tous les pans de la société, certes de manière différente, mais toujours dans le même but, à savoir préserver le privilège d’un groupe, celui des dominants, et s’assurer que les dominés ne menacent pas l’ordre du monde.

Si l’auteur partage l’analyse sur le fond, il ne peut cependant pas se résoudre à la violence que déchaînent les représentants des dominés, et résume ainsi le statut quo de la manière suivante :

 

« La bourgeoisie prostituera le droit, la présomption d'innocence, la mémoire de la Shoah, les bonnes mœurs et la liberté de commercer pour préserver ses réformes et ses gloutonneries. Le progressisme radical piétinera le bon sens, la logique et la peine des hommes pour assouvir sa colère. »

 

Une manière subtile de renvoyer les protagonistes dos-à-dos et de botter en touche quant à son propre placement dans cet affrontement. Mais qu’il me soit permis ici de récupérer la structure de cette phrase pour l’appliquer au cas qui nous intéresse ici :

 

« Le dominant prostituera la science pour préserver sa place, et le dominé la piétinera pour assouvir sa colère. »

 

A-t-on trouvé là une conclusion pertinente à notre affaire ? Dans le combat pour la défense des minorités, il ne s’agirait là que d’un bête différend politique irrésoluble, une simple bataille de vision de société utilisant la science comme instrument, dont il faudrait que nous gardions tous nos distances si nous ne nous sentons pas appartenir à l’un des deux camps ?

Voilà qui serait fort commode, et permettrait habilement de se départir de l’obligation de choisir un camp plutôt qu’un autre, à l’image de Claude Askolovitch qui, face à la tribune de Virginie Despentes, veut bien croire à l’analyse de cette dernière, mais n’ira pas jusqu’à défendre la violence avec laquelle elle l’a exprimée, de peur de se retrouver du côté de ceux qui piétinent « la logique et le bon sens », soit ce qui se rapproche le plus possible de la fameuse « neutralité scientifique » dans ce cas-là. Pouvons-nous ainsi choisir de ne pas choisir, préservant ainsi la neutralité du consensus scientifique d’un côté et le respect du combat politique violent entre deux courants qui ne nous concernent pas de l’autre ?

Et bien malheureusement, non. Et ce pour deux raisons.

D’abord, parce que ne pas choisir, c’est déjà choisir. Pour être plus précis, ne pas choisir, c’est choisir le camp du vainqueur, de celui qui va inévitablement gagner la bataille qui se joue devant nos yeux si nous n’intervenons pas[25]. Et donc, dans l’immense majorité des situations, ne pas choisir revient à préserver le statu quo, donc de choisir le camp des dominants.

Mais surtout parce que se ranger du côté de la « neutralité scientifique » sans vouloir se mouiller politiquement, c’est déjà faire l’aveu d’une position : celle qui défend le fait que cette neutralité scientifique existe effectivement.

Il est vrai que du fait de sa fonction d’observation et de description qui se veut la plus objective possible du monde physique, la science apparaît en effet aux yeux de beaucoup comme une forme d’arbitre du jeu politique. La science, c’est en quelque sorte là où la politique doit s’arrêter, car c’est là que le choix humain s’arrête. On ne signe pas de traité avec la physique. On ne fait pas grève contre les mathématiques. On ne vote pas l’abolition de la biologie.[26]

Lorsque les résultats de la science viennent directement confirmer un propos politique, il devient en effet difficile de continuer à s’opposer à celui-ci sans passer pour un obscurantiste ou un négationniste. Le propos politique en question, lorsqu’il est définitivement validé par la communauté scientifique, semble alors quitter le monde politique pour entrer dans la catégorie des « savoirs scientifiques », un univers beaucoup moins contestable que celui des idées politiques. Peu de corps de la société peuvent se targuer d’une telle autorité, et l’on comprend très bien en quoi la tentation est grande pour les politiciens et les militants de telle ou telle cause de voir leurs propos validés par la communauté scientifique.

Ce « super-pouvoir » politique fait alors l’objet de convoitise, car il peut devenir une forme d’arme politique ultime : « ma vision des choses est la bonne parce que c’est la science qui le dit ». Une technique rhétorique qui a fait ses preuves par le passé et qui est largement utilisé depuis la fin du XIXème siècle pour manipuler l’opinion publique à des fins politiques ou marchandes[27], notamment à travers la publicité, la propagande, les lobbies, et plus récemment grâce à la constitution des « think tanks », qui ont justement pour but de collecter des données scientifiques pour soutenir des orientations politiques.

En politisant certains débats scientifiques, ou en scientifisant certains débats politiques, on peut alors tenter de jouer avec cette ligne floue censée séparer le scientifique du politique, pour progressivement rallier de plus en plus de monde à sa cause en usant d’arguments d’autorité scientifique.

Le principal problème d’une telle entreprise, c’est, comme on l’a dit, que la science, contrairement à d’autres corps de la société humaine, passe par un filtre qui lui est propre, et dont le processus est, selon toute vraisemblance, le moins politique possible : la méthode scientifique. Celle-ci joue effectivement le rôle de garant de la qualité du travail de recherche des scientifiques, et donc de cette apparente « neutralité » face aux problèmes politiques du monde.

Mais en regardant l’histoire des sciences, et notamment l’histoire des « consensus » scientifiques, on ne peut s’empêcher de noter un élément important : le consensus que l’on croyait immuable hier s’est très souvent révélé d’une part, totalement faux, et d’autre part, largement utilisé comme un outil politique particulièrement puissant et destructeur.

Les scientifiques « rationnels » du XIXème et du début du XXème siècle, bien que persuadés de mener le travail le plus objectif possible, ont en effet eu un rôle déterminant dans la mise en place, la préservation et la défense de politiques colonialistes, nationalistes, patriarcales, guerrières et génocidaires, qui ont durablement marqué l’histoire humaine jusqu’à la morbide apothéose de la Seconde guerre mondiale. Justification de la hiérarchisation des races et des sexes, médicalisation de comportements attribués aux femmes, refus d’ouvrir le champ disciplinaire aux minorités, le monde scientifique « rationnel » ne s’est pas vraiment distingué historiquement par un détachement et une neutralité politique particulière, que l’on aurait pourtant pu attendre de la part de ceux qui étaient censés étudier le monde de manière « objective ».

Fort de cette expérience peu reluisante, peut-on sincèrement considérer qu’aujourd’hui, il en va différemment concernant la construction du savoir scientifique ? Et bien nous allons voir que oui… et non.

Croyance ?

Le consensus scientifique, c’est donc, en quelque sorte, l’argument d’autorité ultime pour trancher le « vrai » du « faux ». Un consensus scientifique ne peut, par exemple, même pas être remis en question par un seul travail isolé, quand bien même celui-ci serait d’une qualité remarquable[28]. Car pour remettre en question un consensus scientifique, il faut un très fort niveau de preuve, niveau qu’il est tout simplement impossible d’atteindre avec une thèse.

A titre d’exemple, il ne vous viendrait pas à l’esprit de questionner le fait que la Terre tourne autour du Soleil, que les séismes sont causés par le mouvement des plaques tectoniques, ou encore que les chimpanzés et les gorilles sont nos plus proches cousins dans l’arbre évolutif du vivant : ces théories scientifiques font justement l’objet de consensus scientifiques. Elles ont tellement été validées par une multitude d’expériences, d’observations, de confrontations avec d’autres théories, qu’elles ont été admises par les chercheurs dans le cercle très fermé des consensus scientifiques.

Pour la communauté scientifique, ces théories demeurent cependant parfaitement réfutables. Il « suffit » pour cela d’apporter une autre théorie, qui explique mieux le phénomène concerné que la précédente, avec un de niveau de preuve au moins aussi élevé que cette dernière. Les théories faisant l’objet d’un consensus scientifique ne sont donc absolument pas des vérités gravées dans le marbre froid de la science : elles sont en permanence sur une sorte de sellette, et seront expulsées de leur trône si d’aventure une nouvelle théorie, plus solide, venait à les en déloger. Les scientifiques sont d’ailleurs particulièrement prudents quand on leur demande de s’exprimer dans une sorte d’absolu, de trancher « factuellement » le vrai du faux. Ils savent pertinemment que dans le domaine de la recherche scientifique, la « vérité » est un concept très délicat à manier, voire totalement à proscrire.

Mais pour le reste de la société, qui ne passe pas vraiment sa vie à se poser des questions philosophiques de cette nature, ces théories ont été intégrées comme des faits, et non plus comme des théories potentiellement réfutables. Leur pouvoir persuasif est tellement fort que voir quelqu’un les questionner sincèrement ne peut amener qu’à la conclusion que cette personne ne maîtrise pas les connaissances scientifiques les plus basiques. Pourtant, comme l’immense majorité des personnes qui sont normalement d’accord avec les théories mentionnées ci-dessus, vous serez bien en peine de démontrer par vous-même la justesse de ces théories. Et d’ailleurs, vous seriez encore plus en peine de réfuter, toujours par la méthode scientifique, l’une ou l’autre des théories scientifiques alternatives qui se sont un jour opposées à celles-ci, comme le géocentrisme, l’uniformitarisme, ou le transformisme.

En réalité, la raison pour laquelle vous croyez que la Terre tourne autour du Soleil, que les séismes sont dus au mouvement des plaques tectoniques ou que les grands singes sont nos plus proches cousins, n’est pas le poids de leur validité scientifique à proprement parler, car soyons honnêtes, vous n’avez aucune idée de ce poids réel. Vous y croyez parce que les scientifiques l’affirment, et que vous avez confiance dans les scientifiques.

Bien sûr, les connaissances qui permettent de conclure par vous-même de la validité d’un consensus scientifique sont toujours disponibles, mais elles sont très complexes à appréhender pour un profane, et bien peu d’entre nous irons vérifier à chaque fois la pertinence de tel ou tel élément d’un des multiples consensus scientifiques existants à l’heure actuelle. La confiance envers les scientifiques et les vulgarisateurs demeure donc le prisme principal par lequel le reste de la société va considérer telle ou telle affirmation scientifique comme vraie. 

Pour résumer, il existe donc deux concepts, deux « objets, » qui là aussi ont le malheur de se chevaucher un peu :

  • le « consensus scientifique » à proprement dit, qui est l’ensemble des théories considérées par les scientifiques d’un domaine comme ayant aujourd’hui la primeur de l’explication scientifique de tel ou tel phénomène,
  • et la « croyance sociale dans le consensus scientifique », qui comporte, comme toutes les croyances, une part d’acceptation inconditionnelle de certains éléments qui restent au-delà de notre compréhension.

 

Et c’est cette part de « croyance sociale », inévitable du fait de la complexité de la science, qui permet à la politique d’entrer en jeu dans ce monde supposément neutre. Car certains militants politiques vont parfois croire qu’il existe un consensus scientifique en faveur de leurs opinions politiques alors qu’il n’y en a pas, et d’autre vont à l’inverse croire qu’il n’existe pas de consensus scientifique qui invaliderait leur opinion politique, alors qu’il en existe bien un. Chassez la politique par la porte, elle revient par la fenêtre. 

Certes, me direz-vous, cela explique pourquoi ces batailles se déroulent dans la société en s’emparant des sujets scientifiques. Mais comment expliquer l’affrontement entre nos deux vulgarisateurs, qui eux, sont bien au fait de la complexité de la science et des potentielles récupérations idéologiques dont elle peut faire l’objet ?

Et bien parce que, sauf à les considérer magiquement immunisés à l’idéologie, les universitaires, scientifiques ou vulgarisateurs restent avant tout des êtres humains, avec leurs biais, leurs histoires personnelles, leur vision du monde[29]. Et à ce titre, ils ont donc, parfois malgré eux et sans qu’ils en aient tous totalement conscience, mais parfois de manière totalement assumée et s’appuyant dessus comme une force, un point de vue politique sur le monde, une idéologie qui les habite.

Or, du fait de la complexité de la science, les chercheurs choisissent un domaine de spécialisation particulier pour pouvoir participer à la création de nouveaux savoirs. Mais s’ils ont bien un bagage scientifique de base qui leur permet de comprendre certains concepts hors de leur champ de compétence, ils restent relativement ignorants de la recherche scientifique se déroulant loin de leur domaine de prédilection, au même titre que les autres citoyens de la société. Et donc, ils doivent eux aussi, faire confiance aux autres scientifiques, et donc… faire preuve d’un certain degré de croyance sociale dans le consensus scientifique.

Notons que cette situation n’apparaît pas comme problématique à première vue. La compréhension totale d’un phénomène physique donné n’est en effet que rarement nécessaire à l’usage que l’on peut faire de celui-ci au quotidien, et l’immense majorité des gens, scientifiques compris, n’auront jamais l’utilité de préserver une telle connaissance au cours de leur vie. Vous n’avez par exemple pas besoin de comprendre le fonctionnement des usines de potabilisation pour utiliser correctement vos robinets d’eau courante, ou de savoir comment fonctionne le magnétisme terrestre pour savoir utiliser une boussole.

Seulement, il vous faut tout de même un garde-fou pour vous rassurer sur la réelle potabilité de l’eau que vous buvez, ou sur le fait que l’aiguille de votre boussole indique bel et bien le nord. Or ce garde-fou, c’est justement le scientifique spécialisé dans le domaine ; c’est-à-dire celui-là même qui établit, avec ses pairs, ledit consensus.

 

Légitimité ?

Le scientifique a donc un rôle social important : il est, à son échelle et selon sa spécialisation, à la fois le producteur et le garant de la validité des savoirs scientifiques que le reste de la société va utiliser sans avoir besoin de maîtriser, ni même de comprendre l’ensemble des mécanismes à l’œuvre dans leurs actions. Et la particularité de ce rôle social du scientifique, c’est qu’il n’existe que par la confiance, parfois aveugle du fait de la complexité de la science, que le reste de la population et les autres scientifiques non spécialistes lui portent.

Dès lors, comment faire, du point de vue des personnes non spécialistes, pour s’assurer que la croyance qu’ils ont dans un consensus scientifique est bien fondée, et que celui-ci ne soit pas en réalité le reflet inconscient de la pensée politique des chercheurs spécialistes eux-mêmes ? Et bien dans le fonctionnement actuel de la science, l’entreprise se révèle en réalité très complexe, et fait donc bien souvent l’objet d’un rapport de force très spécifique à la science, à savoir la bataille pour la légitimité scientifique.

Car le scientifique a un rôle social important, certes. Mais il ne tire pas sa légitimité à incarner ce rôle social par une quelconque élection, par un vote ou une désignation populaire. Il tire sa légitimité par le fait que d’une part, il détient et maîtrise un corpus de connaissances scientifiques spécifiques que le reste de la population comprend relativement mal, et que d’autre part, ses confrères scientifiques, ses pairs, lui reconnaissent cette maîtrise[30]. Du fait de son organisation et de la difficulté de la tâche qui est la sienne, à savoir distinguer le vrai du faux dans un univers infini, le monde scientifique fonctionne donc finalement en vase clos : les scientifiques sont cooptés par d’autres scientifiques, eux-mêmes désignés par d’autres scientifiques, eux-mêmes validés par d’autres scientifiques, etc.

En résumé, pour acter le vrai du faux, le réel du fictif, la science de la pseudo-science, nous faisons tous collectivement confiance à d’autres individus, qui sont sélectionnés par un système dont les normes sont établies par ces mêmes individus, et sur la base d’une maîtrise de connaissances et des méthodes spécifiques définies… toujours par ces mêmes individus. Or, il se trouve que ce type d’organisation sociale porte un nom : l’aristocratie, ou « le pouvoir aux meilleurs, aux plus compétents ». Et dans ce cas, il s’agit d’une forme particulière d’aristocratie, appelée épistocratie, ou « le pouvoir à ceux qui savent »[31].

Nous avions déjà parlé de l’aristocratie comme mode d’organisation dans précédent un article, Violence et liberté (2/2) : illusion de la démocratie, paradoxe de la méritocratie, dans lequel nous avions montré que ce mode de fonctionnement a un avantage principal, qui est celui de l’efficacité dans la poursuite d’un objectif précis, et un inconvénient majeur, celui de provoquer l’endogamie, et donc le conservatisme de ses membres.

Appliqué au monde scientifique, c’est une forme d’organisation qui fonctionne comme une épée à double tranchant. Si tous les scientifiques jouent le jeu de manière honnête, c’est-à-dire évaluent leurs pairs et leurs travaux non pas selon leur avis personnel, mais selon des critères objectifs spécialement prévus à cet effet, on a là un modèle très vertueux de création de nouveaux savoirs et de renforcement des savoirs précédemment validés. Mais si ces mêmes scientifiques se mettent à évaluer selon des critères orientés, que ce soit politiquement, religieusement ou suivant un intérêt privé ou corporatiste, alors c’est tout le système qui se retrouve compromis : toute la connaissance acquise selon ce système se retrouve entachée de suspicion « d’orientation ».

Les critiques de ce système viennent d’ailleurs souvent de la communauté scientifique elle-même, qui voit bien les failles qu’impliquent ce mode opératoire, surtout quand la publication de nouveaux articles scientifiques se fait à travers des revues spécialisées détenues par des sociétés privées particulièrement lucratives[32] [33].

Or, encore une fois, les scientifiques sont des humains comme les autres. Leur demander une objectivité totale et complète à chaque évaluation de chaque travail est illusoire. Car si un jour, une thèse apparait et se met à contredire la position d’un chercheur éminent sur son propre terrain, il peut être tenté, afin de corriger les effets de la dissonance cognitive, de négliger, voire de rejeter cette thèse. Et si ses pairs le suivent dans la démarche, alors cette thèse, qui apportait peut-être un nouveau savoir pertinent, va alors tomber dans l’oubli, ou être ostracisée.

C’est là que l’idéologie, et donc la politique, intervient dans le processus de la légitimité scientifique. L’évolution progressive des mentalités dans la société peut aboutir à ce que les scientifiques soient plus enclins à pousser ou à valider tel ou tel champs de la recherche. L’hégémonie d’une vision du monde pourra effectivement façonner l’idéologie des scientifiques eux-mêmes, qui vont alors produire, par endogamie du fait de leur organisation aristocratique, un savoir scientifique en accord avec cette vision du monde[34].

Dès lors, comme toujours en politique, des camps vont se développer, soit pour préserver l’hégémonie du système, soit pour le contester. Et le monde scientifique ne fait pas exception à la règle.

Selon un camp, que l’on va nommer les « relativistes », la science est une construction sociale, et il faut pouvoir bousculer le monde scientifique par des prises de positions politiques pour interroger à chaque instant le « consensus scientifique », car celui-ci ayant un poids politique important, il faut s’assurer que celui-ci reflète bien l’état actuel des connaissances, et non l’avis aristocratique d’un monde scientifique endogame, quitte à s’affranchir parfois de la longue et patiente accumulation de données permettant d’atteindre un niveau de preuve suffisant. Car ne pas le faire, c’est prendre le risque que d’autres bords politiques le fassent, et que par l’aura de neutralité dont se prévalent les scientifiques, le réflexe soit justement, comme pour Claude Askolovitch, de ne pas choisir, et donc de valider mécaniquement, sans vraiment le vouloir, la croyance dominante dans le supposé consensus, plutôt que sa remise en question. Or, la croyance dominante est presque toujours le reflet de celle des classes dominantes de la société. Et en l’occurrence, la croyance dans la sélection par la compétence, que ce soit la méritocratie ou l’épistocratie, conditionnent aujourd’hui bel et bien, dans la science comme dans le reste de la société, une forme de légitimé à obtenir un poste de pouvoir.

L’aristocratie scientifique, a ainsi un coût social élevé : il favorise une forme de « prime au conservatisme », qui peut parfaitement se justifier dans de nombreux domaines de la recherche, mais qui implique un très lourd tribut à payer si ce conservatisme se traduit dans la société par une violence permanente envers certains groupes d’individus : celui de milliers de vies broyées au nom de la prudence et de la prétendue « neutralité » scientifique. Pour reprendre un exemple très concret et détaché de la question des minorités, combien de personnes ont perdu la vie à cause du tabac avant que le consensus scientifique n’advienne enfin, après des décennies de controverse, principalement alimentée par l’industrie du tabac et des scientifiques à leur service, pour finalement obliger les pouvoirs publics à légiférer en matière de santé publique ?

Sur le sujet particulier des différences biologiques, physiques ou cognitives entre groupes humains, sur lequel les consensus sont relativement rares et précaires et les récupérations politiques nombreuses, il est alors nécessaire d’assurer un regard critique constant sur les productions scientifiques, du fait des conséquences terribles que celles-ci peuvent entraîner sur la société si elles viennent à « valider » un processus de discrimination sociale tout à fait arbitraire. Nul n’est plus violent que celui qui est persuadé d’avoir objectivement raison, et qui souhaite imposer cette « raison » à tous.

Selon d’autres, que nous appellerons les « réalistes », le système scientifique moderne demeure à ce jour la meilleure usine à production de savoirs que l’humanité n’ait jamais conçue dans sa longue histoire, en le démontrant régulièrement dans de nombreux domaines tels que l’astronomie, la physique des particules, l’agronomie, la biologie, l’histoire, la recherche médicale, etc. Pour eux, il semble inconcevable, voire ridicule, de considérer la science de la même manière que les autres constructions sociales humaines, comme le commerce ou l’organisation politique. Car la réalité, indépendamment de l’être humain, existe, et conditionne son existence. Si on venait à vous arracher le cœur de la poitrine, peu importe que vous croyiez ou non à votre survie, vous mourrez quoiqu’il arrive.

Or, la science a justement pour objectif d’observer, de décrire et de caractériser ce phénomène « d’arrachage de cœur », non seulement afin de convaincre sans besoin de l’expérimenter formellement, ceux qui ne seraient pas au courant de ce phénomène, mais également pour comprendre ce qui entraîne mécaniquement la mort de l’individu dans ce cas-là, et un jour parvenir à l’empêcher. Et aujourd’hui, les médecins effectuent des centaines « d’arrachage de cœur » tous les jours dans le cadre de transplantations, sans pour autant entraîner la mort des individus concernés. Réalité pure, dure et simple que celle de ces vies sauvées grâce à cette vision « réaliste » de la science.

Ces positions ne sont évidemment pas tranchées, voire même conscientisées, chez les scientifiques, et comme souvent, c’est tout un spectre allant d’une position à l’autre qui anime cette question de la vision politique que les scientifiques ont de leur propre monde.

Mais ce que l’on constate, c’est que contrairement à cette image « neutre » de la recherche scientifique, chacun des domaines scientifiques s’est bien massivement développé sous la poussée d’une volonté politique venue de la société, et non par une quelconque sérendipité, ou une évolution progressive et objective de la science : l’astronomie et l’astrophysique se sont développées du fait de la course à l’espace entre les Etats-Unis et l’URSS, la physique des particules a fait un bond en avant quand on a eu besoin d’armes de destruction massive, puis d’énergie nucléaire, l’agronomie quand il a fallu reconstruire l’agriculture en Europe après la guerre, l’histoire quand il a fallu justifier la folie des grandeurs du nationalisme, la médecine quand on a décidé de faire de l’espérance de vie un indicateur majeur de civilisation, etc.

On voit bien ici la relation de cause à effet qui existe entre l’organisation du monde politique et les découvertes scientifiques de tel ou tel champ de recherche. Le premier s’appuie, voire conditionne la production de savoirs du second.

Cette opposition des deux visions de la science n’est pas tout à fait nouvelle dans le monde scientifique. Mais ce qui fait de la période actuelle un point d’orgue décisif permettant de qualifier cette opposition de « guerre politique », c’est justement l’observation faite en début d’article concernant les militants politiques : les militants progressistes et les militants conservateurs, violemment opposés dans la société, vont systématiquement valider les travaux scientifiques qu’ils perçoivent comme correspondant à leur idéologie. Et avec l’explosion des réseaux sociaux, l’essor de la vulgarisation scientifique et la porosité toujours plus importante entre le monde scientifiques et le reste de la société, les conflits politiques s’importent dans le monde scientifique, en décalquant sur les visions de la science les idéologies de chaque camp : les progressistes avec les relativistes, et les conservateurs avec les réalistes.

Pourquoi cette dichotomie, cette allégeance à l’une ou l’autre vision de la science est-elle aussi marquée entre gauche et droite, entre progressiste et conservateurs, et entre relativistes et réalistes ? Et bien parce que les positions entre réalistes et relativistes ne semblent pas être des expressions d’une controverse spécifiquement scientifique : elles sont l’expression de points de vue politiques bien connus, conservateurs et progressistes, mais appliquées au champ spécifique de la science.

 

Et c’est là que les deux citations qui introduisaient cet article prennent leur sens dans ce conflit :

« Tout est politique, même la science » incarne la vision réaliste, ou « conservatrice » de la science. Elle considère que la science est un corps social relativement détaché du reste de la société, même si elle est parfois utilisée, récupérée pour servir un propos politique. L’expression doit être entendue comme une forme d’alerte permanente, comme le rappel incessant qu’il faut être constamment vigilant à l’utilisation politique qui peut être faite de la science, afin de préserver celle-ci d’une forme de contamination de ce qui est propre à la politique, à savoir la subjectivité humaine. Défendre le consensus scientifique, c’est donc défendre la production de savoirs scientifiques telle qu’elle fonctionne aujourd’hui, qui tente malgré ses défauts d’être la plus objective possible, et qui a maintes fois fait la preuve de son efficacité. C’est une vision aristocratique de la production des savoirs, qui a l’avantage de l’efficacité dans la poursuite de ses objectifs, et l’inconvénient du risque de l’endogamie, et donc du conservatisme de ses membres. Elle donc attirera irrémédiablement les éléments conservateurs de la société à elle.

 

La situation conflictuelle selon la position « réaliste » de la science © Alexandre Deloménie La situation conflictuelle selon la position « réaliste » de la science © Alexandre Deloménie

 

« Tout est politique, surtout la science » incarne le pôle relativiste, ou « progressiste » de la politique scientifique. L’expression souligne au contraire que cette séparation faite entre la politique et le monde scientifique n’existe pas vraiment, puisque que l’organisation de ce dernier est avant tout le reflet du monde politique qui lui permet d’exister. Défendre par principe le consensus scientifique, c’est donc avant tout défendre son système aristocratique de légitimation des savoirs, et donc les idées politiques dominantes de son époque qui l’ont conditionné. Or, si l’on veut faire évoluer le consensus scientifique vers une meilleure appréciation de la réalité physique, c’est également par le militantisme politique que l’on y parvient, jamais par la seule production de savoir scientifiques. C’est une vision bien plus démocratique de la production des savoirs. Elle a l’avantage de la démarche permanente de l’amélioration, et l’inconvénient du relativisme, et donc de la conflictualité, dans tous les corps de la société, monde scientifique inclus. Elle donc attirera irrémédiablement les éléments progressistes de la société à elle.

 

La situation conflictuelle selon la position « relativiste » de la science © Alexandre Deloménie La situation conflictuelle selon la position « relativiste » de la science © Alexandre Deloménie

 

« Quel est le problème ? » me direz-vous. Si cette grille de lecture est la bonne, alors la bataille politique qui déborde aujourd’hui dans le monde des sciences n’est pas problématique : la dualité entre progressistes et conservateurs étant un grand classique du combat politique, n’est-il pas normal qu’elle s’applique également dans le monde des sciences, puisque celui-ci est un espace social humain comme les autres ?

Et bien le problème, c’est que l’importation des conflits politiques sociaux dans le monde scientifique, outre le fait qu’elle supplante grossièrement le dualisme progressisme / conservatisme qui lui était propre, va surtout amener avec elle une manière d’interagir avec la partie adverse, qui elle, est bien plus étrangère au monde scientifique, et bien plus spécifique au monde politique : la violence envers ses contradicteurs.

 

Clivage ?

Dans son ouvrage de 2006 « Darwin, dessine-moi les hommes »[35], le biologiste et parasitologue Claude Combes fait une remarque essentielle vis-à-vis du processus évolutif. Il note que l’évolution est un chemin tortueux qui se nourrit deux mécanismes fondamentaux, opposés mais complémentaires : la discipline reproductive et la liberté évolutive. La capacité adaptative par sélection naturelle du patrimoine génétique des êtres vivants répondrait donc à ces deux fondamentaux en trouvant un équilibre entre ces deux pôles opposés, que Claude Combes résume en une maxime simple, mais qui peut s’appliquer comme une véritable leçon de « vie », qu’elle soit biologique ou philosophique :

 

« Trop de discipline vaut manque de créativité, trop de liberté vaut manque d’efficacité ».

 

C’est justement cet équilibre entre discipline et liberté qui semble être en jeu dans le monde scientifique :

Le pôle conservateur de la science ne jure que par la « discipline reproductive », à savoir le consensus et la méthode scientifique, et par le respect total de ses principes de reproduction comme préalables indépassables à la production de savoirs scientifiques.

Le pôle progressiste de la science, lui, ne jure que par la « liberté évolutive », qui permet de créer, d’envisager, de tester de nouveaux chemins hors des sentiers battus, pour dépasser la condition actuelle de la science et évoluer vers un système scientifique mieux adapté aux enjeux de la société.

Et il se trouve que c’est justement la coexistence de ces deux pôles, formalisée de manière relativement récente dans l’histoire scientifique humaine, qui a fortement contribué à construire la science moderne, dans un fragile équilibre qui apparaît aujourd’hui menacé.

 

Car ce n’est que récemment que le monde scientifique s’est ouvert aussi largement aux SHS, qui étaient limitées avant le XIXème siècle aux lettres, et dans une moindre mesure, à l’histoire. C’est bien l’émergence de nouvelles disciplines comme la psychologie, l’anthropologie, la sociologie et bien d’autres qui a ouvert la voie, dès le début du XXème siècle, à de nombreux champs de la recherche jusqu’alors négligés, voire totalement ignorés, justement par conservatisme idéologique. C’est le début des fameuses « Sciences humaines et sociales », de ces « nouveaux » champs de recherche qui vont permettre de formaliser l’idée que si la science est l’étude du monde, et que les humains font partie de ce monde, alors les humains, leurs productions, leurs idées, leurs organisations politiques et sociales, sont également de potentiels objets d’étude pour la science. Or, les scientifiques étant, jusqu’à preuve du contraire, des humains, cette règle s’applique donc également à eux et à leur production, à savoir la science elle-même. La science comme mode de production des savoirs devient donc elle-même, un objet d’étude, celle de l’épistémologie. Et ce sont ces sciences qui vont formaliser les bases de la méthode scientifique moderne.

Dès les années 1930, Karl Popper, un psychologue et philosophe autrichien, formalise le critère de réfutabilité dans son ouvrage Logique de la découverte scientifique, et théorise une idée philosophique que l’on peut résumer en une phrase : « nous ne savons pas, nous ne faisons que conjecturer ». Il contribuera pendant toute sa vie à la constitution d’une méthode scientifique la plus fiable possible, en soutenant une spécificité des sciences humaines du fait de leur impossibilité à expérimenter leurs théories de la même manière que les sciences naturelles. Mais il a surtout permis de placer une sorte d’entre guillemets perpétuel sur le concept de « vérité scientifique » : nous ne savons rien, et rien ne peut être considéré comme une connaissance pure, sans croyance, sans présupposé, sans absolu choisi arbitrairement.

En 1962, le philosophe Thomas Samuel Kuhn, dans son livre La Structure des révolutions scientifiques, conclut que la science n’est pas une accumulation de connaissances objectives sur le monde, mais une succession permanente de révolutions scientifiques qui marquent l’alternance de la « science normale » et de la « science extraordinaire ». L’apparition de la seconde obligerait un changement du paradigme établi par la première, pour finalement la remplacer et devenir à son tour la « science normale », jusqu’à ce qu’une nouvelle science extraordinaire ne vienne la déloger.

Le monde scientifique semble donc vivre les mêmes aléas politiques de « légitimité » que le reste de la société : par à-coups, par révolutions, par changement parfois brutal de paradigme sous l’impulsion d’un courant de pensée plus fort qu’un autre. Un exemple particulièrement frappant de l’importance des choix politiques dans la production des savoirs scientifiques se trouve dans les mesures du système international : fondamentales aujourd’hui dans le domaine des sciences dures, les « mètres », « grammes » ou « secondes » sont les héritières directes du système métrique des révolutionnaires français, construit dans une volonté politique de développer un système universel de mesure.

D’autres travaux en philosophie, en sociologie, en psychologie vont ensuite s’enchaîner pour finalement arriver à une conclusion fondamentale : la science, comme toutes les productions humaines, est une construction sociale, et donc un objet politique. Pour éviter de plonger dans un relativisme perpétuel et mortifère qui n’aboutirait jamais à une connaissance totalement fiable, il faut donc s’accorder sur une méthode de production et d’évaluation des travaux scientifiques, avec des critères et règles certes imparfaites, mais qui s’appliqueront à tous et proposeront au moins un degré de fiabilité des travaux de recherche.

Ce sont donc bien les SHS qui ont formalisé, verbalisé les bases de ce qu’on appelle aujourd’hui la méthode scientifique, et non les sciences « dures ». Mais ce sont bien les sciences dures qui appliquent aujourd’hui le plus rigoureusement la discipline imposée par cette méthode, les rendant de ce fait, bien plus efficaces dans leur domaine.

Cette impulsion venue du monde politique dans la production des savoirs scientifiques, on la retrouve dans de très nombreux domaines scientifiques, et il devient aujourd’hui difficile de nier cette influence. Et très souvent, c’est par le biais des SHS, qui étudient justement les phénomènes de société, que ces questions de société parviennent finalement à être étudiées par le monde scientifique dans sa globalité.

Pour ne citer que quelques exemples, les études historiques poussées sur le génocide juif de la Seconde guerre mondiale n’ont été véritablement mises en œuvre qu’à partir des années 1990, à la suite du film « Shoah » de Claude Lanzmann en 1985, une création artistique puissante et nouvelle, longue de 10 heures et qui révélait toute l’horreur de cette période. Les études sur les facteurs déterminants, biologiques, sociaux et environnementaux dans l’homosexualité n’ont vu le jour qu’après les mouvements militants de la cause homosexuelle de la fin du XXème siècle, et sont d’ailleurs toujours l’objet de nombreuses recherches interdisciplinaires à l’heure actuelle. Les études sur la souffrance animale, et notamment sur les nocicepteurs des espèces éloignées de notre lignée, comme les poissons, ne sont que très récentes, et répondent également à des revendications de la part de chercheurs et de militants qui, depuis les années 1970, poursuivent sans relâche leur travail de sensibilisation sur ce sujet.

La créativité vient de la liberté, non de la discipline. Et c’est la démocratisation de la science qui permet l’expression de cette liberté.

Cependant, on ne peut nier que l’aristocratie scientifique permet de s’appuyer à l’heure actuelle sur deux mécanismes particulièrement efficaces pour produire du savoir solide et acceptable socialement : une méthode stricte et imposée à tous, et une sélection des membres de la communauté scientifique par une évaluation par leurs pairs de leur compétence. C’est ainsi parfois des sciences dures, comme la biologie et la génétique, que sont venus les arguments les plus définitifs en faveur de l’égalité des êtres humains, comme l’inexistence factuelle des races humaines[36] ou le caractère naturel et universel de l’homosexualité.

L’efficacité vient de la discipline, non de la liberté. Et c’est le fonctionnement aristocratique de la science qui permet l’exercice de cette discipline.

Le procès fait d’un côté aux SHS d’aujourd’hui concernant les études sur les minorités, les racisés et les dominés, sur leur moindre degré de scientificité ou sur leur orientation progressiste, et le procès en conservatisme et en « gardien de la vraie science » fait de l’autre côté aux défenseurs du consensus scientifique actuel semblent donc tout aussi légitimes l’un que l’autre. Mais ils apparaissent également bien futiles. Car si l’on suit la maxime de Claude Combes, chacun de ces pôles, conservateur et progressiste, a besoin de l’autre pour produire du savoir scientifique de plus en plus pertinent : l’un qui consolide le savoir par une discipline nécessaire, et l’autre qui profite d’une certaine liberté pour obliger perpétuellement le premier à se remettre en question et à modifier ses règles pour les rendre plus pertinentes.

L’importation du politique dans le monde des sciences peut donc avoir des effets particulièrement pervers : du fait de la porosité de plus en plus importante -et salvatrice- entre le grand public et le monde scientifique, certains militants politiques peuvent se tromper de combat, ou tout simplement, ne pas avoir conscience qu’il existe bien deux combats politiques distincts, qui obéissent à leurs propres règles quant au comportement que l’on peut avoir envers un membre de la partie adverse. Et en sciences, il existe justement des règles d’usage pour permettre la confrontation des points de vue sans faire usage de violence : la controverse scientifique.

Avoir un pôle conservateur et un pôle progressiste est parfaitement normal dans chaque combat politique. Mais cela ne rend pas ces positions respectives exactement transposables d’un domaine à un autre. Et en ce qui concerne la science, il apparaît, au regard des multiples batailles dont nous parlions au début de cet article, que c’est une erreur que font de très nombreux militants politiques, d’un bord comme de l’autre, que de croire d’une part, qu’ils n’ont pas à se renseigner sur l’existence d’une éventuelle controverse scientifique sur le sujet avant de s’exprimer sur le sujet, et d’autre part qu’un défenseur de la méthode scientifique est obligatoirement un conservateur dans la société, ou qu’un progressiste dans la société est forcément un progressiste dans le monde des sciences, et qu’on peut donc sans sourciller le confronter publiquement comme un adversaire politique.

Car il semble que la relation entre positionnement politique dans la société et positionnement politique scientifique suive en réalité un schéma légèrement diffèrent du champs politique social : les conservateurs scientifiques, ou « réalistes » sont bien plus nombreux dans le monde scientifique que les progressistes, ou « relativistes ». Et c’est parfaitement normal : l’organisation du monde scientifique étant aristocratique, il n’est pas étonnant que l’immense majorité des personnes sélectionnées par ce système le soient également dans leur idéologie, ou développent celle-ci au fur et à mesure de leurs études, puisque c’est sur cette base même qu’ils sont évalués. Mais être un aristocrate scientifique ne fait pas de vous un conservateur social, et nombreux sont les scientifiques politiquement de gauche qui défendent pourtant une vision aristocratique, et donc conservatrice des sciences.

 Grossièrement, il semble que les correspondances entre les deux systèmes politiques fonctionnent plutôt de la manière suivante :

  • Si vous êtes un conservateur dans la société, vous défendrez généralement un point de vue conservateur en science.
  • Si vous êtes un progressiste en science, vous défendrez généralement un point de vue progressiste en société.
  • Mais si vous êtes un progressiste en société, vous pouvez défendre un point de vue conservateur ou progressiste en science.
  • Et si vous êtes un conservateur en science, vous pouvez défendre un point de vue progressiste ou conservateur en société.

 

Spectres et positionnements idéologiques sociaux et scientifiques © Alexandre Deloménie Spectres et positionnements idéologiques sociaux et scientifiques © Alexandre Deloménie

 

L’erreur que font parfois les conservateurs scientifiques, c’est de croire que sous prétexte qu’un collègue scientifique ou vulgarisateur se trouve être un militant progressiste dans la société, celui-ci va produire un travail scientifique orienté et partial, qui passerait sous le silence des pans entiers de la science qui ne l’arrange pas ou qu’il ne connait pas, afin que celui-ci n’entre pas en contradiction avec son idéologie. Cette suspicion est particulièrement forte auprès des chercheurs en SHS, généralement soupçonnés de ne pas maitriser les connaissances nécessaires pour comprendre les travaux en science « dure ». Or, ce présupposé est à la fois faux et réducteur : les chercheurs et vulgarisateurs en SHS sont tout aussi capables, informés et sérieux que leurs confères de sciences dures, et c’est un biais très aristocratique que de supposer qu’ils ignorent ou passent sous le silence des résultats scientifiques d’autres disciplines dans le cadre de leur travail.

L’erreur que font parfois les militants progressistes est donc de croire qu’un confrère scientifique ou vulgarisateur contestant la valeur d’un travail scientifique car ne se pliant pas aux règles communes de la science est forcément un agent conservateur de la société. Or, ce présupposé est, là encore, à la fois faux et réducteur. Rien n’indique qu’une personne défendant mordicus la méthode scientifique soit un conservateur social. Il s’agit peut-être d’un progressiste social qui n’a pas conscience de l’organisation aristocratique du monde scientifique, qui adhère au principe de la neutralité scientifique, ou encore qui n’a pas assez de connaissance en histoire des sciences pour en cerner le caractère très politique.

La deuxième erreur des conservateurs scientifiques, c’est peut-être naïvement, de croire que le pôle conservateur de la science n’est pas soumis aux mêmes travers que les conservateurs sociaux, à savoir la difficulté à accepter un changement de paradigme qui remettrait en question la légitimité des dominants. Ils peuvent ainsi penser que le monde scientifique fait exception à la règle, et que celui-ci finit paisiblement par se résoudre à accepter les changements de paradigme scientifiques proposées par le pôle progressiste de la science, dès lors que celui-ci a fait la preuve de sa pertinence. Or, ce n’est absolument pas le cas. Tout comme en politique sociale, c’est souvent à travers des batailles acharnées et à force d’une longue évolution des mentalités que se résolvent les controverses scientifiques dans de nombreux domaines[37].

C’est cette transposition malheureuse de la politique sociale vers la politique scientifique qui semble donc transformer cette controverse historique relativement calme entre deux visions de la science en une guerre politique larvée qui peut exploser à tout moment sur les réseaux sociaux ou dans les médias, de manière bien plus violente. Et comme dans toutes les guerres, la violence implique toujours des victimes collatérales.

 

Conclusion ?

Pour conclure, et revenir un instant sur le conflit qui a opposé nos deux vulgarisateurs, il apparaît donc bien que malgré la violence de son propos, c’est bien la position de Laure qui semble être la plus légitime scientifiquement. Elle semble avoir conscience que le monde scientifique est lui aussi soumis à un conflit politique opposant un pôle conservateur, celui qui défend une vision aristocratique du fonctionnement de la science, à un pôle progressiste, qui défend une vision plus démocratique de la science, et que c’est souvent par ignorance des travaux scientifiques de tel ou tel domaine que l’on pense qu’il existe un consensus sur un sujet, alors qu’il n’y en a pas. D’ailleurs, suite à cet événement, elle vient de lancer une nouvelle série de vidéos sur sa chaîne, sur la philosophie de la biologie évolutive, pour expliquer plus clairement l’état de la recherche dans ce champ particulier[38].

Mais peut-être a-t-elle commis, lors de son échange, l’erreur dont nous venons de parler, à savoir confondre le bord politique de Stéphane en science, qui apparaît définitivement comme conservateur, et son bord politique social, qui lui, n’est pas du tout clair et défini. Scientifiquement parlant, le message maladroit de Stéphane pouvait être compris comme un appel à la controverse scientifique. Politiquement parlant, il pouvait être pris pour une attaque en règle. Et c’est comme ça que Laure, semble-t-il, a perçu ce message. Encore une fois, il faut comprendre la position de Laure : les attaques des conservateurs sociaux sont parfois extrêmement violentes, avec des menaces de mort, des vendettas sur les réseaux sociaux, du harcèlement moral, et souvent, lorsque la cible est une femme, du harcèlement sexuel. Le mail de Stéphane a très probablement déclenché en elle une posture défensive certes disproportionnée, mais qui se comprend tout à fait lorsque l’on voit les torrents de haine que les militants conservateurs sont capables de déployer dans leur combat politique, dès lors qu’ils voient une ouverture de ce débat dans les médias ou sur les réseaux sociaux.

La position scientifique de Stéphane concernant l’existence d’un consensus scientifique sur le dimorphisme sexuel chez l’humain semble relativement peu soutenue, et la manière dont il en a fait part à Laure est effectivement très condescendante. Selon toute vraisemblance, il est probablement victime du phénomène de la « croyance sociale en l’existence d’un consensus », et a, lui aussi, fait un jugement en ignorance vis-à-vis de Laure, présupposant que son orientation progressiste ait affecté son jugement de vulgarisatrice.

C’est une erreur, certes, mais cela n’en fait pas pour autant une cible politique acceptable, contre lequel la violence verbale est tout à coup autorisée, sous prétexte qu’elle est permanente dans le conflit social. Sinon, on légitime du même coup la violence que subissent les chercheurs et vulgarisateurs progressistes de la part des militants conservateurs. La violence de la réponse de Laure a sûrement sclérosé Stéphane dans sa conviction : elle apparaît immédiatement à ses yeux comme une militante politique, et non comme une consœur scientifique ou vulgarisatrice. Car dans ce cas, elle aurait pris le temps, comme le veut l’usage en science, d’expliquer sa position et ses références, pour participer à une controverse scientifique avec lui.

Nos enfermements idéologiques nous poussent parfois à nous tromper d’adversaire politique, en attribuant, par le mécanisme du sophisme par association, une position politique à une personne alors qu’elle ne la défend pourtant pas. Ce sujet avait d’ailleurs été traité dans un précédent article, Le rouge-brun, ou l’entretien du sophisme par association. Il est alors parfaitement possible que les positions de Stéphane et de Laure, bien qu’opposées dans le conflit politique scientifique, ne soit pas si éloignées l’une de l’autre sur le plan politique social, mais que les circonstances de leur échange et le contexte politique explosif sur ces questions les aient plus ou moins forcés à acter un clivage violent ne correspondant pas à leur positionnement politique réel.

Stéphane a, par exemple, voté en faveur de l’ouverture du Café des Sciences aux SHS, et avait également voté pour l’admission de Laure à l’époque de sa candidature[39]. Il est également très investi dans les champs de la philosophie des sciences, et on peut difficilement lui faire le procès de ne pas chercher la discussion et l’échange scientifique avec d’autres vulgarisateurs, puisqu’il le fait régulièrement. Il fait également partie des scientifiques qui émettent des réserves sur le mécanisme du « publish or perish » actuellement en vigueur dans le monde scientifique, et il n’hésite pas à dire que la méthode scientifique elle-même doit pouvoir évoluer, car elle empêche, dans certaines circonstances, de prendre un degré de liberté qui permettrait de se saisir de nombreuses questions aujourd’hui peu exploitées[40]. Difficile de voir dans ce comportement celui d’un conservateur social, réactionnaire et buté.

Laure a quant à elle révélé qu’elle avait longuement hésité, et finalement candidaté avec beaucoup d’appréhension au Café des Sciences, justement par crainte de se retrouver confrontée au conservatisme scientifique de ses membres, qui comptaient beaucoup de vulgarisateurs en sciences « dures »[41]. Comme elle se revendique elle-même comme progressiste sur le plan social, elle a donc probablement dû subir, ou en tout cas être témoin, de la violence dont sont capables les militants conservateurs sur ces sujets. Il est donc tout à fait possible que son expérience dans ce domaine ait en partie conditionnée sa réaction défensive face à celui qu’elle perçoit, à ce moment-là, comme un adversaire politique, ou du moins, comme un vecteur potentiel d’un déchaînement qui arrivera inévitablement sur elle en cas de conflit public, ce dont Stéphane, peut-être involontairement, la menace.

In fine, la réaction violente de Laure a probablement bloqué Stéphane dans une posture psychologique difficilement supportable pour toute personne normalement constituée : il a pris une volée de bois vert sur le plan du militantisme politique en étant peut-être confondu avec un militant conservateur, et une fin de non-recevoir de la part du Café des Sciences, qui a enquêté sur le fond scientifique de l’affaire pour en conclure que sa demande n’était pas justifiée sur le plan de la vulgarisation scientifique. Isolé dans cette affaire, qui ne lui offrait finalement aucune issue positive, il a fini par quitter l’association avec amertume, au grand regret de nombre de ses membres.

Par supposition de bonne foi, qui est normalement une sorte de présupposé dans le domaine des controverses scientifiques, il aurait été raisonnable d’accorder à Stéphane que sa référence à Peggy Sastre ait été faite par facilité, non par animosité, de proposer une médiation sur le sujet entre les deux protagonistes, et de demander à Laure d’expliquer plus posément la violence de sa réaction. Dans le monde scientifique et de la vulgarisation en particulier, faire une erreur, y compris avec condescendance, arrive. Et il faut donc savoir faire preuve de bienveillance, y compris quand le sujet est tendu et les propos désagréables.

Passé l’émotion de cet affrontement, qui aura peut-être placé malgré eux deux vulgarisateurs compétents dans un face-à-face mortifère, une issue paisible se dessinera-t-elle pour laisser apparaître des points de consensus, après le nécessaire temps de pansage des plaies ? L’avenir nous le dira peut-être.

 

Quant à la thèse de Touraille, c’est un travail qui demeure effectivement relativement isolé, et à ce jour, encore peu repris par d’autres travaux scientifiques. Il est donc plus que probable que la controverse sur la question du dimorphisme sexuel chez l’humain reste ouverte encore longtemps. Mais n’oublions jamais que ce sont justement ces vecteurs d’interrogation venus des sciences sociales, et parfois du monde artistique, médiatique ou militant, qui permettent souvent de mettre en lumière la part d’influence politique, sociale et environnementale sur des phénomènes de domination institutionnalisée qui restent souvent négligés du simple fait qu’ils concernent des minorités ou des dominés.

Tout comme la mutation d’hier se révèle parfois être un élément essentiel du génome de demain, le travail inédit d’aujourd’hui est parfois la base du consensus scientifique de demain. Une thèse reste une thèse, et en toute humilité, en tant que vulgarisateurs scientifiques, nous nous devons de garder nos propos bienveillants, de prendre conscience de l’impact des structures politiques sur nos opinions scientifiques, et qu’on soit du côté réaliste ou relativiste de la balance scientifique, de préserver notre verve, que l’on sait rendre acerbe et piquante, pour les combats politiques les plus rudes, qui ne manquent pas dans les temps actuels. Pour reprendre une excellente métaphore de Mr Phi[42], il faut éviter de se prendre pour le videur du « Science club », et particulièrement concernant les travaux récents, car c’est un travail extrêmement compliqué, dépendant d’une multitude de facteurs. Et il se trouve que le contexte politique fait justement partie de ces facteurs, et que nous sommes tous, à notre échelle, partie prenante de ce contexte à travers notre idéologie personnelle, qui peut parfois nous rendre très susceptibles et bien peu objectifs lorsque celle-ci est remise en cause.

Enfin, il serait préférable que les militants progressistes qui ont aujourd’hui un pied dans le monde scientifique gardent à l’esprit que la colère est un sentiment qui peut être parfois légitime et utile en politique, mais qui demeure difficilement maîtrisable, et qui a la fâcheuse tendance à forcer la sclérose de positions parfois peu divergentes sur le fond, d’accentuer l’effet de loupe sur des différents mineurs, mais surtout d’agréger des personnes extérieures, beaucoup moins mesurées et pertinentes que les protagonistes initiaux, dans une bataille collective qui peut rapidement dégénérer sous de futiles prétextes.

Dans le monde scientifique, ces comportements colériques sont relativement dangereux, car ils peuvent légitimer une escalade de la violence envers les chercheurs eux-mêmes, qui risquent alors, en plus d’être menacés physiquement, d’être étiquetés comme pseudo militant politique en blouse blanche dont les travaux doivent être dénigrés par principe, soit l’exact opposé de la démarche progressiste initiale. La politisation à outrance des controverses scientifiques engendre de nombreuses conséquences désastreuses pour les scientifiques et les vulgarisateurs, et particulièrement dans les domaines de recherche touchant à l’humain, ses comportements et ses déterminismes. Et prétendre que cette bataille existe déjà dans la société pour s’exonérer de toute responsabilité dans les dégâts causés par celle-ci est une bien piètre excuse pour s’arranger moralement avec la douleur et la souffrance bien réelle que l’on inflige inévitablement à nos adversaires, ou pire, à ceux que l’on suppose comme tels.

Lorsque l’on cumule les casquettes de militant et de vulgarisateur ou scientifique progressiste, il faut savoir faire la part des choses. Si la violence existe dans le combat politique social, la bienveillance et la supposition de bonne foi doivent demeurer des prérequis lorsque l’on discute entre confrères, scientifiques et vulgarisateurs. Sinon, le risque de se retrouver à ne discuter qu’avec ceux qui sont à priori de notre avis s’amplifie exponentiellement, car les scientifiques conservateurs rejettent la violence explicite, et refuseront toute discussion ou échange avec les personnes adoptant ce comportement. Le risque est alors grand de se recentrer sur un noyau toujours plus petit, dur, et fermé aux autres car persuadé de sa clairvoyance, reproduisant inévitablement le caractère exclusif et violent que l’on souhaitait à l’origine combattre en s’opposant aux conservateurs.

 

J’oserai enfin, pour conclure et envoyer un message aux conservateurs scientifiques, quel que soient leur bord politique dans la société, rajouter une ligne certes subjective, mais qui me semble importante au vu de la situation politique actuelle vis-à-vis des minorités, à la maxime de Claude Combes :

 

« Trop de discipline vaut manque de créativité, trop de liberté vaut manque d’efficacité. Mais dans la longue et terrible histoire de l’humanité, il semble relativement rare que les pires horreurs aient été causées par un trop plein de liberté, alors qu’on ne se risquerait pas à jurer de l’inverse. »

 

 

Alexandre Deloménie

 

 

Merci à François, alias « Tardi », de la chaîne Youtube « Connecsciences » et à Charlotte, alias « Langues de Cha », de la chaîne éponyme, tous deux membres du Café des Sciences, pour leur relecture et leurs conseils. Les propos tenus ici n’engagent en revanche que leur auteur, et ne reflète pas nécessairement les positions des relecteurs de cet article.

Si les plateformes de contenus en ligne poussent parfois les vulgarisateurs et bloggeurs à personnifier leurs productions, n’oublions jamais qu’un regard supplémentaire n’est jamais un regard de trop pour y voir un peu plus clair dans le brouillard du monde, qu'il soit politique, médiatique, artistique ou scientifique, et tenter de faire le tri dans le bruit permanent de l'information... sans pour autant absoudre les auteurs de la responsabilité bien personnelle de leurs productions.

 

 

 

 

 

 

[1] La chaîne d’Homo Fabulus : https://www.youtube.com/channel/UC-Dmq5q3-FIBknv1TVIR__Q, et le Twitter de Stéphane Debove : https://twitter.com/stdebove

[2] La chaîne de Game of Hearth : https://www.youtube.com/channel/UC3A_TG1leX0eQEJD1Ew6Ftw, et son Twitter : https://twitter.com/game_of_hearth

[3] La vidéo en question, « FÉMINISME - Priscille Touraille, Hommes grands, femmes petites » : https://www.youtube.com/watch?v=HZfSPBF4Bs4

[4] Thèse soutenue en 2005 : http://www.theses.fr/2005EHES0199, et dont vous pouvez retrouver le texte en intégralité ici : https://books.openedition.org/editionsmsh/9687?lang=fr

[5] Priscille Touraille, Hommes grands, femmes petites : une évolution coûteuse. Les régimes de genre comme force sélective de l’évolution biologique, Paris, Éditions de la Maison des Sciences de l’Homme, 2008, 441 p.

[6] https://www.franceinter.fr/emissions/l-edito-carre/l-edito-carre-16-novembre-2017

[7] https://www.facebook.com/watch/?v=1729601980416626

[8] http://www.slate.fr/story/155300/patriarcat-steak-existe-pas

[9] « Faiminisme, quand le sexisme passe à table », juillet 2017, édition Nouriturfu, Paris : http://www.nouriturfu.com/2017/07/06/faiminisme-avant-premiere/

[10] La plus grande association de vulgarisateurs de France, qui regroupe notamment des Youtubeurs, Blogueurs et autres créateurs dans le domaine : https://www.cafe-sciences.org/

[11] Que vous pouvez retrouver ici : https://threadreaderapp.com/thread/1255840122190336001.html

[12] L’ensemble des échanges de mail ont été publiés par la suite sur le fil Twitter de Stéphane par ce dernier, pour se dédouaner des accusations de harcèlement dont il a fait l’objet par d’autres Twittos à la suite de la shitstorm : https://twitter.com/stdebove/status/1256614552818647046

[13] Il a par exemple signalé la même correction à Manon Bril, Docteure en histoire et youtubeuse de premier plan au niveau francophone, qui avait fait une vidéo sur le sexisme en archéologie. Et pour le coup, l’échange, bien mieux introduit par Stéphane, s’était très bien passé, la youtubeuse prenant acte de la remarque : https://twitter.com/BrilManon/status/1258332772822900736

[14] Notamment dans son entretien avec Lê Nguyên Hoang, vulgarisateur de la chaîne Youtube Science4All, lors de son émission « Variétés psychologiques avec Stéphane Debove (Homo Fabulus) | Probablement? », dans lequel il suppose une forme de blocage idéologique de la part des SHS vis-à-vis des origines biologiques de certains comportements humains (à partir de 8’42) : https://www.youtube.com/watch?v=uBCETtvhmMI

[15] Un site présenté sur France Culture dans la Chronique « Le tour du monde des idées » (Juillet 2019) : https://www.franceculture.fr/emissions/le-tour-du-monde-des-idees/le-tour-du-monde-des-idees-du-vendredi-21-juin-2019. Le site de Quillette : https://quillette.com/

[16] Mécanisme consistant à ne sélectionner que les articles ou résultats scientifiques validant sa propre opinion, en ignorant plus ou moins volontairement les articles scientifiques contredisant cette position. https://en.wikipedia.org/wiki/Cherry_picking

[17] Un excellent résumé de ce que vous pouvez retrouver en quelques heures sur le net concernant ce supposé consensus : https://threadreaderapp.com/thread/1257780835526348814.html. 

[18] La chaîne d’Hygiène mentale : https://www.youtube.com/channel/UCMFcMhePnH4onVHt2-ItPZw

[19] La chaîne de la Tronche en Biais : https://www.youtube.com/user/TroncheEnBiais

[20] C’est notamment le cas du site du Cercle Cobalt, qui bien qu’adepte de la zététique, concentre quasi-exclusivement ses articles à la lutte contre les positions dite « de gauche », avec beaucoup d’exemples à charge de « Cherry picking » : https://cercle-cobalt.com/

[21] Telle que l’attaque par un groupe d’extrême droite d’un des centres de l’université de Tolbiac, occupé lors des grèves étudiantes d’avril 2018 ; https://www.huffingtonpost.fr/2018/04/07/universite-bloquee-a-tolbiac-une-milice-dextreme-droite-attaque-des-grevistes-en-pleine-nuit_a_23405310/

[22] Comme ce fut le cas de Clément Méric en 2013 : https://fr.wikipedia.org/wiki/Affaire_Cl%C3%A9ment_M%C3%A9ric

[23] Que vous pouvez retrouver ici : https://www.liberation.fr/debats/2020/03/01/cesars-desormais-on-se-leve-et-on-se-barre_1780212

[24] Claude Askolovitch le 3 mars 2020, « Virginie Despentes et la saleté des riches » : http://www.slate.fr/story/188106/virginie-despentes-tribune-liberation-on-se-leve-barre-cesar-adele-haenel-roman-polanski-salete-des-riches-bourgeoisie

[25] Un archétype de l’impossibilité de ne pas choisir est le personnage du Witcher de la série éponyme, dont l’analyse par le youtubeur Bolchegeek « De quoi Geralt de Riv est-il le nom ? #TheWitcher » est tout à fait pertinente : https://www.youtube.com/watch?v=Y5NySqDiLGI

[26] C’est par exemple la position du philosophe des sciences Etienne Klein, qui la rappelle justement sur France Inter le 2 juillet 2020 : https://www.youtube.com/watch?v=LOLhjRdK1Pg

[27] Un phénomène que politiques, responsables en relation publique et publicitaires connaissent et utilisent depuis plus d’un siècle, comme le décrit très justement le documentaire « Propaganda, la fabrique du consentement » de Jimmy Leipold. https://www.dailymotion.com/video/x6kqf6i

[28] Comme l’avait très bien démontré Mr Phi dans sa vidéo « La théorie peut-elle réfuter l'expérience ? | Grain de philo #22 » : https://www.youtube.com/watch?v=SXLHijQeYok

[29] Comme le rappelle très justement Thomas C. Durand, alias « Acermendax », dans son vlog consacré aux vices cardinaux des scientifiques : https://www.youtube.com/watch?v=QhX7SQb1BMg

[30] C’est le fameux système de revue par les pairs, ou « peer review », un des fondements de la science moderne : https://en.wikipedia.org/wiki/Peer_review

[31] Une très bonne vidéo de Science4all est consacrée à l’épistocratie dans sa playlist « Démocratie », que je recommande entièrement : https://www.youtube.com/watch?v=7yztDRsarcY

[32] Comme le rappellent Yves Gingras et Mahdi Khelfaoui dans leur article publié sur The Conversation France en juin 2020 « Être juge et partie, ou comment contrôler une revue scientifique » : https://theconversation.com/etre-juge-et-partie-ou-comment-controler-une-revue-scientifique-140595

[33] La vidéo de #DATA GUEULE « Privés de savoirs ? » sur ce sujet est particulièrement éclairante : https://www.youtube.com/watch?v=WnxqoP-c0ZE

[34] Comme l’a par exemple démontré l’historien Pierre Singaravélou dans sa thèse, puis dans son ouvrage de 2011 « Professer l’Empire. Les « sciences coloniales » en France sous la IIIe République » :  https://journals.openedition.org/rh19/4283

[35] Darwin, dessine-moi les hommes, Claudes Combes, 2006, 528 Pages, Editions Le Pommier.

[36] Comme le montre notamment les citations et les discussions correspondantes sur la page Wikipédia « Race humaine » : https://fr.wikipedia.org/wiki/Race_humaine#L'apport_de_la_g%C3%A9n%C3%A9tique

[37] Un bon exemple de cette résistance conservatrice se trouve dans la théorie de la mobilité des continents d’Alfred Wegener qui, bien que publiée initialement en 1915, se heurtera aux visions fixistes des géophysiciens de l’époque, et ne se verra définitivement validée qu’au début des années 1970 avec le modèle de sismicité générale de la Terre. Vous pouvez retrouver cette histoire sur la Chaîne de vulgarisation Connecsciences dans la vidéo « Histoires Naturelles #05 - La Dérive des Continents » : https://www.youtube.com/watch?v=YpeUGBrF3e0

[38] Série dont le premier épisode est à retrouver ici : https://www.youtube.com/watch?v=5WmREaqLUaQ

[39] Encore une fois, selon les captures d’écran des échanges de mail avec Laure qu’il a lui-même posté : https://twitter.com/stdebove/status/1256614552818647046

[40] A nouveau dans son entretien sur la chaîne de Science4All : https://www.youtube.com/watch?v=uBCETtvhmMI

[41] Comme elle l’a expliqué dans une vidéo non répertoriée disponible sur son fil twitter : https://youtu.be/YnoAh0ZPXmA

[42] Dans son épisode « Merci Captain Ad Hoc ! | Grain de philo #23 » : https://www.youtube.com/watch?v=meNQnNqHjes

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