Raphaël Enthoven, burkini, bikini, bonnes mœurs et féminisme

Suite à mon précédent billet concernant la question de Raphael Enthoven sur les partisans du burkini et après un échange de tweets succincts mais néanmoins cordiaux, Raphael Enthoven m'a renvoyé vers sa réponse qui fait écho à ce texte...

Suite à mon précédent billet concernant la question de Raphaël Enthoven sur les partisans du burkini et après un échange de tweets succincts mais néanmoins cordiaux, Raphaël Enthoven m'a renvoyé vers sa réponse (à lire ici) qui fait écho à ce texte : https://fr-fr.facebook.com/raphaelenthovenofficiel/posts/1205661352813298

Avant de rentrer dans le vif du sujet, j'ouvre une petite parenthèse drôle. Hier soir en me couchant j'ai pris le temps de lire le dernier papier de Marcel Sel. Après m'être frotté les yeux à plusieurs reprises j'ai dû me rendre à l'évidence que nous avions choisi le même cheminement pour répondre à Raphaël Enthoven, celui de Marcel étant antérieur au mien. Répondre à une question revient à définir les mots de cette question, voie que nous avons emprunté tous les deux. Notons que nous avons défini tous les deux le mot partisan avec la référence du Larousse :). Si vous voulez donc avoir un développement autre par un cheminement identique je vous invite à lire l'excellent Marcel Sel ici : http://blog.marcelsel.com/2016/08/15/cachez-ce-burkini-fissa/

J'en reviens à la réponse de Raphaël Enthoven qui en fait est une réponse à un de ses amis, Mathieu Potte-Bonneville. Je ne m’arrêterai pas sur le texte de Mathieu Potte-Bonneville, non à cause de sa qualité mais tout simplement parce que mes posts ont comme fil la question de Raphaël Enthoven et non les réponses à la dite-question.

Tout d'abord je voudrais souligner le fait que je regrette que la réponse de Raphael Enthoven soit une réponse à Mathieu Potte-Bonneville (tout en y glissant des réponses à d'autres réactions). Le débat que la fameuse question a suscité dépasse l'échange épistolaire entre deux personnes, aussi intéressant soit-il. En posant une question à un ensemble, il me paraît important de formuler une réponse à ce même ensemble. J'ai la désagréable sensation d'avoir répondu à une question publique tout en m'insérant au moment de la réponse dans une conversation devenue subitement privée. Sans vouloir vous offenser Raphaël et avec tout mon respect, mais agir ainsi c'est faire sentir le poids des élites, celles qu'on regarde à la télé discuter entre-elles.

Avant d'entrer dans le vif du sujet, je déplore qu'une telle question (qu'on soit offusqué ou pas, à tort ou à raison) entraîne des insultes. Notre société dégénère en une foire d'empoigne continuelle. Il n'y a plus débat. Tout devient inaudible. Tout se déforme dans les méandres du net et des réseaux sociaux. Twitter est clairement conçu comme un ring de boxe où chaque uppercut doit être direct, court et rapide. C'est une des raisons pour laquelle je ne perds pas mon temps à polémiquer et je préfère m'étaler ici pour exposer un quelconque raisonnement.

La réponse à la lettre de Matthieu Potte-Bonneville est longue au contraire de la question qui elle est courte. Elle est complexe et apporte quelques éclaircissements sur la fameuse question. Je vous invite à la lire. Elle a le mérite malgré son coté discussion épistolaire de placer la position de Raphaël Enthoven. On apprend donc pèle-mêle qu'il est contre l'interdiction du burkini, que "les partisans du burkini" désigne les associations anti-islamophobie (d'après ce que j'en ai compris) et que sa crainte principale est la venue de l'islam radical en France.

Dans le fond sa réponse est en fait moins intéressante que sa question. Je dois l'avouer, il avait raison. Sa réponse reflète une pensée d'une certaine partie de la France. Ni celle de droite ni celle de gauche. Une pensée qui n'est pas forcément liée à un partie politique ou à un autre. Une France qui a peur et qui se protège en croyant régler un quelconque problème en s'intéressant à ce qui est visible : les signes ostentatoires de pratique religieuse dans l'espace public. Cette discussion je l'ai eu à d'innombrables reprises lors de la tournée dans les salles de cinéma de mon film "Même pas peur !" d'octobre 2015 à février 2016. J'ai été confrontée à ces questionnements et je me suis rendue compte que la peur était bien réelle. Donc oui cette réponse est représentative d'une partie de l'opinion publique.

Ce qui est rassurant dans ce texte mais qui par ailleurs prend une trop petite place, c'est que Raphaël Enthoven est contre l'interdiction du Burkini. Le vrai libéral est effectivement celui qui n'a pas envie de voir l'Etat légiférer pour tout et rien. C'est en cela que j'arrive à apprécier le libéralisme.

Comme je ne suis pas là pour faire une analyse de texte je vais me pencher sur justement l'objet du litige, c'est-à-dire le fameux arrêté de la Mairie de Cannes qui a donc généré des "partisans du burkini" qui se trouvent dans la question de Raphaël Enthoven. Il ne me semble pas qu'avant cet arrêté il y avait des quelconques partisans du burkini dans le paysage public. Pour ma part je n'en ai pas vu. Raphaël Enthoven ne définit pas clairement ces fameux partisans mais j'en ai conclu qu'il parlent des association anti-islamophobie (si je fais erreur, merci de me corriger). En gros le terme prosélytisme est sous-entendu sans être prononcé réellement. Du moment où vous êtes une association engagée qui défendez une cause vous êtes forcément dans un combat politique, philosophique, idéologique. Certains trouveront ça normal d'autres choquant. Tout dépend là aussi de ce qu'on attend d'une association. J'éviterai de rentrer dans le débat de l'an dernier : l'islamophobie existe-t-elle ? Bref.

Je reviens donc vers cette arrêté qui est le presque départ de tout ça. Je dis bien presque départ vu que le réel départ a été l'histoire de privatisation de la piscine à Marseille. Ca aussi c'est un autre débat. Sur la privatisation et ce qu'on peut ou non faire. Là non plus je ne rentrerai pas dedans vu l'épaisseur du débat.

Revenons donc au burkini à la plage. Tout d'abord il faut savoir qu'un arrêté n'est pas une loi mais un écrit qui fixe les règles de vie de la commune dans le cadre et le respect de la loi. Le tribunal administratif a d'ailleurs jugé l'arrêté conforme. Mais que dit cet arrêté ?

Concrètement c'est un arrêté d'exception dans le cadre du contexte actuel. Il dit « que la France et les lieux de culte religieux sont actuellement la cible d’attaques terroristes, est de nature à créer des risques de troubles à l’ordre public (attroupements, échauffourées, etc.) qu’il est nécessaire de prévenir. ». Donc c'est un arrêté à caractère temporaire et préventif.

Pour rentrer dans le vif du sujet la formulation choisie par le maire de Cannes est la suivante :

« L’accès aux plages et à la baignade est interdit à compter de la signature du présent arrêté jusqu’au 31 août 2016 à toute personne n’ayant pas une tenue correcte, respectueuse des bonnes mœurs et de la laïcité, respectant les règles d’hygiène et de sécurité des baignades adaptées au domaine public maritime. »

Et c'est là où pour ma part je reste assez interloquée. Cet arrêté a été jugé valide tout simplement parce qu'il ne désigne pas clairement une position. Et c'est justement parce qu'il ne désigne pas clairement une position qu'il est choquant.

Je remets en mémoire un autre arrêté, lui pris par la mairie de Paris, dans le cadre de Paris-Plages en 2006 (à lire ici).

On se rend compte donc que ce qui est interdit c'est une tenue incorrecte qui n'est pas respectueuse des bonnes mœurs et de la laïcité. J'aimerais comprendre ce que sont les bonnes mœurs ? Qui définit les bonnes mœurs ? Au vu de ce texte on peut donc aussi se demander si les strings, les seins nus et autres ne seront pas alignés par une amende de 38€ au même titre que le burkini. Finalement pro-string et pro-burkini peuvent très bien se retrouver ensemble au même ban de l'infamie un jour si ce n'est dès maintenant. Ironie du sort, interprétation des textes. Tout dépend de qui exerce le pouvoir. Ménard voulait créer un fichier ADN sur la base des crottes de chiens. Nous ne sommes donc jamais à l'abri d'aucune lubie passée, présente ou future. Voici quelques notions sur les bonnes moeurs dans le droit.

Je noterai non sans une certaine ironie que le respect de l'hygiène à la mer est un prétexte assez fallacieux mais il doit faire partie de la phrase type de ce genre d'arrêté. Tout le monde fait pipi dans l'eau. Même moi.

Je précise également que les arrêtés des mairies qui ont décidé de fixer certaines règles de ce type sur leurs communes ne sont pas accessibles en ligne sur le net. Ca favorise l'interprétation et la rumeur. Il aurait été bien dans le cadre d'un débat de ce type d'avoir un accès facile à ces informations.

Je note aussi l'absurde de montrer en permanence des nonnes sur la plage pour défendre le burkini. Je le répète, ces arrêtés auxquels on donne beaucoup d'importance sont limités dans le temps et à quelques villes. Ils ne sont ni majoritaires ni représentatifs. Dans la majorité des endroits, vous pouvez être habillés en soutane ou en burkini sans que rien ne se passe. En voulant démontrer les choses par l'absurde on tombe dans la généralisation d'un évènement localisé. C'est contre-productif.

Pendant ce temps-là et grâce à ce débat ma foi (ou pas sic) assez stérile qui a eu juste le mérite de faire connaître le burkini à tous, on voit que les ventes de cet objet marketing explosent.

Dans la réponse de Raphaël Enthoven, il parle de sa crainte de l'Islam radical. Ceci suscite en moi une question simple. Est ce que l'islam radical permet le burkini ? Est ce qu'il permet aux femmes d'aller sur la plage, de nager, etc... ?

Je ne suis pas une spécialiste de l'Islam encore moins de ce qui est nommé radical mais il me semble toutefois fort antinomique d'être radical et d'autoriser de telles distractions... D'après ce que j'ai pu lire c'est qu'au contraire les salafistes jugent ce vêtement impudique.

Nous voilà donc bien.

Ceci me pose une autre question. Avant l'invention du burkini comment se baignaient les femmes ? Habillées ? Elle ne se baignaient pas ? Elles étaient toutes en bikini ? Pour pouvoir faire un vrai comparatif il faudrait une vraie étude. Pour cela il faudrait savoir comme cela se passait il y a 10 ans, 20 ans. Et puis il y a aussi le jilbab de bain qui devait exister d'avant. Mais le burkini étant un mot valise, tout le monde y entends le mot burqa qui fait peur.

Pour revenir donc aux fameux arrêtés j'aimerais également comprendre comment ils seront mis en pratique. Une police municipale va sillonner les plages pour définir ce qui rentre dans les bonnes mœurs et la laïcité  et donner des PV ? Apparemment c'est déjà le cas à Cannes et en toute sincérité peut-on encore parler de vacances dans ce contexte là ? A ce train-là, la montagne vous gagne.

Les bonnes mœurs (et non pas les bonnes soeurs) nous font forcément revenir au string. Raphaël Enthoven nous parle du string sur les plages saoudiennes. Le choix du string me paraît très hasardeux pour représenter un symbole d'émancipation de la femme. Il le dit d'ailleurs lui même dans sa réponse. Il m'a « reproché » ne pas être claire dans ma première réponse. Je vais être plus explicite : je crois que fondamentalement le string est le cadet des soucis de la femme saoudienne mais aussi de toute lutte féministe. Comme il le dit lui-même, le jour où il portera un « strong » on pourra peut-être parler d'égalité quelconque, de mauvaise égalité... A part le jour de notre naissance où nous naissons tous à poils, nos chemins et nos égalités divergent très vite. On peut supposer donc que le string est une image, une métaphore. Le problème c'est que la majorité des femmes ne s'y retrouvent pas. Les femmes ont besoin d'éducation, de travail et de vraie égalité. Les femmes n'ont pas besoin que leur corps soit une variable d'ajustement politique. Les femmes ont besoin de philosophie, de mathématiques, de géographie et d'histoire. Les femmes ont besoin que la société civile soit à la hauteur d'un véritable engagement qui dépasse les querelles qui font les choux gras des réseaux sociaux.

Quand Cécile Duflot se fait siffler à l'assemblée nationale, les femmes ont besoin d'une vraie sanction à ce moment-là. Quand une femme se fait huée, méprisée, injuriée par quiconque pour son sexe elle a besoin d'un débat de société.

Savez vous qu'en France on excise encore des petites filles ? 50 000 femmes sont concernées.

La liste des horreurs faites aux femmes est bien longue et absolument pas liée à l'islam. Je vous mets un article sur le point du mari.

Je vous suis infiniment plus reconnaissante Raphaël Enthoven quand vous amenez dans l'espace médiatique ce genre d'émission dont nous avons grandement besoin : http://www.arte.tv/guide/fr/067115-005-A/philosophie

Aujourd'hui je le dis et je le répète la société utilise le corps de la femme comme une variable d'ajustement politique.

En insinuant que les femmes qui portent le burkini le font parce qu'on les oblige, les manipule c'est traiter la femme comme un être faible et manipulable. En imageant l'émancipation de la femme par le string c'est la réduire à une simple raie des fesses.

Depuis cette histoire de burkini je n'arrête pas de voir défiler des photos de femmes en bikini partout sur mes timelines de Facebook à Twitter. Elle sont toutes minces et elles ont moins de 30 ans. Réduire la femme à ce point-là est scandaleux alors que nous nous sommes grosses, vieilles, moches, jeunes, belles, intelligentes ou pas, brunes, blondes, poilues, cheveux longs ou rasés, petites ou grandes, en minijupe ou en jupe longue, mères ou sans enfant, chômeuses ou cadres, croyantes ou athées. Nous sommes plus de la moitié de la terre et nous sommes pourtant une minorité.

Il y a une chose qui me paraît importante d'être dite : chacun perçoit une question ou une réponse avec sa subjectivité. Je fais partie des gens qui assument pleinement cette subjectivité. Je m'en revendique même. Une question ne peut amener une réponse mais un ensemble de réponses, qu'elles nous conviennent ou pas (j'exclus bien entendu les insultes). Nous avons tous notre vécu qui fait que nous réagissons tous avec nos paramètres propres. La vérité n'est pas une mais une question d'angle de vue. J'essaie au maximum dans ma démarche de me positionner sur plusieurs angles. On peut appeler cela une forme d'empathie mais il me semble nécessaire voire impératif de comprendre ce qui peut choquer la femme en burkini au même tire qu'il m'est important de savoir ce qui peut choquer la femme en bikini.

Histoire de ne pas finir sur un manifeste que certains taxeront de féministe, d'autres pas, l'étiquette c'est variable aussi, j'ai moi aussi une question à vous poser Raphaël si vous me le permettez. Un seul mot m'a fait sursauter au final dans votre réponse. C'est Dieu. Pourquoi utiliser l'expression Dieu me pardonne ? Ceci est une pure curiosité intellectuelle.

Alors Raphaël Enthoven, je vous remercie d'avoir soulevé ce débat et j'espère qu'au-delà de cette question vous allez continuer à soulever en profondeur un tas d'autres questions concernant la situation féminine et pas seulement celles liées à une actualité. Nous avons besoin de hauteur pour ne plus entendre les hurlements bien trop présents dans l'espace publique.

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