La faillite de la confiance et de la parole

La finance qui est au centre de notre économie s'est développée sur une rupture de confiance entre le banquier et le déposant à un moment donné de l’histoire, quand le banquier prêtait l’or déposé par l’épargnant. La dette est le fruit d'un engagement, celui de rembourser l'argent dû, devenue tellement colossale aujourd’hui qu’elle montre les limites et les failles du capitalisme financier.

Dans un précédent billet, l'idée de morale a été introduite dans l'économie à partir d'une allégorie, celle d'un village heureux, dont le bonheur reposait justement sur deux piliers : la confiance lors du dépôt, et la parole quant à la dette (https://blogs.mediapart.fr/anice-lajnef/blog/200420/le-village-heureux-et-leconomiste).

Dans ce village, un épicier honnête est au centre de l'économie : les villageois déposent en toute confiance leur production dans son commerce, étant rassurés par les procédés commerciaux de l'épicier.

Pour écouler de la meilleure des façons les produits du village, l'épicier pouvait compter sur la parole des villageois, en faisant de la facilité de paiement sans frais le moteur de son commerce.

Et quand il arrivait à un villageois d'avoir des pépins de la vie, comme ce fut le cas du paysan, l'épicier savait être conciliant, et ne pas profiter de la situation difficile, en autorisant une dette sur une durée plus ou moins longue, et sans frais.

Ce monde heureux cessa de l'être le jour où le fils de l'épicier, un économiste, reprit l'affaire familiale. Il imposa au village une logique fondée sur les règles du crédit avec intérêts, qui est le fondement même de la finance.

L'économiste pensait réussir car tous ses indicateurs étaient au vert : croissance, chômage, progrès matériel. Ils ne se rendait pas compte de la cadence de travail et de la souffrance sociale imposée aux villageois, occupés à travailler plus pour payer la charge de leur dette.

La science économique repose sur la notion de dette, et la rémunération de celle-ci par des intérêts. C'est une science à la morale dure, où la charge d'intérêts est plus lourde sur les plus fragiles, leur rendant le devoir de remboursement plus difficile.

À la culpabilité de la dette, s'ajoute la surcharge de travail pour rembourser les intérêts. La parole de l'endetté n'est pas seule à être en jeu, sa survie sociale en dépend. En effet, le défaut de paiement, la faillite personnelle, est souvent synonyme d'exclusion sociale.

Cette activité usuraire sur laquelle repose notre économie n'a pas toujours été autorisée dans l'histoire. Il fut un temps où les Livres monothéistes et la philosophie condamnaient fermement cette pratique : l'argent ne peut pas faire de l'argent. L'usure était interdite.

Mais au Moyen-âge, à la suite d’exégèses religieuses plus que douteuses, l'usure a été libérée, et le banquier est devenu roi dans la cité. Fort de la confiance des déposants d'or, le banquier va profiter de leur manque de vigilance pour devenir encore plus puissant.

En effet, rusé qu'il est, le banquier se rendit compte que le stock d'or déposé chez lui en toute confiance, était stable dans le temps. La tentation de faire travailler cet or en le prêtant avec intérêts était trop forte. De toute façon les déposants n'en sauront rien.

Il suffira pour le banquier de laisser une quantité d'or nécessaire en stock pour satisfaire les affaires courantes et ne pas éveiller les soupçons des déposants. L'activité bancaire était née, la montée en puissance de logique bancaire dans nos sociétés aussi !

Mais la cupidité des banquiers étant sans limite, la tentation de puiser encore plus sur le stock d'or était trop grande. Jusqu'au jour où une rumeur, un imprévu, une sécheresse, une guerre, (un virus), fait découvrir le pot aux roses aux déposants abusés et ruinés.

Comme en 1799, où la Banque d'Angleterre avoua ne pas pouvoir rembourser les déposants paniqués à la suite de la rumeur d'une attaque imminente de l'armée napoléonienne.
Pensant leur or déposé en toute confiance, les déposants se sont rués pour le retirer, mais sans succès.

Depuis, cette logique bancaire a été institutionnalisée, et elle est aujourd'hui au cœur de notre modèle économique. On peut dire ainsi que les institutions bancaires reposent sur une logique qui fut jadis vécue comme une rupture de confiance, une trahison.

Les déposants d'or d'hier sont les épargnants, et plus généralement les citoyens d'aujourd'hui, car l'économie repose sur les banques. Celles-ci jouent avec de la monnaie qu'elles créent sans même la posséder. Quand tout va bien, les bonus et les dividendes coulent à flots.

Quand la cupidité devient trop grande, nous payons cher les errements des cupides usuriers. Jadis les déposants perdaient leur or, aujourd'hui l'austérité est imposée aux peuples : hausse d'impôts et baisse des services publics.

Parmi les économistes qui ne remettent pas en cause le fondement injuste de l'usure au cœur de leur science, certains plutôt à gauche politiquement, poussent à plus dettes, encore et toujours, quitte à faire exploser la dette publique.

Quand on leur oppose que la dette est insoutenable et qu'elle mènera à une perte de souveraineté, ils répondent : "L’État est éternel, une dette peut être repoussée à l’infini. Et tant pis si elle n’est pas remboursée". Dans leur logique, le recours abusif à la dette est un moyen de diluer la richesse des possédants en profitant d'une faille monétaire, et de la mettre au service du bien public.

Pourtant, une dette est un engagement solennel pris au nom de la France, une parole donnée à ceux qui nous prêtent. Cela ne dérange pas ces économistes de gauche de faire défaut sur notre parole. La morale n'entre pas dans le logiciel de leur "science".

Les économistes justifient unanimement l'usure qui est immorale avec les plus faibles. Ceux de gauche rajoutent l'immoralité de ne pas tenir les engagements en poussant au crime de la dette, incitant à toujours plus de dette publique.

D'un côté les banques et la finance font exploser les dettes pour toucher encore plus d'intérêts, quitte à étouffer la société. De l'autre côté, des hommes de gauche poussent à encore plus de dette, synonyme de perte de souveraineté, quitte à ne pas tenir les engagements pris.

Ironie de l'histoire, la logique bancaire et de la finance est née d'une trahison de la confiance des déposants par les banquiers ; la finance mourra sûrement d'un autre acte immoral, celui de ne pas tenir l’engagements de rembourser les dettes.

L'économie n'est-elle pas à la fin une question de morale ? À nous de créer un nouveau modèle économique pour mettre la confiance et l'engagement au cœur de notre économie ! Localement ou grâce à des outils technologiques pointus, toutes les voies dans ce sens nous libéreront !

 

 

Anice Lajnef, Avril 2020

 

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