Les habits neufs du mitterrandisme... une hypothèse

En hommage à Velveth qui vient de nous quitter

Dans la perspective de la présidentielle de 2012, un risque majeur pour les partisans de l'alternative est de perdre leur esprit critique et de céder au syndrome de la groupie. La nature présidentialiste des institutions fait peser, avec, entre autres, l'aide combinée des grands partis (de droite et de gauche) et des médias, une pression telle que l'on en vient à se surprendre, en y réfléchissant bien, à découvrir qu'elle étend ses effets au-delà desdits grands partis, à gauche. Certains, parfois très à gauche, sont tentés, face aux désastres provoqués par le sarkozysme, de baisser le niveau de leurs exigences politiques et parfois même de céder à l'enthousiasme devant ce qui fonctionne, en vue de la prochaine échéance électorale, comme effets de manches d'une radicalité ...qu'un examen de près révèle pourtant comme pour le moins problématique!

Malgré ses discours, souvent percutants, contre les méfaits de l'ordre mondial actuel, un Jean-Luc Mélenchon, pourrait en effet être en train d'activer les ressorts du mitterrandisme, cette formule politique qui a permis de remettre la gauche sur les rails de la conquête du pouvoir dans le cadre maintenu et renforcé par elle de la ...Ve République ! Analysons bien la démarche par laquelle François Mitterrand a organisé son arrivée à la tête de l'Etat bourgeois et nous découvrirons d'étranges similitudes avec la méthode mélenchonienne : outre une capacité à user d'une rhétorique choc de dénonciation du capitalisme (et du fameux coup d'Etat permanent qu'était le gaullisme), nous voyons à l'oeuvre une habileté, justement sur cette base anticapitaliste, à s'appuyer sur une fraction de la "gauche radicale" de l'époque, le Ceres de Chevènement et Motchane... dans le Parti Socialiste (eh, oui!), pour embrasser, jusqu'à l'étouffer, le Parti Communiste ! Avec, comme résultat, une fois obtenue l'accession au pouvoir, la mutation de la social-démocratie en social-libéralisme, autrement dit un social-capitalisme, autour du maître référent socialiste à la tête de l'Europe des marchés, des marchands et des financiers, Jacques Delors, le père de Martine Aubry qu'il soutient actuellement avec ferveur dans sa campagne des primaires de son parti.

Eh bien, au risque de me faire écharper, comme au bon vieux temps stalinien, au motif que "je ferais le jeu de la droite et de la bourgeoisie", je propose de maintenir le cap inconfortable de l'esprit critique appliqué à la gauche elle-même et d'envisager l'hypothèse que la clé du mélenchonisme est essentiellement mitterrandienne : notons la ressemblance (je n'ai pas parlé d'identité) entre la position de départ de JL Mélenchon et celle de F Mitterrand, en extériorité tous deux par rapport à la radicalité de leur époque. Dans un contexte de crise des socialistes et de forte polarisation sur la gauche de ce parti en crise, l'un et l'autre parviennent, à un moment donné, à prendre la tête dudit pôle de radicalité. Que chez l'un cela se soit paradoxalement fait en entrant dans le PS pour en déplacer la vieille et vermoulue direction alors que l'autre soit sorti de ce parti importe peu : l'essentiel est l'objet de la démarche, prendre à son profit la dynamique de radicalité à gauche. Hier, pour François Mitterrand, capter ce que le Ceres avait lui-même capté de l'extrême gauche soixante huitarde, aujourd'hui, pour Jean-Luc Mélenchon, casser, à son profit, la dynamique du Nouveau Parti Anticapitaliste (NPA) lancée par les succès des campagnes des présidentielles d'Olivier Besancenot pour la LCR au moment où le PS était déboussolé.

Dans les deux cas le Parti Communiste est la pièce maîtresse, mais sur le mode de la pièce annexée, de cette stratégie de détournement-appropriation de la radicalité de gauche : là aussi la différence saute aux yeux, François Mitterrand s'attaquait à un puissant, quoique destabilisé par Mai 68, PCF alors que Jean-Luc Mélenchon "s'attaque" à un Parti Communiste incroyablement affaibli, incapable par exemple d'organiser des sorties furibardes (mais au final vaines) à la Georges Marchais pour tenter de destabiliser à son profit son allié socialiste ! Avec la différence essentielle que, cette fois, le PCF n'est pas vraiment, en lui-même, un enjeu central de l'affaire. Ici aussi l'essentiel est en effet ailleurs : les similitudes se situent dans ce qui était pour François Mitterrand et pourrait bien être l'objet de la démarche de Jean-Luc Mélenchon, à savoir, s'installer à la tête de ce qui, dans leur esprit, constituait/constitue la radicalité de gauche du moment : le PCF pour l'un, dans les années 70, le mouvement d'appui au NPA pour l'autre aujourd'hui...en en excluant un NPA plombé par ses propres tergiversations sur l'unité. Nous noterons à ce propos la coincidence de la date de naissance du Parti de Gauche et de celle du congrès de fondation du NPA : 1er février 2009 pour le premier, le dernier week end de janvier de la même année, date repoussée aux 6-8 février pour cause de manifestation intersyndicale nationale le 29 janvier, pour le second! Le calendrier peut aussi parler politique...

L' hypothèse, que je soumets ici, que Mélenchon, par son mitterrandisme de fond, organiserait une réponse de gauche réformiste à l'existence sur le champ politique d'une radicalité de gauche, se fonde sur le repérage d'un cycle à trois temps : rapprochement avec cette radicalité de gauche (le PCF servant, malgré sa faiblesse politique, d'outil organisationnel encore opérationnel pour le dirigeant du PG) - instrumentalisation de celle-ci par la figure bonapartiste (faisant de sa faiblesse organisationnelle initiale une force capable de fédérer les autres organisations; voir récemment l'intégration de C Autain de la Fase) du leader charismatique. Reste le troisième temps : celui du rabattage du nouveau conglomérat politique de gauche vers le champ institutionnel existant que l'on prétendait initialement bousculer, voire contester. En ce sens rien n'interdit de penser que le programme du Front de Gauche et, en tout cas, celui de la prochaine campagne autour de Jean-Luc Mélenchon, ne joueront pas le même rôle que les 110 propositions du Parti Socialiste lors de l'élection victorieuse de 1981, celui d'une machine à gagner les bulletins de vote et donc l'élection qui sera très vite (1983) remisée au hangar des promesses non tenues pour cause de retrouvailles avec la realpolitique.

Le Front de Gauche pourrait ainsi jouer, à sa façon, la partition qu'a jouée l'Union de la Gauche avec François Mitterrand (plus tard la Gauche plurielle autour de Jospin) : instrument du "présidentialisme" mélenchonien (voir les tendances en ce sens internes au PG qui ont amené les départs de militants parfois de dirigeants), il organiserait une captation du mécontentement populaire, loin de la radicalité rupturiste du NPA, vers une option se voulant, au départ, de radicalité réformiste mais virant probablement vers une adpatation au réformisme "capitaliste" du Parti Socialiste. Le verbe de Jean-Luc Mélenchon ne change rien en effet à ce que nous pouvons constater dès maintenant à l'échelon local. Le Parti Communiste garde, en contradiction avec ce qui s'annonce comme l'axe du Front de Gauche, la perspective d'un "programme partagé" avec le Parti Socialiste et ce programme partagé est à l'oeuvre en ce moment même en régions et dans les municipalités. On aura une idée de ce que tout cela signifie par les lignes suivantes qui sont un commentaire que j'ai fait autour de l'article de Mediapart

L'intégralité du rapport qui épingle la gestion du socialiste Navarro dans l’Hérault :

"A Montpellier et en Languedoc-Roussillon, les élus Communistes ou Communistes-républicains participent à des majorités de gestion avec les socialistes et les frêchistes : qu'ils soient toujours encartés communistes (Garino) ou "qu'ils se soient mis eux-mêmes hors du parti" (Jean-Claude Gayssot). [1] Le secrétaire de la fédération communiste de l'Hérault (Passet) est, lui, dans la majorité de gestion (avec le Modem !) de la maire de Montpellier, une socialiste aubryste (quoiqu'elle soit actuellement en disgrâce auprès de son mentor de la rue de Solférino) alors qu'Aubry est, comme il est dit par euphémisme, indulgente avec le Navarro marseillais, Guérini ! Le fait est que, de proche en proche, un parti qui défend les positions du Front de Gauche, rien moins que le parti le plus important de la coalition, s'accommode de la présence dans ses rangs et dans ses groupes d'élus, de personnes qui soutiennent des socialistes ou des frêchistes, y compris un Navarro qui, ne l'oublions pas, est premier vice-président de Région !

 

Et Mélenchon et ses partisans s'acommodent de ces accommodements. Comme quoi il vaut mieux éviter de fonctionner au slogan : Mélenchon par-ci, Mélenchon par là. La publicité politique est tout aussi confusionniste que la publicité commerciale...Et cela n'aide pas à répondre aux défis politiques que pose la nécessité de construire une alternative vraiment à gauche !

 

Voir : Hérault.. Les avatars de la gauche frêchiste...

 

[1] Trois membres du groupe Communiste-Républicain du Conseil régional du Languedoc-Roussillon, dont Gayssot lui-même, viennent de déclarer soutenir la candidature à la primaire socialiste de François Hollande, avalisant ainsi la nomination par celui-ci de Robert Navarro dans son équipe de campagne!"

Qui peut prétendre que ces concessions au Parti Socialiste, assumées en catimini par toutes les composantes du Front de Gauche, aux échelons locaux n'ont pas à être prises en considération dans l'évaluation que l'on peut faire de la stratégie nationale du Front de Gauche et de Jean-Luc Mélenchon à l'occasion de l'élection présidentielle ?

Alors tout ce qui est écrit ici n'est qu'hypothèse et nous nous bornerons à constater seulement que le deuxième temps du cycle évoqué ci-dessus, est en bonne voie (le NPA, à la différence du PCF, a refusé de se soumettre à la logique de subordination de Mélenchon mais en résulte dans l'immédiat marginalisé).  Restera à voir comment et si le 3e temps opère !

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