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Billet de blog 12 avr. 2012

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Ukraine ou Russie, n'attendez pas l'ambulance

Dans la piscine d’un centre de remise en forme luxueux de Kiev, en Ukraine, un homme se noie. Corpulent, pris d'un malaise cardiaque, l’homme suffoque et s’enfonce sous l’eau. Il n’y a aucun secouriste dans la salle, alors ce sont d’autres nageurs qui le tirent sur le bord de la piscine. On appelle une ambulance, elle met longtemps à arriver, l’homme meurt avant que les secours n’aient pu agir. Le scandale éclate très vite après, dès qu’on réalise que le nageur noyé était un député du parlement ukrainien.

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Dans la piscine d’un centre de remise en forme luxueux de Kiev, en Ukraine, un homme se noie. Corpulent, pris d'un malaise cardiaque, l’homme suffoque et s’enfonce sous l’eau. Il n’y a aucun secouriste dans la salle, alors ce sont d’autres nageurs qui le tirent sur le bord de la piscine. On appelle une ambulance, elle met longtemps à arriver, l’homme meurt avant que les secours n’aient pu agir. Le scandale éclate très vite après, dès qu’on réalise que le nageur noyé était un député du parlement ukrainien.

Certes, on parle d’une surveillance insuffisante de la piscine, mais ce qui revient le plus souvent dans les débats, c’est que l’ambulance appelée était publique. Si l’on avait appelé un hôpital privé, les secours auraient été là beaucoup plus vite et l’homme aurait pu être sauvé. Si seulement on avait su que c’était un VIP…

Quelques jours plus tôt, à Moscou, une cérémonie de remise de prix du cinéma se déroule dans le plus grand faste. Les actrices Chulpan Khamatova et Dina Korzun reçoivent un prix spécial pour leur engagement en faveur des enfants atteints du cancer. Ksenia Sobtchak - encore elle – qui est présentatrice à cette cérémonie, met les pieds dans le plat et pose à Chulpan la question interdite : aurait-elle soutenu Poutine si elle n’avait pas eu à préserver sa clinique hématologique pédiatrique dont l’existence ne tient qu’à un fil ?

Rappelez-vous de cette histoire dont j’ai parlé dans ce blog il y a quelques mois.

La salle hue Sobtchak, son co-présentateur lui cloue le bec et Chulpan s’en sort par des remerciements adressés à toutes et à tous pour leur soutien de ce projet de clinique pour enfants leucémiques.

L’Internet russe se met à bouillonner. Les uns accusent Sobtchak de s’en prendre à Chulpan qui est le symbole d’une Russie non indifférente à ses enfants malades, une des figures les plus respectées du pays. Les autres trouvent que sur le fond, la question mérite d’être posée : pourquoi trouve-t-on normal que la seule clinique hématologique pédiatrique de pointe de la Russie soit gérée par une fondation privée, et non par l’Etat ? Pourquoi ne s’étonne-t-on pas que le bon vouloir d’un homme politique soit la seule condition pour que des enfants gravement malades reçoivent les soins qui leur sont normalement dus ? Pourquoi, au fond, serait-ce à Chulpan de parer aux défaillances de l’Etat, suite à quoi on devrait se taire pour ne surtout pas fâcher les grands de ce monde ?

La journaliste russe Olga Bakushinskaya s’indigne: « Dans un pays normal, si un enfant est malade, les parents ne rampent pas à plat ventre [devant une institution de bienfaisance], mais vont dans un établissement médical où ils reçoivent l’aide nécessaire, y compris des soins chers et hautement techniques. En Russie, comme on m’a expliqué, il faut ramper à genoux. »

En Russie comme en Ukraine, une même angoisse, une même certitude : la santé publique est en faillite, mieux vaut ne jamais être gravement malade, ne jamais avoir besoin de soins d’urgence, ne jamais se retrouver confronté à l’hôpital public. Le malaise de la santé publique y prend une autre forme qu'en France, mais pose la même question essentielle: vers quel modèle de la médecine allons-nous et quel rôle l'Etat compte-t-il jouer dans cette évolution?

« Si vous êtes en train de mourir, vous mourrez », constate le journaliste ukrainien Vitaly Portnikov. « Dans des situations d’urgence, dans notre pays, en règle générale personne ne survit, ni un académicien, ni un héros, ni un marin, ni un menuisier. Je peux gagner ma vie moins bien qu’un député, quelqu’un d’autre peut gagner bien moins que moi, mais au moment de l’épreuve, nous sommes tous dans le même bateau, car aucun argent ne peut nous permettre d’acheter un pays normal. Aucun argent ne peut libérer la société de l’indifférence, si c’est un pays miséreux, avec des services publics et municipaux défaillants, des services dont les employés pensent d’abord à leur survie et à celle de leurs proches, et ensuite seulement à vous et à moi. »

 Sans surprise, la sphère sociale et les services publics ont violemment souffert de la crise qui a secoué les sociétés postsoviétiques après la chute de l’URSS. Dans les années 1990, les Etats russe ou ukrainien ont quasiment coupé les vivres à la santé publique. Salaires impayés, matériel non remplacé, pas de financement pour l’achat de médicaments. Dans ces années-là, on venait se faire hospitaliser avec ses draps, ses repas, ses propres médicaments et pansements, et en plus une liasse de billets pour rémunérer le médecin qui vous opérerait, l’infirmière qui vous ferait des injections, l’aide-soignante qui vous ferait la toilette.

Sinon ? Sinon le médecin serait quand même là, car c’est un métier que l’on n’a jamais fait pour l’argent en Union soviétique, mais vous expliquerait qu’il n’avait tout simplement pas de seringues pour vous installer une perfusion, ni de médicament à vous perfuser. Autant rester mourir chez soi; ce que beaucoup de gens seuls ou démunis ont fait. Dans ces années-là, les médecins savaient toujours comment soigner, mais n’avaient plus les moyens de le faire. Mourant de faim au milieu des gens qui mouraient tout court, le personnel médical est devenu de plus en plus désabusé, déprimé, agressif.

Peu à peu, une médecine à plusieurs vitesses s’est installée. Des cliniques et cabinets privés ont ouvert, employant souvent ces mêmes médecins et infirmiers à temps partiel. Avec un seul crédo marketing : pallier ce qui apparaissait comme des défaillances majeures du système public, premièrement  le manque de moyens et d’équipement, deuxièmement  l’agressivité et l’indifférence dans le rapport au patient. Les grands sourires, l’équipement rutilant et l’hôtellerie irréprochable étaient de rigueur. Les cliniques privées se sont toutes suréquipées d’appareils médicaux toujours plus neufs, toujours plus coûteux et ont prescrit de plus en plus d’examens pour amortir ces achats. La qualité de diagnostic n’était pas toujours au rendez-vous, mais les patients qui pouvaient payer se prélassaient dans ce confort nouveau.

Cependant, dès qu’il s’agissait de pathologies plus compliquées ou d’urgences, les patients se retrouvaient dans les couloirs des hôpitaux publics. La pathologie lourde est moins rentable que les bobos courants et les entrepreneurs de la santé ne se sont pas précipités dans ce secteur...

A l'hôpital public, les choses avaient un peu bougé dans les années 2000, avec des salaires moins miséreux, un état matériel moins catastrophique, du moins dans les grandes villes. Dans les campagnes, les hôpitaux ont continué à décliner et à fermer. Cependant, la précarité des hôpitaux reste très importante. Aujourd’hui, dans le meilleur des hôpitaux publics, le patient paie toujours de sa poche le personnel, au moins une partie des médicaments et l’hôtellerie. En Russie, ce n’est plus une question de caisses vides du système de santé: l’Etat nourri au pétrole a largement de quoi financer sa médecine. C’est que l’idée d’une médecine pour tous n’est plus de mise. Aujourd’hui, ce sont les managers médicaux qui mènent le bal.

Le personnel de l’hôpital pédiatrique Morozov de Moscou s'est adressé aux journalistes il y a quelques jours pour se plaindre de la situation : leur hôpital public, conçu comme un grand centre d’urgences pédiatriques, est de fait transformé en entreprise commerciale. Les médecins sont rémunérés en fonction du nombre d’actes payants qu’ils font faire à leurs patients ; ils ne sont pas autorisés à prescrire certains médicaments étrangers, même si leurs équivalents russes sont notoirement inefficaces ; la durée de l’hospitalisation gratuite autorisée est sévèrement limitée. Des bonnes méthodes de management moderne dont l’impact est déjà dévastateur en Occident, mais qui font de véritables ravages dans une médecine qui se relève à peine de la crise et dans des pays où beaucoup de gens ne peuvent tout simplement pas payer leurs soins.

Un médecin bloggeur, neurochirurgien dans une ville de province russe, confirme: « Il est de plus en plus difficile d’obtenir une consultation de qualité des médecins de la capitale. Nous envoyons nos patients dans des instituts médicaux connus, et ils leur prescrivent un tas d’examens inutiles, faisant doublon aux nôtres, des machins et des bidules, et parfois même des interventions douteuses. Il m’arrive d’appeler ce genre d’instituts. La personne qui décroche n’a pas de fonction ni de nom. Sans me poser une question, sans comprendre de quoi il s’agit, elle me lit avec une voix de répondeur la liste de prix : intervention avec système suisse, tant de dollars, avec le système russe, telle autre somme, hospitalisation, tant de dollars par jour. Je jette le combiné et je me mets en chasse des quelques spécialistes restant de l’époque soviétique, ceux dont l’honnêteté et le professionnalisme ne font pas de doute. Et ils sont de moins en moins nombreux. »

La médecine soviétique. Pauvre en technique en comparaison des pays capitalistes, coupée des découvertes médicales du reste du monde, mais cependant structurée en un système authentiquement social. Une médecine gratuite, un maillage efficace de l’ensemble du territoire, un système de prévention et de dépistage, un accès facile aux spécialistes. Et, bien entendu, ses médecins : durement formés, chichement payés, mais qui compensaient le manque de moyens matériels par un entraînement au diagnostic, une écoute du patient et des conseils de bon sens. Ceux-là, les pays issus de l’URSS sont en train de les perdre au profit de jeunes gens qui veulent faire des spécialités à la mode dans des cliniques rutilantes.

Les centres médicaux publics ne sont pas très sexy, aujourd’hui comme hier. Ils sentent la vieille peinture et le papier poussiéreux, les bancs des salles d’attente y tombent en ruine, les lits ont des siècles d’usage derrière eux et le personnel vous regarde comme si vous étiez une petite bête dégoûtante. Ce qui est très désagréable quand on est un peu malade devient une torture quand on est gravement malade et tout simplement insoutenable quand on est parent d’un enfant malade. J’ai déjà eu l’occasion d’évoquer les règles inhumaines des services de réanimation russes où les parents des petits patients ne sont pas autorisés à rester avec leurs enfants mourants. Ce n’est qu’une pièce du chemin de croix des familles. Il y a aussi les règles bureaucratiques, les normes archaïques d’octroi de soins gratuits, les médicaments vitaux, mais trop chers pour la famille du patient. Dans ce combat presque perdu d’avance, les centres gérés par la bienfaisance, comme celui de Chulpan, font l’effet d’un cadeau du ciel.

Le ciel est pour l’instant le seul à intervenir dans cette affaire, l’administration de la santé publique faisant mine de ne rien remarquer. Alors on ferme les yeux et on prie: ne jamais devoir appeler une ambulance, éviter l’hôpital,  mourir vite et pour de bon. Si quelqu’un peut entendre les prières, c’est bien le ciel, pas l’Etat.

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