Les bébés du grand remplacement

Après Valeurs actuelles, Causeur a consacré en septembre sa couverture au «grand remplacement». Derrière l’apparente innocence d'une image de la diversité, le magazine voit la menace de notre disparition.

Causeur, couverture du 8 septembre 2021. Causeur, couverture du 8 septembre 2021.

Après Valeurs actuelles en 2014, le mensuel réactionnaire Causeur a consacré en septembre sa couverture au «grand remplacement». Cette thèse complotiste prisée à l’extrême-droite suppose qu'une proportion croissante d'enfants nés en France est issue de l’immigration arabo-africaine, et a vocation à se substituer à la population blanche. Tous les démographes ont contesté cette vision alarmiste, qui repose sur l’antagonisme supposé irréductible des ethnies et des cultures, et sur l’hypothèse de la non-intégration des descendants d’immigrés – deux postulats contredits par l’observation.

L’illustration de couverture reprend une photo de stock de l’agence Getty montrant cinq bébés de différentes origines. Pourquoi des bébés? Selon Elisabeth Levy, interrogée par Arrêt sur images: «Les bébés, c'est mignon! Nous ne pensons pas qu'il y ait un projet délibéré de remplacement de la France. D'où le choix de ces charmants bambins, personne ne peut les soupçonner d'avoir un projet.»

Cette explication lénifiante laisse de côté plusieurs éléments clés. Il n’est pas anodin que la photo retenue par Causeur soit une image standardisée de la diversité, héritée des campagnes antiracistes des années 1980, qui se trouve ici recontextualisée et comme retournée contre sa vocation première: l'affirmation de l’égalité des origines. A la manière de la satire esclavagiste de Valeurs actuelles visant la députée Daniele Obono, qui retourne délibérément des éléments de l’histoire du racisme contre une militante antiraciste, cette relecture participe d’une stratégie de brouillage des signes et de banalisation du racisme.

American Psychological association, 2 juin 2021. American Psychological association, 2 juin 2021.

Le choix de l’image des bébés renvoie par ailleurs à la dimension programmatique du grand remplacement qui, comme toutes les thèses déclinistes, est un scénario dont l’accomplissement est situé dans le futur. L'observation du présent ne dévoile que les prémices d'un processus. Derrière l’apparente innocence des enfants se cache la menace d’une expansion catastrophique. Ce qui semble une promesse d'avenir masque une évolution mortelle.

Les bébés incarnent l'imaginaire de la génération. La force irrépressible du processus biologique est l'archétype qui confère à la thèse remplaciste sa séduction et sa puissance. Loin de l’affirmation joyeuse de la diversité, l'image des bébés détournée par la paranoïa décliniste suggère le caractère inéluctable d'un déterminisme naturel. Comme un enfant qui grandit, quoiqu’on pense, quoiqu’on fasse, ça arrivera.

«Souriez, vous êtes grand-remplacés!»: la légende du magazine décrit ironiquement la photo des bébés de la diversité comme notre portrait – celui d’un présent qui porte en germe, pour peu qu’on sache voir le dessous des cartes, la promesse de notre disparition. Un coup de pied de l'âne à l'antiracisme – et une illustration fidèle de l’imaginaire morbide et insidieux du racisme.

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