A la recherche de l'Europe perdue

Emmanuel Macron a été présenté comme le candidat de l'Europe, celui qui est amené à renforcer les relations européennes. Il a été salué et applaudi en Roumanie. La Roumanie est un des pays les plus favorables à l'Europe.

« D'un rythme lent elle le dirigeait ici d'abord, puis là, puis ailleurs, vers un bonheur noble, inintelligible et précis. Et tout d'un coup, au point où elle était arrivée et d'où il se préparait à la suivre, après une pause d'un instant, brusquement elle changeait de direction, et d'un mouvement nouveau, plus rapide, menu, mélancolique, incessant et doux, elle l'entraînait avec elle vers des perspectives inconnues. Puis elle disparut. »
A la recherche du temps perdu, Marcel Proust.

Emmanuel Macron a été présenté comme le candidat de l'Europe, celui qui est amené à renforcer les relations européennes. Il a été salué et applaudi en Roumanie. La Roumanie est un des pays les plus favorables à l'Europe, un beau projet, un beau projet auquel j'ai cru longtemps et auquel je commence sérieusement à me demander si ce n'était qu'une illusion, un mythe. Tel Marcel Proust, je suis à la recherche de l'Europe perdue, celle que je m'imaginais.

Donc tout d'abord je vais essayer de comprendre pourquoi la classe moyenne roumaine est aussi pro-européenne alors que la France est largement plus réticente à cette dernière.

La Roumanie je n'y ai jamais vraiment vécu vu que je suis ce qu'on appelle une française de deuxième génération. Je suis partie en 2007 découvrir le pays de mes origines. J'ai travaillé quelque temps là-bas, à l'époque pour des médias ou des agences photos. J'ai donc découvert cette Roumanie que je ne connaissais que par mes vacances. 2007 c'est aussi et surtout l'entrée de la Roumanie en UE. Une forme de liesse et d'espoir existaient. La Roumanie aurait enfin des routes, enfin un bon niveau de vie, enfin accès à beaucoup de choses dont elle rêve.

 © Ana Dumitrescu © Ana Dumitrescu

J'y suis retournée concrètement l'an dernier et cette année pour un film et des projets documentaires. J'ai donc revu la Roumanie après 10 ans d'Europe. De mon regard de française force est de constater que je n'ai vu aucun changement palpable. En 2007 il y avait déjà des magasins, des Mac Do et tout le système de consommation habituel d'un pays capitaliste. Personnellement je m'attendais à un changement plus fort, plus visible, plus palpable. J'ai trouvé quelques tronçons d'autoroutes supplémentaires mais pas de quoi relier le pays. La majorité de ce qui est prévu est encore en construction et personne ne sait réellement quand cela sera fini. 
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Les charrettes circulent toujours à la campagne, tractées par des chevaux parfois par des boeufs, pas de tracteurs ou très peu, déjà vieux pour la plupart.

J'ai vu quelques bâtiments inutiles financés par l'Europe dont un centre immense de conférences construit et abandonné au milieu de nulle part.

Je me suis dit que n'ayant pas habité dans ce pays certainement beaucoup de choses devaient m'échapper. Alors j'ai décidé de demander aux gens ce qui a changé. J'ai demandé à plein de personnes ce qu'apportait l'Europe ? Tout le monde m'a dit que la Roumanie a changé en bien. OK. Ensuite j'ai demandé quels changements il y a eu ? Et là je suis restée sur la réponse c'est mieux qu'avant mais sans savoir où est le mieux. OK. Même en insistant et en demandant des arguments je n'ai rien obtenu de plus que « c'est mieux qu'avant ».

Cet hiver la Roumanie a eu un gros mouvement de manifestations qui a fait le tour de l'Europe hashtagué #Rezist. Je vais ici refaire un récapitulatif succinct des événements politiques qui ont conduit à ce mouvement. Décembre 2016 il y a les élections législatives. Le PSD les remporte. Le PSD est une forme de parti socialiste honni par la classe moyenne et adoré par les plus pauvres et les retraités. Je ne rentrerai pas ici dans tout le bordel politique, à moins d'être fou ou suicidaire je pense qu'il faut en rester éloigné. C'est un feuilleton digne d'une télénovela et si vous avez manqué les 27 dernières années vous devez faire une session de rattrapage intensif pendant quelques mois et ce à temps plein. Et même là vous n'êtes pas certain de tout comprendre. Brad a trahi Kevin qui est le fils caché de Robert et Jill avant le divorce de Jill et Norman qui parti en solitaire faire le tour du monde et où il a rencontré Albert qui lui a dit que Kevin n'était pas son fils. Bref vous m'avez compris (ou pas).

Donc le mouvement #Rezist est parti d'une loi qui était censée gracier certaine peines. Il faut aussi savoir que la Roumanie est dans une longue problématique liée à la corruption et donc pour résumer la loi permettait de gracier certains politiques au passage.

Le point qui m'intéresse ici ce sont les manifestants. C'est donc une classe moyenne, qui s'est créée petit à petit après la Révolution. Et cette classe moyenne dans sa grande majorité est donc pro-européenne. J'ai donc essayé de mieux comprendre la situation. Et là à ma grande surprise de française les attentes ne sont absolument pas les mêmes. On veut du libéralisme. On est face à une défiance totale de l'Etat qui n'est pas considéré un Etat providence. Même l'augmentation récente du SMIC a été mal accueillie, certains considérant que le pays serait moins compétitif. Ma mâchoire a failli se décrocher.
Effectivement le SMIC est passé de 157 euros en 2012 à 322 euros en 2017. On peut donc dire qu'il a effectivement augmenté. Pour le reste je vous mets les constats de l'UE (GOPE 2016) qui restent terriblement flous. On ne comprend pas bien au final si le SMIC a augmenté suite à des décisions gouvernementales ou à une quelconque recommandation de l'UE. Et on ne comprend pas bien quelle sera la suite à part qu'il y aura une réforme sans plus de détails dans le texte. On note toutefois le terme de compétitivité qui apparaît.

« Le salaire minimum, qui est parmi les plus faibles de l'Union, a augmenté considérablement depuis 2013, mais l'absence de critères objectifs pour le fixer est source d'incertitude. Un groupe de travail tripartite a été créé pour mettre au point la réforme de la fixation du salaire minimum, mais il n'existe toujours pas de lignes directrices ni de critères clairs qui tiendraient compte de son incidence sur la création d'emplois, les conditions sociales et la compétitivité. D'une manière générale, le dialogue social reste peu développé. »

On va prendre en compte le coût de la vie qui reste malgré tout très élevé. Il est vrai que certains produits sont moins chers mais l'essence est à 1,20 euros, le prix des voitures est le même qu'en France, le prix des équipements électro-ménagers idem et certains produits de la vie courante aussi. Seuls les loyers sont généralement plus bas qu'en France mais en règle générale un loyer pour un grand T2 selon les villes oscillent entre 250 et 350 euro hors charge. Je répète que le SMIC est à 322 euros.

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Donc la situation est difficile mais la population dite de classe moyenne ne veut pas entendre parler de social. Pour mieux comprendre le phénomène il faut se pencher sur l'histoire de la Roumanie qui sort de quelques décennies de Communisme. La classe moyenne actuelle est une forme de nouvelle classe moyenne qui espère un avenir radieux. C'est une classe de type hyper-libérale qui ne souhaite pas de mesures sociales ou à minima. Le spectre du communisme ressurgit pour toutes mesures sociales. Le communisme c'est le point Godwin local. Social est égal à communisme. La hausse des salaires ? C'est communiste. On aimerait avoir au final un état minarchiste, ne pas payer de charges et que chacun se démerde.

Donc on est dans l'attente d'une Europe qui favoriserait cet ultra libéralisme et les Français ne pensant pas comme cela sont donc des bolchéviques à la solde de Poutine. Vu de Roumanie, la France compte 19,6 % de bolchéviques en puissance, ceux du quota des insoumis auquel éventuellement on peut rajouter les 6% de bolchéviques de Hamon. La peste et le choléra ainsi sont-ils nommés par certains. On en est là.

De l'intérieur du pays on vit donc l'espoir du rêve européen et Emmanuel Macron le personnifie.

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Mais derrière tous ces pro-européens qui espèrent et qui espèrent encore , il y a tous les autres qui n'ont pas rencontré l'Europe ou alors en quittant la Roumanie. Cela se sont les travailleurs pauvres donc la majorité du pays. Dans cette classe là on trouve une majorité d'eurosceptiques, comme en France, qui se sentent délaissés.
Depuis 2007 beaucoup de travailleurs sont partis à l'étranger, y compris des travailleurs qualifiées, des médecins et des ingénieurs. Du coup la Roumanie ne connait pas vraiment le phénomène de chômage mais souffre d'un déficit drastique de certaines professions, en premier lieu dans le corps médical. Ceci a accentué le phénomène des cliniques privées qui payent mieux leurs médecins et donc a contribué par effet ricochet au manque de médecins dans le public. J'ai vu de mes yeux une femme mendier dans la salle d'attente après une consultation médicale. Elle était opérée d'un cancer du colon et ne pouvait pas payer sa consultation. Même la secrétaire du cabinet a donné un billet. On préfère fermer les yeux au nom du meilleur promis de l'Europe, meilleur qui a des fortes chances de ne pas arriver, en tout cas sous une forme humanisée. Dans la société roumaine, les écarts se sont creusés d'une manière exagérée. 

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Les derniers modèles de BMW côtoient les charrettes. Les riches sont devenus très riches, les pauvres très pauvres et le gardien du temple c'est donc cette fameuse classe moyenne qui se sent exister en espérant que tout progresse vers le mieux.

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Pour revenir aux eurosceptiques ce sont ceux qui n'ont eu aucun bénéfice visible de l'Europe, ceux dont l'usine a fermé, essentiellement des usines locales remplacées par des usines étrangères, etc. Sauf que la Roumanie a une longue acceptation de la pauvreté et il n'y a pas vraiment d'organisation syndicale ou autre.

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A côté de cela les valeurs type la religion, la famille traditionnelle et autres pensées pas très progressistes ont le vent en poupe. Actuellement la coalition pour la famille qui a recueilli 3 millions de signatures, c'est-à-dire approximativement 12% de la population veut un référendum pour graver dans la constitution le fait qu'un mariage ne peut exister qu'entre en homme et une femme. Bizarrement hyper-libéralisme ne rime pas avec hyper ouverture. Au contraire. Pour info je rappelle que la Roumanie n'est pas un pays laïque. La construction d'églises bat des records et est un secteur qui se porte bien. Les valeurs nationalistes ont elles aussi le vent en poupe.
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Je ne compte plus les Honneur et Patrie tagués sur les murs. Le vent gronde. On a peur des réfugiés et on revit sans arrêt un autre traumatisme historique, l'Empire Ottoman. On est dans la crainte de l'islamisation de la Roumanie. On est dans le regret d'une grande Roumanie, force industrielle et grande nation européenne. Tout cela se bouscule, s'affronte et tire vers deux extrêmes, le repli total ou l'hyper-libéralisme décomplexé. Au milieu des deux, les gens endurent.

Donc pour récapituler nous avons une classe moyenne hyper-libérale en Roumanie doublée d'une classe très pauvre eurosceptique, avec une montée des valeurs traditionnelles des deux cotés.

L'autre problématique majeure de l'Europe à ce jour c'est qu'elle n'est pas garante des droits humains et des libertés. On le voit bien dans le cadre de situations politiques complexes comme en Hongrie ou en Pologne où le droit à l'avortement a été remis en question. C'est aussi le cas en Roumanie où on parle d'interdire l'avortement pour repeupler le pays (je rappelle que 20% de la population c'est à dire 4,5 millions de Roumains vivent à l'étranger). Le corps des femmes devient un paramètre de modulation démographique. Rien que le concept fait froid dans le dos.

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Quant à la situation des rom, elle est totalement dramatique. La libre circulation a entrainé un déplacement de la misère, un renvoi de la balle de pays en pays, ne solutionnant pas l'origine du problème. En Roumanie on vit sur un principe communautaire où les populations ne se mélangent pas. Ceci occasionne une fracture énorme de la société qui ne se mélange pas, ne se côtoie pas.

Toujours dans le concept du libéralisme le plus total un tas d'idées saugrenues circulent.
Au nom de la sacro-sainte liberté individuelle tout devient possible. Pour donner quelques exemples voici quelques discussions abordés dernièrement. Pêle-mêle sur le tapis du débat public on a entendu qu'il fallait laisser la libre décision de vacciner ou non ses enfants, autoriser de nouveau le travail des enfants car les parents sont plus à même de décider, idem pour l'école à la maison, libre de toute contrainte éducationnelle et au bon vouloir des parents qui décideront d'enseigner ce qui bon leur semble.

Le trop plein de libéralisme arrive à une défiance totale vis à vis de l'Etat qui à moyen terme est porté à disparaître dans sa forme actuelle. C'est aussi cette question qui doit nous interpeller dans la question européenne. Voulons-nous finalement d'une Europe avec une seule gouvernance supra-étatique ? Le fait que cette forme de défiance existe m'a fait sérieusement réfléchir à la question qui il y a un an encore me paraissait de l'ordre de la science-fiction. Si effectivement certains états d'Europe deviennent minarchistes ne conservant que certaines fonctions régaliennes on peut se demander quel visage aura l'Europe de demain.
Là toutes les barrières auront sauté sans être remplacées par un modèle viable et démocratique, sans avoir au préalable combattu les inégalités, la pauvreté et le respect des droits humains.

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L'autre côté dangereux de tout cela c'est que la classe moyenne actuelle n'a pas conscience de sa propre fragilité. Pour avoir travaillé avec cette classe moyenne en Grèce pour mon film Khaos et pour avoir vu sa destruction rapide et immédiate, je crains fortement que le rêve européen ne provoque un désenchantement de masse à la première bourrasque et surtout au passage à l'Euro. Mais le temps que le rêve s'évanouisse on aura eu le temps de privatiser l'ensemble du système, de laisser la place au nationalisme, à la religion et de transformer le rêve en cauchemar, voire même fait disparaître la place de l'Etat. Quelle direction prendra alors cette classe moyenne frappée de plein fouet si le pire scénario se produit ?

Chaque pays européen vit aujourd'hui sur une attente totalement différente de l'Europe. L'Europe est constituée de pays qui n'ont pas la même maturité politique, pas la même perception des choses, pas du tout les mêmes désirs. Ne dit-on pas en amour que des personnes qui s'aiment sont deux personnes qui regardent ensemble dans la même direction ? Ici on est face à un profond strabisme divergeant. Je ne vois pas comment tout cela pourra évoluer et au final dans quel sens, vu qu'il n'y a pas un sens mais plusieurs.

J'ai fondé comme beaucoup un rêve européen. L'idée d'un monde sans frontières me plait toujours autant. Pourtant force est de constater que l'Europe dans sa situation actuelle est loin de ressembler à un idéal. L'histoire de chaque pays, sa pensée dominante, son orientation font que dans les faits le seul point commun réside dans l'harmonisation de l'économie car pour le reste les barrières à ce stade sont infranchissables. Et c'est bien la question économique qui inquiète le plus car les solutions économiques souhaitées par les Français ne sont pas forcément celles ni de l'Europe ni de ses voisins européens.. Aujourd'hui le constat de l'aggravation des pauvretés est un constat flagrant. La montée des pensées réactionnaires est elle aussi une réalité très présente dans de nombreux pays si ce n'est tous. Nous sommes actuellement dans l'anti-chambre du pire qui nous guette.

Nous avons besoin donc de clarifier ce qu'est réellement le projet européen, d'avoir des véritables réponses au plan national mais aussi et surtout au plan supra-national car les pays entre eux sont des vases communicants, permettant de baisser le chômage d'un côté, de l'accroitre de l'autre, de bouger les entreprises, de générer un tas de mouvements au milieu duquel l'humain est oublié, la haine entretenue, générant ainsi nationalisme et populisme en réaction.

Ce n'est pas une Europe technocrate qu'il nous faut mais une Europe proche de ses Européens. Donc le défi européen doit passer avant tout par la lutte contre la pauvreté, les inégalités sociales, la lutte contre les discriminations, la culture et l'éducation, l'harmonisation des salaires vers le haut et non vers le bas pour stopper le dumping social, arrêter la destruction des acquis sociaux pour les pays en bénéficiant et créer des acquis sociaux pour les autres si on veut faire un barrage efficace à ce qui couve en silence car les extrêmes droites savent être européennes, jouer sur les oubliés du système et attendre patiemment leur heure. Il suffit de peu. De très peu. Nous ne sommes absolument pas sauvés du marasme et j''ai bien peur que ce défi européen, le seul qui pourrait changer la donne, n'est pas d'actualité.  

 

EDIT : Pour illustrer mes propos je joins un article du Gorafi local qui plaisante sur le libéralisme. Le mega image est une sorte de Carrefour market. L'article dit que à cause de la concurrence un Mega Image a ouvert à coté d'un autre et à cause de la dure concurrence, un des deux a fait faillite.

http://www.timesnewroman.ro/monden/un-magazin-mega-image-a-fost-inchis-dupa-ce-a-fost-bagat-in-faliment-de-mega-image-ul-de-langa-el

EDIT 2 : Pour la suite, qui n'est pas très réjouissante : Famille, Europe, Patrie > https://blogs.mediapart.fr/ana-dumitrescu/blog/100517/famille-europe-patrie

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