Les Rroms, richesse et pauvreté

Je reprends ma plume pour apporter une réaction à un article lu ici-même dans le blog de Médiapart. De manière générale je préfère me taire que de critiquer, mon silence sur beaucoup de points est certainement plus parlant parfois que des prises de paroles. Toutefois il me semble important d'apporter une réponse personnelle à cet article qui m'a fait faire des bonds.

Cette année je reprends ma plume pour la première fois, étant très occupée par mon troisième film « Le temps de la Lumière » mon espace temps est réduit et mes pensées sont focalisées ailleurs.

Je reprends donc ma plume et une fois n'est pas coutume c'est pour apporter une réaction à un article lu ici-même dans le blog de Médiapart. De manière générale je préfère me taire que de critiquer, mon silence sur beaucoup de points est certainement plus parlant parfois que des prises de paroles. Toutefois il me semble important d'apporter une réponse personnelle à cet article qui m'a fait faire des bonds.

L'article en question est celui-ci : https://blogs.mediapart.fr/juliette-keating/blog/040316/stylist-le-torchon-qui-pue

Je suis tombée par hasard dessus sur Facebook et j'ai cliqué car je n'ai jamais entendu parler de ce magazine. Le but de mon post n'est pas de prendre la défense de ce magazine que je ne connais ni d'Adam ni de Eve. Ma réaction se limite à ce paragraphe :

« Page 46, je tombe sur un portrait de « La Princesse des Roms ». Chapô : « Ana Radu, la petite-fille du roi des Roms, a refusé de se marier pour lancer sa marque». Je n'ai pas eu le courage de lire la totalité de l'article mais ça commence (mal) comme ça : « Si cendrillon était réincarnée en Transylvanie, ce serait probablement Ana Radu, la créatrice de mode que le Tout-Bucarest s'arrache. Promise en mariage à 14 ans, elle est la petite-fille du roi des Roms, Ion Cioaba, et sur ses frêles épaules repose la réputation de son clan, issue de l'ethnie rom des chaudronniers nomades. » Voilà la solution! Les Roms n'ont qu'à se lancer dans la mode pour sortir des couloirs du métro. »

Cette approche concernant les Rroms me choque au plus haut point.

Tout d'abord je vais rappeler mon parcours, non pas pour justifier ni légitimer mes propos mais pour expliquer de quel point de vue je me situe. Je suis cinéaste documentariste pour ceux qui me suivent ou me connaissent mais avant j'ai longtemps été reporter photographe indépendante. Mon choix de travail documentaire n'a jamais été un choix de « commande » mais un choix propre. Dans ces choix, j'ai fait celui d'aller recueillir les paroles des Rroms qui ont été déportés dans les camps en Transnistrie pendant la Seconde Guerre Mondiale. J'ai donc sillonné les routes de Roumanie de septembre 2008 à mai 2009. J'ai été aux 4 coins du pays où j'ai rencontré de nombreux rroms de toutes conditions et de tout horizon.

Regele Florin Cioaba © Ana Dumitrescu Regele Florin Cioaba © Ana Dumitrescu
Dans ce déplacement j'ai rencontré le roi des rroms Regele Cioaba, aujourd'hui décédé et donc il est ici question de sa petite fille.

D'ailleurs sa fille Luminita a fait un gros travail de recherches sur la déportations des rroms pendant la Seconde Guerre Mondiale.

Donc je ne dirais pas que je suis spécialiste des rroms mais j'ai une connaissance terrain et culturel suffisante pour apporter un éclairage qui me semble précieux.

Famille rrom © Ana Dumitrescu Famille rrom © Ana Dumitrescu
Tout d'abord j'aimerai qu'on sorte du cliché : « le rrom pauvre dans le métro ». La pauvreté existe et elle beaucoup plus présente chez les rroms qu'ailleurs.

Toutefois le Rrom ne se résume pas à ce qualificatif de pauvre. Il y a des rroms riches, d'autres moins et d'autres très pauvres. Je trouve cela positif au contraire de ce que l'on veut nous faire croire qu'il existe des rroms riches. Les rroms sont une population variée et il ne se limite pas uniquement au qualificatif de « pauvre ».

Tout d'abord la famille Cioaba est riche. Et alors ? En quoi n'aurait-elle pas le droit de l'être plus que quelqu'un qui n'est pas rrom ? En quoi est-ce un mal de donner un exemple différent qui pour le lecteur lambda permet de découvrir justement que les rroms sont tous différents, qu'ils ne sont pas condamnés à la pauvreté éternelle?

Château rrom - Mediaș © Ana Dumitrescu Château rrom - Mediaș © Ana Dumitrescu
Dans mes escapades documentaires j'ai eu la chance de visiter des châteaux rroms. D'ailleurs il existe des villes entière de ces châteaux en Roumanie. J'ai aussi mis les pieds dans les pires bouis-bouis là où peut de gens oseraient aller.Ca marche aussi en France Il existe aussi des français riches et des français pauvres, certains très pauvres. Il existe aussi des hommes et des femmes rroms artistes, écrivains ou politiques .

Cette phrase lancée comme ça « Voilà la solution! Les Roms n'ont qu'à se lancer dans la mode pour sortir des couloirs du métro. » se veut compatissante. Or cette phrase je la trouve d'un mépris profond, emprunt d'un paternalisme néo-colonialiste. Le mythe du rrom qu'il faut nous brave français sortir du métro. Et ho scandale ! Ana Radu est riche ! Mais pourtant ce n'est pas la richesse qui a tout donné à Ana Radu. Il faut savoir que quelles que soient les possibilités financière d'une famille rrom le poids des traditions est lourd voir très lourd. Test de virginité, nez coupé pour les femmes infidèles et autre joyeuseté du genre existent. J'ai été moi même témoin de certaines choses qui aurait fait bondir plus d'un en France.

Alors oui Ana Radu a grandi là dedans et Ana Radu fait des fringues ! Et alors ? Qu'est ce qui dérange là dedans ? C'est peut-être pas assez glorieux ?

Moi je trouve ça génial que Ana Radu fasse des fringues. Je suis heureuse que d'un mariage forcée Ana Radu ait réussi à construire sa vie. Je suis heureuse aussi qu'Ana Radu soit invitée partout pour raconter comme elle a réussi à échapper à son mariage forcé. Et ça pour pour les petites filles rroms. Ana Radu n'est pas chercheuse ni médecin, peut-être mais ce n'est pas une raison de ne pas voir le verre à moitié plein dans une situation si compliquée pour les rroms. Et ce n'est pas en tapant sur les Ana Radu de ce monde que l'on règlera les problèmes de misère des autres. Donc en ce jour des droits des femmes, merci à toutes celles qui cassent leur carcan, font parfois faire un tout petit pas, mais ce petit pas aussi ridicule soit-il à nos yeux blasés est parfois un grand pas pour d'autre.

NB/ et pour le coté journalistique de Stylist j'applaudis le fait que ce soit les seuls parmi beaucoup de journalistes que j'ai pu lire qui ont précisé l'ethnie des Caldarare (chaudronniers) ce qui a une importance dans la compréhension des rroms, des différences voir des rivalités entre eux.

Pour finir voici quelques témoignages recueillis lors de mon travail sur la question :

ELISAVETA (née en 1923) origine : Caldarar

Elisaveta © Ana Dumitrescu Elisaveta © Ana Dumitrescu
Ils ont tous été réunis. Quand ils nous ont réuni, on avait de tout. Charrette, or, chevaux. Nous étions riches. On nous a tous pris. Pourquoi ne nous ont-ils pas tué ?

Pas de nourriture, des poux. Il y avait tellement de poux qu'on se faisait des plaies. Nous n'avions plus que les os sur nous. Là-bas tant qu'on y est restés, on n'avait plus envie de rien, ni d’amour, ni de mariage. Mes frères sont morts là-bas. On était 10 enfants, seuls 5 sont revenus. Mort de faim, typhus. Ils étaient gonflés comme des ballons, ils n'avaient que de l’air en eux. Il n’y avait pas d’eau non plus. Il fallait faire 10 km pour aller la chercher.

 

PETRU (né en 1930) origine : Cortorar

Petru © Ana Dumitrescu Petru © Ana Dumitrescu
Ils nous en emmené au Buc, les enfants aussi, avec notre richesse qu’ils nous ont pris là-bas. Ceux qui avaient encore un peu d’argent ont vécu, les autres sont morts. Ils sont venus prendre 10 familles (74 personnes) de notre commune. Tous les « types » de tsiganes. Déportés. Ils nous ont retenu 2 ans. Nous sommes partis sur la route. Il y avait un vieux de 86 ans avec nous qui est mort en route. Nous avons dû l'enterrer avec des moyens de fortune, nous n'avions même pas une pelle pour creuser la tombe. Quand il n’y avait plus rien à manger, vous abandonniez votre enfant à la croisée des chemins. On n'avait plus de force pour le porter. On n’avait pas le choix. L’enfant mourrait de faim. Les gens mourraient les uns après les autres. Tous les jours nous ne voyions que la mort. Le typhus est tombé sur nous. Ca c'est propagé de l’un à l’autre. C’était inimaginable ce qui était là-bas. C'est comme les maladies dans le poulailler. Le lendemain tout le monde était mort. On est partis là-bas à pied et dans nos charrettes. On était escortés tout le long du chemin. On a mis 6 mois pour arriver là-bas. Toutes les nations de tsiganes ont été prises. Je ne croyais pas que je serais revenu de là-bas. J’étais petit à l’époque. Birzula (commune de déportation). On a été déportés au Buc dans plusieurs petites communes. Ceux qui avaient des tentes vivaient dans les tentes, les autres ont fait des travées. On était envoyés à la mort. Ils nous ont pris notre argent, nos richesses, les « verres en argent ». La milice nous contrôlait, c'est eux qui nous ont dépouillé. On était aux travaux forcés. (Discussion en Rromani...)

 

REGELE Florin CIOABA

Regele Florin Cioaba © Ana Dumitrescu Regele Florin Cioaba © Ana Dumitrescu
Pour ma famille l’Holocaust signifie un moment que nous n'oublierons jamais. Mes parents et mes grands parents l'ont vécu en étant déportés. Mon père avait 7 ans. Mon grand père bouloche, a essayé d'organiser la vie là-bas, en essayant d'aider les autres à survivre. Ceci est la plus grande tragédie vécue par les Rroms en Roumanie. Mon père a été un des premiers à se battre et s'occuper du problème de l'Holocaust. De ce que m’ont dit mes aïeux, il y avait peu d'Allemands dans les camps. Ce sont essentiellement des soldats et des miliciens Roumains qui surveillaient. Là-bas on donnait une croute de pain une fois par semaine. Notre « Buc » est différent d'Auschwitz et de Birkenau par le fait que là-bas les gens étaient gazés. Au Buc on a laissé les gens mourir de faim. Antonescu n'était pas obligé d'envoyer les tsiganes au Buc. Il l'a fait afin de rentrer dans les bonnes grâces d’Hitler. Je souhaite en tant que représentant du peuple rrom faire, au nom du peuple rroms et de nos morts, un mémorial. 9 septembre : date commémorative de l'Holocaust. Toute l’ethnie rrom doit commémorer cet Holocaust et se rappeler du passé pour que cela n'arrive plus. Les fantômes du passé ont tendance à ressurgir de nos jours. On entend que les Rroms sont inférieurs, qu'ils doivent être exclus de la société. Doit-on tolérer cela à notre époque ? Nous devons tirer le signal d’alarme. Nous devons se battre pour l’égalité et que les jeunes n'oublient pas le Buc.

 

 

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