Espagne. La Catalogne à un tournant problématique

Ce que ces élections du 21 décembre devaient amener, selon ce que portait l'argumentaire du gouvernement de Madrid sur le 155, à savoir un retour à la normalité politique par la fin de l'application dudit 155, a fait pschitt. L'investiture du nouveau President et la constitution du nouveau Govern se retrouvent sous une épée de Damoclès judiciaire empêchant que le verdict électoral soit respecté.

Sortir de la torpeur victimaire, faire le choix de la thérapie de la mobilisation pour la rupture

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Le juriste auteur de l'article La vuelta a la normalidad del 155 [Le retour à la normalité du 155] (eldiario.es)  se livre à un  démontage précis de l'imbrication, en Catalogne, de deux opérations, l'une, l'application de l'article 155, mettant sous tutelle ses institutions représentatives, l'autre, judiciaire, s'appuyant sur la première, pour criminaliser les représentant-es desdites institutions mais aussi des parlementaires élu-es lors de la législative du 21 décembre. Ce que ces élections devaient amener, selon ce que portait l'argumentaire du gouvernement de Madrid sur le 155, à savoir un retour à la normalité politique (dans l'espoir déçu que les nationalistes catalans seraient désavoués), donc la fin de l'application du 155, a fait pschitt. Comme cela était largement prévisible si l'on voulait bien mesurer, enfin, à quel point monarchie parlementaire espagnole et démocratie sont plus que jamais, depuis 1978, ouvertement antinomiques : le débouché institutionnel de ces élections, l'investiture parlementaire du nouveau President et la constitution du nouveau Govern se retrouvent sous l'épée de Damoclès judiciaire d'une interdiction que le verdict électoral aille au bout du mandat qu'il a donné, la nomination de Carles Puigdemont comme le nouveau President et la possibilité qu'il puisse exercer librement ses fonctions. Avec par ailleurs, pour que le message de l'antidémocratie soit bien reçu, l'accélération de toutes les procédures judiciaires engagées contre le maximum d'acteurs du processus indépendantiste. Le danger de basculer dans l'impuissance victimaire face à un pouvoir qui aurait gagné la partie n'est pas à négliger. Mais de puissants ressorts de réaction populaire sont présents, quoique peu sollicités depuis le putsch du 155 : le débordement des barrages policiers, mardi, lors du report de l'investiture du President en sont un indice fort. Il y a place, encore faudrait-il l'occuper, pour que la page de la politique de l'arme au pied soit tournée...

La politique en Catalogne est certes totalement bridée et instrumentalisée par un pouvoir judiciaire aux ordres d'une caste de corrompus avérés parvenant, allez savoir ... par quel miracle, à échapper aux procédures judiciaires qui se cantonnent à cogner sur les lampistes ! Caste qui, par ailleurs continue à développer une politique d'appauvrissement général des plus et un peu moins pauvres, traque au nom d'une "loi bâillon" des chanteurs dont les paroles déplaisent ou des twitteurs exprimant leur dégoût des pourris du type de l'ancien roi Juan Carlos... et accentue ses mesures favorables à ses amis richissimes des banques et de l'industrie et quelques autres...

Tout cela est évident mais il devrait être évident aussi que cette situation scandaleuse et injuste fait s'accumuler les ingrédients pour qu'une nouvelle explosion sociale travaille à émerger du processus souterrain du mécontentement et de la révolte sociale qui n'aura peut-être plus le côté débonnaire et utopique du mouvement des places de 2011. Il suffira, qui sait, que l'explosivité, pour l'instant contenue par la double opération dont il a été question plus haut, de la situation en Catalogne, libère sa pleine charge au vu de la totale stérilisation à laquelle sont soumises les institutions représentatives catalanes, pour que décision soit prise, à une échelle de masse, de placer le curseur politique ailleurs : dans la rue, les routes, les places ... voire, véritable virage stratégique, dans les entreprises. Ainsi se créeraient les conditions pour que la bannière de l'indépendance nationale et celle de la mobilisation sociale transnationale nouent leur complémentarité rebelle dans le ciblage de leur ennemi commun : le régime monarchiste capitaliste de 1978. Dans le constat décisif que celui-ci est en fait un colosse aux pieds d'argile. Lequel colosse tire sa force d'avoir réussi récemment à diaboliser le catalanisme au profit du mythe d'une unité espagnoliste qui a pourtant fait la preuve qu'elle reposait sur les logiques inégalitaires et liberticides évoquées plus haut  !

Les conditions d'oppression politiques et nationales aggravées exponentiellement en Catalogne ne déboucheront sur un processus républicain de libération qui soit en position de gagner que si la République catalane s'annonce et s'énonce sociale, comme elle a commencé à le faire par les lois votées (contre la dette des ménages, les expulsions de logements, la pauvreté énergétique, en faveur des migrant-es, etc.) au Parlament et cassées, tiens donc, par l'espagnolisme royaliste : par où, les peuples et couches ouvrières a priori étrangères, voire hostiles, aux problématiques nationales, sont gagnables au combat commun contre la bande gouvernante de Madrid et de ses relais locaux. 

L'enjeu est de taille et, sans négliger de travailler (jusqu'au bout du possible) à des accords tactiques avec des partis nationalistes, devrait amener les anticapitalistes à opérer un recentrage sur ce que les couches populaires influencées par des organisations indépendantistes telles que l'ANC et l'Omnium mais aussi les tous nouveaux CDR recèlent comme combativité : combativité contrecarrée par un attentisme bien trop soumis à une logique parlementaire et gouvernementale catalanistes dont il saute aux yeux qu'elle est la mère de la défaite programmée par ceux et celles d'en face !

Il faudra bien parvenir à assumer et faire assumer que l'émancipation nationale comme l'émancipation sociale sont indissociables d'une émancipation vis-à-vis des conditionnements institutionnalistes et légalistes. La CUP qui appelle à la désobéissance civile pose un jalon politique décisif mais ne nous leurrons pas sur ce qui, dans le rapport de force actuel, défavorable au mouvement indépendantiste, doit inciter, sur le temps qu'il faudra, à faire la démonstration que la rupture radicale est inévitable ! A condition qu'elle se dote de la logistique désobéissante adaptée à la force mais aussi aux faiblesses cachées de l'ennemi. Il y a du pain sur la planche de la révolte, il ne faudrait pas le laisser s'émietter ou se rancir !

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