Culture, langue, et histoire : Trois illusions explicatives sur le Proche-Orient et le "monde arabo-musulman"

Certaines illusions explicatives faciles permettent à tout un chacun de parler du Proche-Orient sans rien en connaître avec un air d'expert. Explorons-les pour mieux les éviter.

Dans son excellent blog satirique sur le Proche-Orient, l'architecte Karl Sharro identifie six truismes permettant aux novices de s'exprimer sur le Proche et le Moyen-Orient avec des airs d'expert (le "coup du pétrole" qui explique tout, le "coup de l'Arabie Saoudite" responsable de tout, le "coup du croissant chiite" qui relie tout à l'Iran, le "coup du Sultan Erdogan" qui fait sens de tout, le "coup de cet idiot d'Obama" qui rend tout le monde expert en géopolitique américaine, et le "coup des rivalités ancestrales" qui permet de tout conclure par un appel ultime à l'histoire). Sans aller jusqu'à lui reprendre son idée, on peut saluer la façon dont elle est illustrée par de récentes contributions dans ces pages (respectivement l'article "Une erreur de Badiou" d'Yvon Quiniou et la réponse "Lumières arabo-musulmanes et démission des philosophes" d'Eric Marion) qui ont chacun à sa façon réactivé ces truismes. Si cela ne représentait qu'un débat - marginal et peu diffusé - dans ces pages, l'affaire ne vaudrait pas d'y conscarer beaucoup de temps. Néanmoins, ces expressions ne sont que les résurgences d'une série de clichés explicatifs, cache-nez d'une fainéantise analytique - dont je n'accuse pas Quiniou et Marion par ailleurs - qui mérite d'être nommée, décrite, afin de pouvoir être combattue.

Pour citer d'autres de ces résurgences, on pourra s'attarder sur la façon dont l'intellectuel Michel Onfray a récemment "redécouvert" le Coran (étant seulement le 768e personnage médiatique à avoir réalisé cette percée conceptuelle depuis l'automne 2001, l'effort méritait d'être noté), après que le sociologue Hugues Lagrange ait "découvert" la culture avec seulement 97 ans de retard sur Bronislaw Malinowski, cependant que la police allemande et l'extrême-droite "redécouvraient" coup sur coup l'existence de la langue arabe à la suite des événements ayant pris place à Cologne le 31 décembre 2015, qui ont apparemment valu l'apparition dans le débat public européen d'une catégorie arabe propre ("taharrush gamea"), sa traduction littérale en langues vernaculaires ("harcèlement collectif", en français) ne permettant apparemment pas de rendre compte de sa spécificité (et accessoirement conduisant à une bien moins efficace dénonciation du prétendu "grand remplacement"). C'est dans le même état d'esprit que, tous les trois ans environs, un grand hebdomadaire français sort un énième numéro spécial couvrant toute l'histoire du monde arabe, de la révélation coranique à la chute du califat ottoman, "pour nous permettre de mieux comprendre l'actualité" (sans jamais nous dire comment cette actualité est censée être éclairée par des articles présentant la Grande Fitna en deux coups de cuiller à pot). En bref, il faut se rendre à l'évidence : concernant le Proche-Orient, la redécouverte systématique des pierres de Rosette que sont la culture, la langue, et l'histoire s'est instituée dans le débat public comme une sorte d'exercice de style tout aussi inintéressant que stérile, mais toujours payant.

Commençons par exclure de notre propos ce qui n'a pas vocation à y être inclus : si notre attaque peut sembler quelque peu définitive, elle ne s'applique évidemment qu'aux propos quotidiens et aux analyses prétendument expertes qui ne font que ressortir de leurs sarcophages de vieilles momies, en espérant qu'un bon époussetage leur donnera l'air frais. Il ne s'agit ici en aucun cas d'attaquer l'objet pour l'objet, ou de déclarer de façon éternelle que toute recherche est forcément inintéressante pourvu qu'elle concerne ces trois domaines appliqués au Proche-Orient. Il s'agit de dire ce qui est : que le rejet réalisé par le monde de la recherche concernant ces trois thèmes est moins lié à une censure de la part des chercheurs qu'au fait qu'il ne s'agit que de truismes, d'un intérêt absolument nul.

 

L'illusion culturelle

Edward Saïd l'avait expliqué le premier : il existe un certain rapport au savoir concernant "l'Orient" qui est partiellement défini par des rapports coloniaux de pouvoir, et la réduction dudit "Orient" à des traditions, des coutumes ou une "culture" indépassable fait partie de cette forme de savoir-pouvoir. Actuellement la fascination porte sur la religion, mais il n'en a pas toujours été ainsi. Paul Amar, spécialiste de science politique à l'université de Californie de Santa Barbara, a par exemple documenté dans un article de 2013 la façon dont un rapport à "la rue arabe", perçue comme un espace de politique dépolitisée, quiétiste et marquée par la "société civile" faisait merveilleusement écho au même cliché de "la rue arabe", lorsqu'il s'agissait d'y dénoncer des citoyens rétifs à l'autorité et à la modernisation. Regardons la façon dont l'explication fonctionne : n'est-ce pas du fait de l'irrationalité profonde de "ces gens", et de leur incapacité à vivre en bonne société que les conflits du Liban, de Syrie, de Palestine et du Yémen ont éclaté (quand bien même les mêmes qui expliquent cela sont bien en peine de nous expliquer comment les musulmans et les chrétiens du Liban, s'ils se haïssent tant, en sont venus à vivre presque 1400 ans ensemble avant la guerre civile, mais peu importe) ? Ne peut-on pas voir dans le conflit Syrien, d'ailleurs, bien plus que l'opposition de forces politiques divergente dans un contexte d'éclatements populaires divers, et de tensions politiques nationales, infranationales et supranationales, et dans des régimes marqués par un système autoritaire et dirigiste à bout de souffle, une opposition fondamentale entre deux courants de l'islam (quand bien même la confession du chef du régime en question ne soit pas exactement du chiisme, et quand bien même il soit reconnu par tous qu'il a eu une politique favorable aux groupes sunnites avant la guerre) ? Par delà le fait que l'usage systématique des violences sexuelles ait été institutionnalisé sous le régime d'Hosni Mubarak, ne peut-on pas voir dans les viols de la place Tahrir une résurgence fondamentale d'une culture patriarcale marchant - selon l'explication et le moment - à la fois à la répression et à l'exacerbation de la sexualité ?

La "culture" est un phénomène social complexe, intéressant et fascinant. Le culturalisme est son ver blanc : regardons les explications selon lesquelles "L'islam même est fasciste", "La structure familiale arabe même est fasciste", ou les propos nous expliquant que l'"On ne peut pas comprendre ce (si) Proche-Orient sans comprendre que ses habitants sont avant tout mûs par l'irrationel et la tradition". Il s'agit de réponses-réflexes, ni confirmable, ni infirmable, parce qu'inobservable. Il avait été répondu, à la sortie du livre de Hugues Lagrange, que le problème n'était pas qu'il analysât les rapports sociaux par la culture, mais que la "culture sub-saharienne" dont il parlait était une fiction, comparée aux dizaines de cultures locales réelles qu'il ne prenait pas en compte. En outre, qui peut sans sourciller affirmer que dire des Levantins qu'ils sont mûs par leurs textes religieux comme un ordinateur est mû par ses programmes ne correspond pas précisément à une affirmation racialiste et coloniale ? N'a-t-on pas eu trop de confrontations au monde réel, dans lequel les pratiquants du vaudou ne croient pas vraiment à la magie, les habitants du Pacifique-Ouest ne croient pas vraiment que l'on dispose d'un stock de mana (et les Grecs ne croient pas vraiment à leurs mythes) pour ne pas refaire une énième fois la même erreur ? Comment se pourrait-il qu'un musulman se réfère, pour chaque action de sa vie, au Coran, cependant qu'un chrétien ne le ferait pas avec le Nouveau Testament ?

Il en va des éternels relecteurs du Coran comme des éternels disserteurs sur la "culture arabe" : grands connaisseurs de généralités, ils ne s'arrêtent généralement qu'à elles. L'exégèse n'est pas dans ce discours un moyen, il s'agit d'un faux-nez, qui sert à cacher une méconnaissance fondamentale des réalités locales dont ils estiment être légitimes à parler. Traiter de "la culture" comme un tout, systématiquement "redécouvert" avec étonnement, est un excellent moyen de ne pas avoir à passer par l'analyse avant de parler.

 

L'illusion linguistique

Si la maîtrise du sophisme culturel est un exercice de style, la maîtrise du sophisme linguistique peut quant à elle être élevée au rang d'art. Prenons quelques exemples dans le vocabulaire devenu, à notre corps défendant, courant : sharia, jihadtaqiya, ulémas, mollahs, fatwa, dhimmi, zakat... qui n'a rien à dire pourra toujours le dire en arabe. Cette explosion de la terminologie arabe a un double intérêt : en premier lieu elle institue celui qui l'emploie comme un véritable spécialiste digne de confiance, car capable d'aligner les mots en apparence "techniques" ou "compliqués", elle institue une certaine dignité exotique ; en second lieu, elle permet de créer une barrière de la traduction, qui renvoie immédiatement à la première explication disponible, la "culture". En matière de légitimation, pensons au fameux Gilles Kepel, qui a très bien su faire passer ses derniers essais sur la société française au motif qu'il est parfaitement bilingue (une compétence d'enquête certainement utile en Egypte, bien moins en Seine-Saint-Denis). La maîtrise, par ailleurs, du monopole de la traduction sur une langue encore trop rarement parlée, permet une liberté dans l'interprétation qui relève des plus grands jazzmen orthographiques. Le cas déjà cité de "taharrush gamea" (que certains ont même été jusqu'à tenter de traduire par "viol punitif de femmes impies" - je rappelle qu'il signifie littéralement "harcèlement collectif" en dialecte égyptien, une réalité manifestement difficile à intégrer puisque certains contributeurs de Wikipedia ont réussi à utiliser cet article pourtant assez clair pour lui faire dire l'inverse alors qu'il est clairement écrit que traduire le terme par "viol punitif de femmes impies" est une grossière et pitoyable manipulation qui n'a aucun lien avec le contenu de l'expression) ne fait ici que faire écho à la mauvaise traduction donnée à quantité d'autres termes. Sera toujours possible l'argument final en appel à "l'interprétation libre" (puisqu'il est évident que, face à des peuplades si mystérieuses, l'interprétation ne saurait qu'être libre, c'est-à-dire complètement déconnectée des faits).

Prenons un exemple : le terme de sharia, usé et abusé jusqu'à la corde. On ne compte plus les décomptes et les cartes des "pays appliquant la sharia". Immédiatement traduit en "loi religieuse", le terme évoque un Coran qui fonctionnerait comme un code juridique lumineusement clair, bien agencé, et dont découlerait une loi correspondant aux critères du droit positif moderne. Or, la simple traduction en "loi religieuse" de l'arabe شَّرِيعَة, lequel signifie "voie" (et vient du même champ lexical, par exemple, que "route" ou "rue") est déjà problématique, pour des raisons évidentes : il transforme un terme mystique et fondamentalement ésotérique en terme juridique et exotérique. Mais il faut aller plus loin que cela en questionnant le contenu et les conditions d'applications de ladite "voie" : le travail de fixation des "règles" la définissant n'a pas été automatique, il s'est bel et bien agi - ce que ne nient pas les explications acceptées - d'une entreprise humaine, passant essentiellement par un travail de jurisprudence. Par ailleurs, il faut identifier la place que prend la normativité - et non pas la norme - de la sharia dans un système traditionnel bien plus vaste, incluant du droit positif séculier, coutumier, de l'interprétation, et quantité de sources de normes, raison pour laquelle l'une des disciplines maîtresses dans les sociétés "arabo-musulmanes" était non pas la théologie, mais bel et bien le droit. Or il est évident que l'usage médiatique et pseudo-expert du terme n'a même pas ce début de profondeur - car il ne faut pas s'y tromper la réalité est bien plus complexe que cette description rapide et grossière - et se contente d'employer le terme de façon effrayante - l'un des effets de la langue arabe sur un public habitué à y voir une langue de violence - pour mettre court au débat. S'il est vrai de dire que la plupart des pays du Moyen-Orient incluent la sharia dans leur Constitution, il devient risible d'y réduire tout système de pouvoir et toute pratique de pouvoir dans la région, de la même façon qu'il serait absurde de comprendre les actes de l'Etat britannique à travers le fait que la religion d'Etat y est l'anglicanisme. De même il serait absurde de comparer la relation du Royaume-Uni actuel à l'anglicanisme à celle, mettons, de la République de Genève sous Calvin au calvinisme, sous prétexte que les deux systèmes politiques comportent une référence à une forme de christianisme réformé dans leurs textes organiques. Il est tout aussi absurde de comparer cette référence en République islamique d'Iran et en Algérie, par exemple.

Nous pourrions de la même faço évoquer le cas de la fameuse taqiya, tactique de survie et de résistance par la dissimulation dans certaines communautés chiites pendant le Bas Moyen-Âge transformée par le simple pouvoir du réductionnisme linguistique en stratégie globale de "l'islam" permettant d'expliquer par le complot le paradoxe qui fait que les musulmans peuvent être des braves gens et avoir l'air sympathique alors que le dogme identitaire explique qu'ils ne rêvent que de tuer des "mécréants" : lorsque le réel et la théorie ne correspondent pas, il ne faut jamais hésiter à changer le réel. De préférence via l'emploi de termes d'apparence complexe, qui permettent une attitude d'autorité, et donc font taire la contradiction.

Bien souvent, en somme, l'argument ad etymologicus est une bonne façon de se satisfaire de fainéantise, quand le dit "monde arabe" est concerné (comme ailleurs, d'ailleurs : n'oublions jamais que derrière chaque personne faisant le parallèle entre "république", "res publica", et "chose publique", il y a un raisonnement vaseux). Les termes locaux peuvent être un passionnant outil d'analyse, qui nécessitent néanmoins une compétence essentielle : être réellement arabophone.

 

L'illusion historique

L'analogie historique abusive peut être un merveilleux moyen de continuer de parler lorsque l'on n'a de façon évidente plus rien à dire. Je me souviendrai personnellement toute ma vie de ce camarade ayant expliqué qu'il était naturel que l'Iran aie envie de prendre une part importante dans la politique régionale, au vu de ce que le pays serait, d'après ce même camarade, hanté par la disparition de l'Empire Sassanide en 651. Il en va de même pour le fameux "Sultan Erdogan", qui souhaiterait rétablir une dynastie disparue il y a près d'un siècle (ledit Erdogan n'hésite d'ailleurs pas à jouer de l'imagerie ottomane : preuve supplémentaire pour les analogues que leur propos est fondé). Comme le dit si bien Karl Sharro, il n'y a en somme pas un seul problème au Moyen-Orient qui ne soit expliquable en répondant à la question : "Qui a volé le chameau de qui au VIIe siècle ?".

Le problème est que l'histoire, si elle est bien évidemment un outil à la disposition des pouvoirs locaux pour justifier, exciter, encolérer ou calmer les peuples, n'est pas non plus un moteur caché qui agit les gens de façon unilatérale et simpliste. Il est plus que probable que l'Empire Sassanide tourmente beaucoup moins les dirigeants iraniens que leur capacité de gouverner dans un pays qui se confronte à au moins deux puissances régionales majeures et à une opposition interne grandissante. Il est également plus que probable que Recep Erdogan soit moins blessé par la fin de la dynastie ottomane que par sa politique de grandeur et d'influence dans une région où la Turquie, certes turque, mais surtout ancienne puissance coloniale et accessoirement alliée à la fois des Etats-Unis et d'Israël, peine à entretenir des rapports solides avec ses voisins du sud et de l'est, tout en étant rejetée par ses voisins du nord et de l'ouest. Il est possible que les Libanais soient moins obsédés par le passé des sociétés phéniciennes que par le souhait de voir leur pays ne pas sombrer dans la tourmente de la guerre civile, et de se remettre d'une relation de conflit latent avec leur "voisin du sud". Il est probable que la faible diffusion d'idéologies et d'idéologues non-islamistes dans le monde arabe soit moins liée au déclin de la pratique de la philosophie dans les universités du monde "arabo-musulman" au XIIe siècle que par la structuration du monde de l'édition et par la façon dont, à travers un système notamment d'aide internationale, les deux critiques restantes des systèmes dictatoriaux soient d'une part l'hamnitarisme dépolitisé, et d'autre part l'islamisme - plus ou moins - politisé. Il est de même possible qu'en commettant ses attaques Mohamed Merah n'ait pas été obsédé, ni consciemment ni inconsciemment, par le souvenir du cinquantenaire des Accords d'Evian. Bref, il se peut que les phénomènes politiques liés au Moyen-Orient - ou, pour ce dernier exemple, au terrorisme islamiste en France - aient des explications... politiques.

Là encore, il ne faut y voir qu'une forme élaborée de fainéantise : des coïncidences historiques ou des façons de tordre les faits pour expliquer tout par une analogie se trouveront toujours. Elles auront également toujours l'avantage de permettre à tout un chacun d'éviter de se plonger dans ce qui fait l'intérêt d'une analyse, à savoir la complexité des faits.

 

En bref, il est essentiel de se départir des discours tout faits. L'analyse par les textes, par l'étymologie ou par l'histoire n'est, encore une fois, pas à proscrire. Mais il faut savoir distinguer le - trop rare - bon grain de la - trop abondante - ivraie, un exercice qui a manqué dans des médias qui ont trop facilement cédé à l'exceptionnalisme idiot et facile. Il en va de même pour les prétendus refus venant de la communauté universitaire de "critiquer l'islam" : tant que ceux-ci ne seront pas compris pour ce qu'ils sont (une lassitude gigantesque face à des propos dignes des meilleurs cafés du commerce), il restera impossible d'avoir une discussion sérieuse sur le sujet. Discussion sérieuse qui est précisément, face à une situation qui nous dépasse tous ou presque, ce dont nous avons besoin.

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