L'indépendantisme catalan à la veille d'une recomposition d'envergure

C Puigdemont lance son parti en refondant Junts per Cat afin de couvrir un spectre politique plus large. L'objectif de l'opposant n°1 du régime est de se mettre dans la meilleure position pour mener la bataille électorale qui s'annonce suite à la prochaine destitution, par le Tribunal Suprême, de l'actuel président de la Généralité et donc à la dissolution du Parlement Catalan qui s'ensuivra.

Carles Puigdemont, persona non grata pour l'espagnolisme, prochain candidat à la présidence de la Généralité ?

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Aujourd'hui (mercredi 2 juillet) Carles Puigdemont a annoncé, dans la perspective des prochaines législatives catalanes (entre octobre et janvier 2021 selon la date où sera destitué sur décision judiciaire Quim Torra, l'actuel président de la Généralité), la création d'un nouveau parti ...Junts per Cat (JxC). Il viendra à l'esprit de chacun que JxC existait déjà mais ce n'était pas un parti, seulement une coalition électorale. Et cela change tout.

La première chose à considérer qui aidera à mieux comprendre de quoi il retourne, c'est que cette annonce sanctionne l'échec des négociations pour que le PDeCat s'intègre en se dissolvant dans ce nouveau parti. Le PDeCat est le nom de ce que fut CiU (Convergència i Unió), ou, plus exactement de la libérale CDC (Convergència Democràtica de Catalunya) qui vit le départ de CiU de sa deuxième composante, Unió Democràtica de Catalunya (démocrates chrétiens), par refus de basculer dans la démarche indépendantiste engagée. CiU qui, au sortir de la dictature, gouverna l'Autonomie catalane jusqu'à l'avènement du Triparti de gauche dans les années 2000, était entrée en crise. Sa collaboration à l'application du programme d'austérité impopulaire préconisé par l'UE, la révolte indignée comme réponse à la crise de 2008, etc. réduisirent aussi ses marges pour continuer à se faire reconnaître comme l'interlocuteur incontournable de Madrid pour un donnant donnant qu'il faut rappeler : grappiller des faveurs autonomistes (aux élites catalanes !) pour la Catalogne contre du soutien politique au PSOE (1993) ou au PP (1996, Accord du Majestic). L'échec de l'Estatut (nouveau Statut d'Autonomie catalane) de 2006 par décision du TC (Tribunal Constitutionnel) en 2010 ouvrit la voie de l'option indépendantiste que CiU essaya de diriger mais sans en avoir les moyens politiques ni moraux car elle fut percutée, dès 2012, par l'affaire de corruption qui impliquait son leader historique, Jordi Pujol lui-même : la poussée de la gauche réformiste (Triparti) qui la chassa du Govern et celle des anticapitalistes de la CUP (Candidatura d'Unitat Popular) qui mirent leur veto, en 2016, à ce qu'Artur Mas, le successeur de Jordi Pujol à la tête de CiU, puis de CDC, devienne le Président dudit Govern, donnèrent le coup de grâce. Ce veto était incontournable, du fait même de l’affaiblissement électoral de CiU-CDC, pour avoir une majorité indépendantiste au parlement catalan. Ce fut Carles Puigdemont, figure périphérique, donc acceptable pour la CUP, de CDC, qui bénéficia du consensus permettant la constitution de cette majorité pour lancer la dynamique du processus indépendantiste avec le résultat que l’on sait.

Le PDeCat, qui est un parti paradoxal, postCDC mais regroupant les historiques de CiU-CDC, est ce qu'il y a de plus à droite dans l'indépendantisme. Et sa tentative de se conserver en tant que parti dans la nouvelle organisation que met en route l'entourage de Carles Puigdemont ainsi que le refus de celui-ci de l'accepter signifient l'émergence d'un parti à large spectre politique, cherchant à rassembler à gauche comme à droite, en se revendiquant d'être sans concession sur la nécessité de l'indépendance (contre la stratégie de négociation stérile sur le sujet avec Madrid menée par la gauche républicaine, ERC, Esquerra Republicana de Catalunya) et désormais contre le manque de pugnacité indépendantiste des droitiers du PDeCat. Cela donne, et c'est le deuxième grand marqueur du nouveau parti, un leadership indiscutable à la figure prestigieuse qu’est Carles Puigdemont pour sa décision de s'exiler et pour son succès à devenir député européen. Son aura d'opposant n°1 à l'espagnolisme et sa proclamation que l'indépendance (le droit d'autodétermination) reste l'objectif stratégique, sont appelées à lui permettre de fédérer largement autour de sa personne à droite et à gauche. Il a, au demeurant, reçu un appui particulièrement décisif pour son projet de nouveau parti : celui des prisonniers politiques membres du PDeCat qui, comme l'ensemble des condamnés du "procès", jouissent , comme l'ancien président de la Généralité, d'un immense prestige parmi la population, mais à la différence de celui-ci, au-delà de tout clivage partidaire.

Reste que l'exercice restera périlleux dans un contexte où Pedro Sánchez manoeuvre tous azimuts pour rester au gouvernement tout en préservant le régime monarchique discrédité pour sa corruption : après avoir neutralisé et affaibli un Unidas Podemos engagé dans un stupéfiant suicide politique, après avoir piégé ERC pour diviser l'indépendantisme, le voilà qui lorgne vers sa droite, Ciudadanos mais, depuis peu, également vers un PP tenté de se dégager d'une alliance avec Vox (néofranquistes) pour brutaliser la gauche dont il constate qu'elle obère ses chances de gouverner. Toutes choses qui ne résolvent certes pas sur le fond la question de la fragilité d'un gouvernement naviguant à vue pour avoir au jour le jour une majorité des plus composites mais qui, sur la Catalogne, compte sur la haute justice et la police extrémisées à droite pour rejouer le coup du 155 ! En profitant du fait que les uns, à gauche (Unidas Podemos) ont perdu la dérisoire marge de manoeuvre qu'ils ont essayé d'exploiter en 2017 (ni avec Rajoy, ni avec Puigdemont), ce qui a laissé la répression s'imposer contre l’exercice du droit d’autodétermination le 1er octobre. Désormais en s'étant lié au PSOE, UP s’est lié au régime et son avenir s'annonce des plus sombres. Quant à Ciudadanos, au PP mais aussi au PSOE, soyons sûrs que « se faire » à nouveau les indépendantistes pourrait leur faire envisager de surmonter ensemble leur incapacité respective à redonner au régime la majorité qui lui fait défaut. Là est ce qui permet de dire que l'avenir de Unidas Podemos est fortement hypothéqué : si cette alliance des droites espagnolistes de gauche... et de droite devait se concrétiser, son utilité politique en tant que "force" subalternisée s'évanouirait et, par là, lézarderait sa propre raison d'être !

Dans cette dialectique des faiblesses structurelles, politiques, d'un espagnolisme adossé cependant à la réserve de violence d'un Etat toujours prêt à réactiver ses ressorts franquistes, se lit le défi qui attend le nouveau parti de Puigdemont. Défi qui est aussi un défi avec lui-même : avec son incapacité à mener le processus indépendantiste jusqu'au bout en 2017. Avec sa responsabilité propre dans la division du front indépendantiste (cf son alliance à la Députation de Barcelone avec les socialistes). Avec aussi son acceptation que la police catalane réprime la gauche sociale et indépendantiste. Ou encore, pas plus tard qu'hier, au Congrès des député.e.s, avec le vote de JxC, non encore refondé, aux côtés du PSOE, du PP et de Ciudadanos contre la proposition d’UP et des Basques de Bildu que l'annulation de la loi Travail de 2012 (du PP) soit mise à l'étude de la Commission pour la Reconstruction postCovid du "pays" !

Par où se déclare, à l'heure où va naître le nouveau JxC, que rompre avec la droite (PDeCat) ne signifie pas nécessairement se débarrasser de tout tropisme droitier et que le renforcement (voire une recomposition) d'une gauche permettant à la revendication démocratique nationale de s'articuler à la revendication de la démocratie sociale reste d'une actualité brûlante.

Antoine

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